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Aigues-Mortes, quand les remparts tiennent encore la Camargue à distance (Gard)

  • 16 févr. 2023
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 mai

Durant mon enfance, chaque été, je séjournais au Cap d'Agde chez mon arrière-grand-mère, Lydia. C'est depuis cette base que j'ai découvert Aigues-Mortes une première fois mais j’étais trop jeune pour en garder autre chose qu'une impression confuse de remparts trop grands pour moi. Quand j'y suis retournée des années plus tard avec mon mari et mes enfants, la ville était la même. C'est moi qui avais changé de taille.


Ce qui frappe à l'arrivée, c'est moins la beauté que la cohérence. Aigues-Mortes n'est pas une ville qui a conservé quelques vestiges médiévaux ; c'est une ville qui est restée médiévale, presque par oubli, comme si le temps avait choisi de l'épargner précisément parce qu'il n'avait plus rien à y faire après que le port eut perdu la partie face à Marseille. La nature sauvage qui l'encercle — les marais, les salins et le ciel immense — renforce ce sentiment d'une ville posée là, intacte, au milieu de ce qui aurait pu la noyer depuis longtemps.


Vue sur les remparts d'Aigues-Mortes

Saint Louis, la mer et le prix d'un accès direct


Pour comprendre Aigues-Mortes, il faut partir d'une contrainte politique. Au XIIIe siècle, Louis IX — futur Saint Louis — dépend des marines italienne et génoise pour acheminer ses troupes vers les croisades. Cette dépendance lui pèse parce qu'elle lui coûte en autonomie ce qu'elle lui coûte en argent.


En 1240, les moines bénédictins qui détiennent ces terres marécageuses lui en accordent la propriété en échange d'une exemption de taxe sur le sel, arrangement qui dit beaucoup sur ce que vaut l'or blanc dans cette région. Saint Louis fait assécher des routes entre les marais, fait ériger la tour Carbonnière en avant-poste et fait construire la tour de Constance pour abriter sa garnison. À sa mort, son fils Philippe le Hardi parachève le projet en ordonnant, en 1272, la construction de remparts continus. Ce que l'on voit aujourd'hui est précisément ce que Philippe le Hardi a commandé. C'est rare.


Je te conseille d'entrer dans la ville par la porte de la Marine — depuis les parkings P3 ou P4 — parce que c'est la plus austère des dix portes et que c'est pour cela qu'elle est la plus intéressante. Elle ne cherche pas à impressionner. Elle dit simplement : ici, on passait pour aller vers la mer.


La tour de Constance et les templiers, ce qu'on sait et ce qu'on tait


Parmi tout ce qu'Aigues-Mortes porte en elle, c'est l'histoire des templiers qui me retient le plus longtemps. Non par nostalgie d'un Moyen Âge de convention mais parce que l'Ordre du Temple reste l'une des énigmes les plus troublantes de l'histoire médiévale. Il s’agit une institution qui détenait un pouvoir réel, une connaissance certaine et qui a disparu trop vite pour que les explications officielles me satisfassent complètement. Je suis convaincue qu'on ne nous dit pas tout à ce sujet.


La tour de Constance en est une trace. Construite par Saint Louis pour abriter ses hommes, elle devient prison des templiers après la dissolution de l'Ordre par Philippe le Bel en 1307, puis retrouve une sinistre utilité en 1685, avec la révocation de l'Édit de Nantes, comme plus grande prison protestante de France. Une même tour pour plusieurs époques de répression et plusieurs vérités qu'on a voulu contenir entre des murs. C'est à cela que servent les pierres, parfois.


La visite des remparts prend environ une heure et demie et permet de passer de la tour de Constance à la tour des Bourguignons en passant par la tour du Sel et la tour de la Poudrière. La vue sur les toits de la vieille ville d'un côté et sur les marais de l'autre confirme ce que les remparts disaient depuis la route : cette ville a été construite pour durer, pas pour plaire.


Vue sur les remparts d'Aigues-Mortes

1883, l'affaire judiciaire que l’on préfère taire


Il y a un épisode de l'histoire d'Aigues-Mortes que j'ai découvert en préparant ce voyage. Je ne comprends pas qu'on puisse visiter cette ville sans en parler.


En août 1883, les Salins du Midi peinent à recruter des ouvriers français. Ils font venir des Italiens. La tension monte entre les deux groupes, une rixe éclate et dégénère en massacre. On dénombre sept morts et une cinquantaine de blessés. Et surtout : aucune condamnation ne sera jamais prononcée. C'est l'un des angles morts les plus nets de l'histoire judiciaire française, un épisode qui dit autant sur le rapport de la France à l'immigration économique qu'à la justice de classe et que la mémoire officielle du lieu a longtemps préféré taire.


Les salins de Camargue, l'or blanc à portée de mains


À quelques kilomètres de la cité médiévale, les salins proposent une autre lecture du territoire et une leçon de patience.


