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Plaine : un village de frontière sculpté par l’Histoire

  • 14 févr. 2025
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 27 juin

Il y a des villages que l'on traverse sans s'arrêter parce qu'ils ne font rien pour retenir le regard. Plaine appartient à une autre famille : celle des lieux qui semblent décousus au premier passage, tout en longueur le long de la route, sans centre évident. Et pourtant, dès que l'on commence à observer vraiment le village — l'architecture des maisons-granges, la logique des cinq hameaux qui forment la commune ou la montée vers le plateau de Champenay —, quelque chose résiste à l'oubli.


J'ai un lien personnel avec ce village. C'est à Plaine que j'ai fêté mon mariage en juillet 2007, dans la grande salle polyvalente qui était alors, avant la construction de celle de La Broque, la plus vaste de toute la Vallée de la Bruche. Je connais cet endroit depuis longtemps, sans en avoir jamais fait le tour comme il mérite. Il m'a fallu parcourir le Sentier du Drapeau pour comprendre ce que Plaine portait sous la surface : une histoire militaire que personne ne raconte vraiment.


Plaine compte aujourd'hui environ mille habitants, répartis sur plusieurs hameaux dont Champenay, Poutay, Diespach ou Granrupt. La commune est traversée par la Route des Princes — cet ancien chemin qui reliait la principauté de Salm à l'Alsace et dont les pavés affleurent encore par endroits dans la forêt. Premier village paisible à quelques kilomètres de Schirmeck, sans qu'il soit nécessaire de monter plus haut dans la Haute Vallée de la Bruche, Plaine offre à qui s'y arrête vraiment une densité historique que son apparence modeste ne laisse pas deviner.


Le sentier du drapeau, à Plaine, dans la Vallée de la Bruche
Sentier du drapeau | Plaine | Priscilia K.

Plaine dans la principauté de Salm, un village de frontière


La première mention écrite de Plaine remonte à 1123, dans un inventaire des biens de l'abbaye bénédictine de Senones, un monastère fondé en 770 dans la vallée voisine. C'est dans ce cadre abbatial que le village entre dans l'histoire documentée, avant de devenir l'un des quatre chefs-lieux de la principauté de Salm-Salm, cet État princier indépendant établi en 1751 entre la Lorraine catholique et l'Alsace protestante. La Route des Princes, qui traversait le territoire de la commune, n'était pas seulement un symbole : c'était une voie commerciale et administrative réelle, par laquelle transitaient les décisions du prince rhingrave et les marchandises de ses sujets.


La Révolution met fin à cette principauté en 1793 et intègre Plaine au département des Vosges. En 1871, comme tout l'Alsace, le village passe sous administration allemande — et c'est dans cet entre-deux de frontières déplacées que se construisent les drames du XXe siècle. Durant la Première Guerre mondiale, les combats du 15 août 1914 détruisent une partie du village et son église du XVIIIe siècle. Celle que l'on voit aujourd'hui, reconstruite en 1920 dans un style sobre que l'on a surnommé "église-grange", dit quelque chose de net sur la manière dont une communauté reconstruit sans chercher à effacer les traces de ce qu'elle a perdu.


Pendant la Seconde Guerre mondiale, Plaine se trouve à nouveau en zone annexée. Autour de la commune, à la frontière entre la France et l'Allemagne nazie, des passeurs organisent des traversées clandestines pour faire fuir des résistants et des personnes menacées. Ces chemins existent encore. On peut les emprunter.



La carrière de Champenay, la Pierre des Princes de Salm


À Champenay, hameau de Plaine situé sur un plateau d'altitude dégagé, se trouve une carrière de grès dont l'exploitation officielle remonte à 1757, bien que des extractions sauvages soient attestées bien avant. Ce grès quartzifère rouge veiné de blanc — commercialisé aujourd'hui sous le nom de Pierre des Princes de Salm — est le plus dense et le moins poreux des grès vosgiens. Il est aussi le seul à pouvoir être poli, une qualité qui le rapproche techniquement du granit.


