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Les Sentiers Plaisirs, quand le paysage devient une mémoire vivante

  • 19 mai 2023
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Il y a des territoires que l'on habite longtemps avant de les connaître vraiment. Je vis dans la Vallée de la Bruche depuis plus de quarante ans et, à chaque fois que je pose un pied sur un sentier que je n'avais jamais emprunté, je mesure l'étendue de ce que j'ignore encore. Il existe des écrits sur la Vallée de la Bruche mais ils ne remplacent pas le moment où quelqu'un te désigne un talus et te dit ce qui s'y est passé. La connaissance qui traverse une voix, un geste ou une question posée au bon endroit dans un paysage, c'est une autre façon d'apprendre. Moins conventionnelle, peut-être, mais certainement plus vivante.


Depuis plusieurs années, j'entretiens avec les Sentiers Plaisirs une relation double : j'y participe en tant que randonneuse curieuse et j'y anime mon propre sentier. Les deux expériences ne se ressemblent pas et c'est précisément cette dualité qui m'a donné envie d'en parler ici.



Les Sentiers Plaisirs, une singularité née dans la Vallée de la Bruche


Le programme existe depuis 1985. Il est né dans la Vallée de la Bruche, porté par l'Office de Tourisme, notamment Anne-Catherine Ostertag durant de longues années, et des bénévoles qui ont choisi de faire de leur connaissance un bien commun. Ce modèle a depuis essaimé dans d'autres régions de France ce qui en dit long sur ce qu'il contient de juste. Chaque année, plus de cinquante bénévoles proposent environ une centaine de sorties tout au long de l'été, chacun apportant sa propre compétence, ses propres sources et sa propre façon d'entrer dans un sujet.


Ce qui distingue les Sentiers Plaisirs d'un circuit balisé ordinaire tient à une chose simple : il y a un être humain au départ, qui marche avec toi et qui sait quelque chose que tu ne sais pas encore. Le savoir ne passe pas toujours par les panneaux. Il passe par la voix, par le geste qui désigne un morceau de paysage et par la phrase prononcée devant un angle de terrain qui n'aurait rien à dire sans cette phrase. C'est une forme de transmission orale en plein air que peu de programmes touristiques en France parviennent à reproduire avec cette constance — trente-cinq ans de partage, de bénévolat et de gratuité.


J'y suis venue d'abord comme randonneuse, attirée par la curiosité plus que par une connaissance du programme. C'est en participant à mes premières balades que j'ai compris ce qu'il était vraiment et c'est ce qui m'a donné envie, ensuite, d'en devenir animatrice à mon tour.


Ce jour-là, il faisait très chaud. Les gens sont arrivés par petits groupes — certains se connaissaient, d'autres pas — et quelque chose s'est formé assez vite, sans qu'on l'organise. C'est l'un des aspects du programme que j'apprécie le plus : découvrir, au fil des arrivées, le groupe du jour. Il ne se constitue jamais au hasard et le hasard fait bien les choses. Les questions posées en chemin, les discussions qui naissent d'un détail que le guide vient de mentionner ou les expériences que les uns et les autres apportent sans l'avoir prévu, tout cela enrichit la sortie d'une façon qu'aucun contenu écrit ne peut reproduire.


Les sorties s'articulent autour de cinq thématiques — famille, nature, patrimoine bien-être et pastoralisme — et elles sont proposées gratuitement. Il suffit de se présenter au point de rendez-vous pour pouvoir participer à la balade du jour.




La randonnée de Framont-Grandfontaine : six siècles d'exploitation


L’une des premières balades à laquelle j’ai participé, c'est la randonnée "Framont-Grandfontaine, la ruée vers le fer" — toujours proposée en 2026. En tant qu'amatrice d'histoire, je savais que la vallée avait une tradition minière mais je n'avais pas mesuré l'ampleur de ce que ce village avait représenté.


Les mines de fer de Grandfontaine sont attestées depuis 1260. Pendant plus de six siècles, ce site fut le gisement de fer le plus important du massif vosgien, une formulation qui sonne abstraite jusqu'à ce qu'on comprenne ce qu'elle implique concrètement. En 1720, les forges du Framont furent chargées de fournir les matériaux nécessaires à la construction du château du duc Léopold de Lorraine à Lunéville. Ce sont ces forêts, ces mineurs, ce fer vosgien qui ont nourri l'un des plus grands chantiers aristocratiques de l'Est de la France.