Dès le printemps, les sauniers mettent les bassins en eau depuis un canal relié à la mer. L'eau circule ensuite de bassin en bassin pendant plusieurs mois, perdant progressivement jusqu'à 90 % de son eau douce sous l'effet conjugué du soleil et du vent, jusqu'à ce que la concentration en sel soit suffisante pour que la cristallisation commence. Le sel de table — le gros sel — se dépose alors en une couche compacte au fond des tables salantes, appelée "gâteau", récoltée mécaniquement en septembre. La fleur de sel, elle, est d'une autre nature : une pellicule fine et fragile qui se forme à la surface de l'eau l'été seulement, par vent léger et fort ensoleillement, cueillie à l'aube à la lousse — un outil traditionnel — avant que le jour ne la disperse. Ce n'est pas un produit qu'on fabrique. C'est un produit qu'on attend.


Ce qui m'a arrêtée n'est pas l'organisation du site mais la couleur. Le blanc des cristaux contre le bleu du ciel, avec ce rose pâle qui monte des bassins. Ce rose n'est pas un effet de lumière : il vient de la Dunaliella Salina, une micro-algue qui se développe quand la salinité devient extrême, riche en caroténoïdes dont se nourrissent les crevettes — elles-mêmes nourriture des flamants roses. Une chaîne entière, visible depuis le bord d'un bassin. Une palette de couleur que je connais depuis les hivers alsaciens, quand le bleu tendre et le rose bonbon se côtoient au-dessus de la Bruche. Je ne m'attendais pas à la retrouver ici.


Le site est la première réserve de flamants roses d'Europe, avec deux cents espèces d'oiseaux dont cent cinquante-sept protégées. Nous avons choisi le petit train, avec les enfants, pour sillonner le site. Mais, pour qui veut comprendre le lieu plutôt que le traverser, la visite guidée à pied avec un naturaliste est peut-être plus indiquée.

En juillet et août, le site propose d'assister à la cueillette de la fleur de sel avec un saunier, les mardis et jeudis à 8h30 et 10h30. Ce n'est pas une activité folklorique. C'est un travail dans un lieu où la patience est la technique principale.



Les salins d'Aigues-Mortes

Déambuler dans la vieille ville d’Aigues-Mortes


La gestion du flux touristique est correcte : les parkings restent à l'extérieur des remparts, ce qui préserve l'intérieur de la ville. Comme dans tous les sites du Sud qui méritent qu'on s'y attarde, le matin reste le meilleur moment, avant 11h car la foule n’a pas encore pris d’assaut les lieux et la chaleur ne s'est pas encore installée.


C'est à pied que la ville se donne vraiment. Aigues-Mortes forme un ensemble médiéval cohérent et non pas un assemblage de façades restaurées pour l'œil du touriste. On devine la logique qui a présidé à sa construction : une ville pensée pour être habitée et défendue, au besoin. Chaque rue mène quelque part avec une intention. Je te conseille de prendre le temps de la parcourir sans plan précis — c'est en se perdant un peu qu'on comprend comment elle fonctionne, comment les remparts dialoguent avec l'intérieur, comment le moindre carrefour porte encore la mémoire de l’histoire qui s’est tramée entre ses murs.


Pour se restaurer, le Patio'né ou le Feu ô plumes sont deux belles options qui accueille les végétariens.


Ce qui me reste d'Aigues-Mortes, c'est moins l'image des remparts que cette idée d'une ville qui a servi de contenant à plusieurs formes de mise à l'écart : les templiers, les protestants et les ouvriers italiens qu'on a tués sans en répondre. La pierre n'a pas de mémoire propre. C'est nous qui décidons de ce qu'on lui fait porter. Aigues-Mortes porte beaucoup et la plupart des visiteurs n'en savent rien.


Vue sur les remparts d'Aigues-Mortes

FAQ - Aigues-Mortes


Faut-il payer pour visiter les remparts d'Aigues-Mortes ?

Oui, pour les adultes de plus de 26 ans : 8 €. C’est gratuit en dessous. Les billets sont disponibles en ligne sur le site du Centre des monuments nationaux.


À quelle heure ouvrent les remparts ?

De 10h à 19h en haute saison, de 10h à 17h30 d'octobre à avril. Compter une heure trente pour une visite complète.


Les salins de Camargue sont-ils adaptés aux enfants ?

Oui. Le petit train est accessible dès cinq ans. La visite guidée à pied avec naturaliste est réservée aux enfants de plus de huit ans. Un pass famille est disponible pour la formule petit train : 40 € pour deux adultes et deux enfants.


Peut-on participer à la récolte de la fleur de sel ?

En juillet et août uniquement, les mardis et jeudis de 8h30 à 10h30. Il faut compter dix-neuf euros par personne. Réservation sur le site des Salins de Camargue.


Vaut-il mieux visiter Aigues-Mortes le matin ou l'après-midi ?

Le matin, avant 11h. La fréquentation est nettement plus faible.


Les templiers ont-ils été emprisonnés à Aigues-Mortes ?

Oui. Après la dissolution de l'Ordre du Temple par Philippe le Bel en 1307, la tour de Constance leur a servi de prison, avant de servir, près de quatre siècles plus tard, aux protestants après la révocation de l'Édit de Nantes.


[Mise à jour : mai 2026]




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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous privilégié pour partager avec toi les coulisses de mes découvertes, mes coups de cœur, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


Le premier numéro paraîtra en juillet 2026. Si l'aventure te tente, laisse simplement ton adresse e-mail ci-dessous et rejoins-moi dès la première escale.

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