On en retrouve la trace dans des ouvrages dont la longévité dit mieux que tout sa résistance : l'église de Colroy-la-Roche (1779), celle de Ranrupt (1840), le pont des Corbeaux à Strasbourg (1892). Aujourd'hui, la carrière s'étend sur sept hectares dont un est dédié à la biodiversité, servant de refuge à des espèces protégées comme les tritons alpestres et palmés et le crapaud calamite, uniquement présent sur cette portion des Vosges. La production actuelle continue de porter le nom du prince qui a donné au territoire sa première identité politique durable.



Le Sentier du Drapeau, une bataille que l'école n'enseigne pas


C'est la balade qui m'a le plus surprise, parce que je ne connaissais pas du tout l'histoire qu'elle raconte et que je trouve cela profondément dommage. L'école enseigne les grandes batailles, les dates, les traités. Elle n'enseigne presque jamais ce qui s'est passé ici, dans cette forêt précise, à trois kilomètres du bourg. Il faudrait un cours d'histoire locale dans chaque collège de la Vallée de la Bruche, de France finalement, pas pour alimenter un sentiment régionaliste mais parce que comprendre le territoire sur lequel on vit, c'est aussi une manière de choisir de le défendre.


Le Sentier du Drapeau fait huit kilomètres. Il démarre depuis la gare de Saint-Blaise-la-Roche, balisé par un anneau rouge et se parcourt en environ trois heures avec un dénivelé de 200 mètres. Il est accessible à tous les niveaux, avec des paysages qui alternent forêt dense, prairies et points de vue dégagés sur la vallée.


Ce que ce sentier raconte : le 14 août 1914, les chasseurs à pied du 1er bataillon s'emparent d'un drapeau allemand frappé de l'aigle impérial, caché dans la ferme de Niargoutte. C'est une des premières victoires françaises de la guerre, un haut fait qui a rapidement circulé dans les journaux de l'époque comme symbole d'un affront rendu à l'armée allemande. Mais le sentier ne s'arrête pas à ce récit héroïque. Des panneaux explicatifs posent aussi une autre réalité : celle des Alsaciens enrôlés de force dans l'armée allemande qui ont déserté ce jour-là pour rejoindre les rangs français. Ce geste-là dit autre chose sur ce territoire, quelque chose de plus intime sur ce que signifie appartenir à un lieu quand les frontières ne correspondent pas à ce qu'on ressent.


Je te conseille de lire les panneaux lentement, de ne pas marcher trop vite sur la partie sommitale au plateau d'Almingoutte — la vue sur la vallée mérite une vraie pause, pas un simple regard depuis le chemin.



Le jardin de Niargoutte, une belle découverte au fil du sentier


C'est en parcourant le Sentier du Drapeau que j'ai découvert le jardin de Niargoutte et je crois que je ne l'aurais pas trouvé autrement. Le site se trouve au 346 chemin de Niargoutte, à Plaine, et il n'a rien d'un jardin d'agrément ordinaire. Créé en 2003, il s'étend sur 20 000 m² et abrite plus de 1 000 espèces de plantes. Le label Jardin remarquable, qu'il a obtenu, n'est pas un titre honorifique distribué facilement, il désigne les jardins qui présentent une qualité botanique, une cohérence paysagère et un intérêt patrimonial reconnus par le ministère de la Culture.


Ce qui m'a frappée, c'est la manière dont nature sauvage et aménagements structurés coexistent sans se contredire. Le jardin change au fil des saisons : rhododendrons et hellébores au printemps, hortensias et roses en été, feuillages colorés en automne ou encore perce-neiges et hamamélis en hiver. Les visites se font uniquement sur rendez-vous, de février à octobre.



Le jardin de Niargoutte à Plaine
Le jardin du Niargoutte à Plaine | 2022 | Priscilia K.

Le Nutchel Forest Camp, une autre manière de passer la nuit


Inauguré en octobre 2021, le Nutchel Forest Camp propose 37 cabanes en bois éco-construites, intégrées dans la forêt vosgienne à Plaine. Chaque cabane — conçue pour deux à six personnes — est construite avec des bois issus de forêts européennes certifiées et meublée de matériaux recyclés. L'équipement est simple et fonctionnel : poêle à bois, cuisine équipée, douche à eau chaude, terrasse avec barbecue. Certaines cabanes disposent d'un bain nordique privatif.


Ce lieu ne cherche pas à proposer une expérience au sens marketing du terme. Il cherche à ralentir le temps, un petit instant, en allumant un feu, mangeant dehors ou en marchant dans les bois. Le projet a demandé un investissement de 3,5 millions d'euros et cela se voit dans la cohérence de l'ensemble, pas dans un luxe ostentatoire. Si tu cherches un hébergement dans la vallée qui ne ressemble pas aux chambres d'hôtes habituelles, c'est une adresse sérieuse.


Cabane en bois de l'hôtelier Nutchel
Crédit photo : Nutchel

La Ferme-auberge du Bambois, des aliments qui viennent de l'étable d'à côté


À quinze kilomètres de Schirmeck, la Ferme-auberge du Bambois conjugue élevage fermier et transformation fromagère dans une même exploitation de montagne. Les vaches laitières, les bœufs, les veaux et les porcs élevés sur place sont directement à l'origine des plats servis dans la salle. Ce circuit court n'est pas un argument marketing ici, c'est simplement le mode de fonctionnement de la ferme depuis longtemps.


La Tometiflette — gratin à base de tomme locale — est la spécialité qui revient le plus souvent. Les assiettes paysannes, la tourte à la viande et les desserts maison (fromage blanc au kirsch, tarte au fromage blanc) complètent une carte courte, sans fioriture. La terrasse donne sur les prairies et les bois. C'est un arrêt cohérent après une matinée sur le Sentier du Drapeau ou la randonnée du grès de Champenay.


Le Tortillard, un train à vapeur qui ne fonctionne que par amour


Le Tortillard est un petit train à vapeur qui parcourt 2 300 mètres de voie autour de Plaine et le qualifier ainsi suffit déjà à dire l'essentiel. Ce n'est pas un train touristique au sens industriel du terme. C'est une association qui entretient des locomotives, les chauffe, les fait rouler trois à quatre fois par an lors d'événements spéciaux et propose un aller-retour d'une vingtaine de minutes jusqu'à la gare d'Avontuur, au sommet du tracé.


L'accès au site est gratuit. Le tour coûte six euros par personne, les enfants de moins de trois ans voyagent gratuitement. Ce qui frappe ici, ce n'est pas le spectacle, c'est le soin. La minutie avec laquelle les bénévoles préparent les machines dit quelque chose sur le rapport que certaines personnes entretiennent avec les techniques du passé : non pas comme nostalgie décorative mais comme transmission concrète d'un savoir-faire. Je te recommande de suivre leur site Internet pour ne pas manquer les dates d'ouverture, qui ne sont pas annoncées longtemps à l'avance.




Deux randonnées pour aller plus loin dans le territoire


À travers le village de Plaine


Ce circuit de trois kilomètres longe les ruelles du village et les sentiers au pied de la côte de Plaine, qui s'élève à 878 mètres. Il est accessible aux poussettes et aux personnes à mobilité réduite. C'est un parcours pensé pour traverser le village plutôt que le contourner Au fil de la balade, on commence à lire l'architecture des maisons-granges, la disposition des hameaux et la logique d'un village qui s'est développé le long d'un axe de passage plutôt qu'autour d'une place centrale.



Le grès de Champenay


C'est la randonnée pour les marcheurs aguerris ave ses dix-sept kilomètres et ses 546 mètres de dénivelé. Le circuit conduit jusqu'à la crête entre le col du Hantz et le chemin des Allemands, où se trouvent encore des bornes frontières datant de la période 1870-1918, ces blocs de pierre qui matérialisaient une limite politique entre deux États et qui séparaient, concrètement, des familles de la même vallée. La vallée de la Falle, traversée en descente, abrite un étang tranquille qui invite à une pause.


La logique du circuit est cohérente avec l'histoire du lieu : on marche dans le même espace que les bûcherons, les carriers et les gardes-frontières du XIXe siècle. Le grès rouge de Champenay affleure par endroits dans la forêt, bien avant d'arriver à la carrière elle-même. Ce n'est pas un décor. C'est la matière du territoire.



Arbre en haut d'une prairie enneigée, sur le Sentier du drapeau à Plaine
Sentier du drapeau | Plaine | Priscilia K.

Ce que Plaine dit de la Vallée de la Bruche


Plaine n'a pas l'évidence des villages alsaciens que l'on photographie. Pas de cigognes sur les toits, pas de colombages peints en rouge et pas de route des vins à deux pas. Ce village tout en longueur, décousu en apparence, est un village de frontière — et les villages de frontière portent une histoire différente de celle des villages de plaine ou des bourgs de vignerons. Ici, les frontières ont bougé plusieurs fois, les habitants ont changé de nationalité sans bouger de chez eux, des Alsaciens ont déserté une armée étrangère pour rejoindre une armée qu'ils jugeaient plus juste et des inconnus ont traversé des forêts de nuit pour passer en France libre.


Cette histoire-là n'est pas dans les guides. Elle est dans les sentiers, dans les bornes et dans les panneaux que l'on lit quand on prend la peine de s'arrêter. Plaine ne cherche pas à se faire remarquer. Mais pour qui marche sur le Sentier du Drapeau ou monte jusqu'au plateau de Champenay, le village devient exceptionnel.


FAQ — Plaine, village de la Vallée de la Bruche


Que voir à Plaine dans la Vallée de la Bruche ?

Plaine propose une randonnée autour de la carrière de grès de Champenay (dite Pierre des Princes de Salm) ou du Sentier du Drapeau (8 km, mémorial 1914). On y trouve aussi le jardin remarquable de Niargoutte (20 000 m², visites sur rendez-vous de février à octobre), le Nutchel Forest Camp pour l'hébergement, la Ferme-auberge du Bambois pour la restaurationet le Tortillard, train à vapeur associatif ouvert trois à quatre fois par an.


Le Sentier du Drapeau est-il adapté aux débutants ?

Oui. Le circuit fait 8 km pour un dénivelé de 200 mètres. Il se parcourt en environ trois heures et reste accessible à tout marcheur sans expérience particulière. Il démarre depuis la gare de Saint-Blaise-la-Roche, balisé par un anneau rouge.


Qu'est-ce que la Pierre des Princes de Salm ?

C'est le nom commercial du grès de Champenay, extrait de la carrière de Plaine depuis 1757. Ce grès rouge veiné de blanc est le plus dense des grès vosgiens et le seul à pouvoir être poli. On en trouve dans plusieurs ouvrages historiques en Alsace, dont le pont des Corbeaux à Strasbourg (1892). La carrière est encore active aujourd'hui sur sept hectares.


Comment visiter le jardin de Niargoutte ?

Le jardin de Niargoutte, labellisé Jardin remarquable, se visite uniquement sur rendez-vous, de février à octobre. Il se trouve au 346 chemin de Niargoutte, à Plaine. Le contact se fait via le site niargoutte.fr ou par téléphone au 06 32 07 63 87.


Le Tortillard de Plaine est-il ouvert toute l'année ?

Non. Le Tortillard ouvre trois à quatre fois par an lors d'événements spéciaux. Les dates sont annoncées sur la page Facebook officielle "Le Tortillard". L'accès au site est gratuit ; le tour en train coûte six euros par personne (gratuit pour les moins de trois ans).


Plaine est-il facile d'accès depuis Schirmeck ?

Oui. Plaine se trouve à quelques kilomètres de Schirmeck, en remontant légèrement la vallée. C'est le premier village vraiment calme au-delà de Schirmeck, sans nécessité de monter jusqu'à la haute vallée. Il est accessible en voiture et dispose d'espaces de stationnement au cœur du bourg.


[Mise à jour : juin 2026]

Commentaires


Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous où je partage avec toi les coulisses de mes découvertes, les lieux qui m'arrêtent en chemin, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


Le premier numéro est paru en juillet 2026. Si l'aventure te tente, laisse simplement ton adresse e-mail ci-dessous et rejoins-moi dès la prochaine escale.

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