En 1836, Grandfontaine comptait 1 708 habitants. C'est le chiffre qui m'a le plus arrêtée pendant la randonnée. Aujourd'hui, le village compte un peu moins de 400 d'âmes et la forêt a repris ses droits autour du hameau. Imaginer ce mouvement inverse — une communauté entière organisée autour des forges et puis le déclin de la Société des Forges de Framont en 1863 jusqu’au silence progressif — demande un vrai effort de projection que le paysage actuel ne facilite pas seul.


Ce jour-là, la randonnée était menée par Raphaël, directeur de l'Office de Tourisme de la Vallée de la Bruche, accompagné de Thomas, un membre de l'association GRABE dont j'ai découvert l'existence ce jour-là. Ce que j'ai aimé dans leur façon de conduire la sortie, c'est leur complémentarité : l'un apportait la précision technique, l'autre le détail historique et les deux ensemble donnaient au lieu une consistance qu'aucun des deux n'aurait pu lui donner seul.


C'est là que le guide devient indispensable. Sans lui, tu marches dans des bois. Avec lui, tu marches dans l'empreinte d'un monde disparu.


Il faut le dire clairement : il ne reste presque plus rien. Le château de Vacquenoux a été détruit. Les ateliers des forges ont disparu. Les entrées des galeries se sont éboulées et, pour des raisons de sécurité, elles ne sont plus visitables. Les 800 mètres de galeries que les visiteurs pouvaient parcourir à partir de 1981 sont désormais inaccessibles.


Je ne pense pas que cette disparition soit issue d’une négligence. Le temps passe et une époque en remplace une autre. Mais connaître l'histoire d'un lieu avant de le traverser change le regard qu’on lui porte. A mon sens, il y a une énergie résiduelle dans les espaces chargés d'histoire, que la connaissance seule permet de capter. Il ne faut pas regretter ce qui est parti mais construire à partir de ce qui a existé car, dans l’histoire, on glane de précieuses leçons. Ceci étant, pour construire à partir du passé, encore faut-il le connaître.



Sorcières, gardiennes d'un savoir ancestral : le sentier que j'anime


Il y a des sujets qu'on porte longtemps avant de les formuler. Celui des sorcières, je le porte depuis que j'ai compris que deux de mes aïeules au treizième degré avaient péri dans des procès pour sorcellerie : Barbe Bernard, brûlée à La Perheux en janvier 1621 et Catherine Cathillon, exécutée à Badonviller le 25 avril 1622. Deux femmes dont les noms ont failli disparaître et qui ont fini par devenir le cœur d'un sentier que j'anime chaque été depuis Fréconrupt.


Ce sentier s'appelle "Sorcières, gardiennes d'un savoir ancestral". Il part du parking de l’ancien parcours de santé de Fréconrupt et traverse trois arrêts thématiques pour relier l'histoire des procès du XVIIe siècle à des questions que nous portons encore aujourd'hui : à qui appartient le savoir ? Qu'est-ce qu'on transmet à nos enfants ? Qu'est-ce qu'on tait toujours au XXIème siècle ?


Le premier arrêt pose le contexte historique. Entre 1620 et 1621, au moins cinquante-trois personnes ont été exécutées au col de la Perheux, sur une population d'environ 1 200 habitants, soit 4,5 % de la communauté emportée en quelques mois. Le tribunal était mixte, composé de juristes strasbourgeois et de pasteurs protestants. Les aveux étaient systématiquement obtenus sous torture. Ce n'est pas une histoire lointaine. C'est une histoire de ce territoire, de ces forêts et de ces cols que nous traversons encore.


Le deuxième arrêt tourne vers les transmissions invisibles. Ce que nous portons de nos lignées sans toujours le savoir, les schémas qui se répètent et la façon dont l'histoire familiale continue d'agir sur les vivants.


Le troisième arrêt explore les savoirs naturels que ces femmes détenaient : les plantes, les cycles de l'année, les rituels de gratitude qui rythmaient la vie des communautés bien avant que l'Église ne les récupère ou ne les interdise.


Ce n'est pas un cours. Ce n'est pas une reconstitution historique. C'est une marche qui demande aux gens de regarder le paysage autrement et peut-être de se regarder eux-mêmes autrement aussi.


La prochaine date est le 1er août 2026, jour de Lugnasadh, la fête celte des premières moissons, un choix qui n'est pas anodin pour une édition consacrée aux cycles de transformation et aux savoirs hérités.




Les Sentiers Plaisir, l’accueil est dans notre Nature


Ces deux postures — randonneuse et animatrice et — m'ont appris quelque chose que je n'aurais pas formulé autrement : on ne regarde pas un guide de la même façon quand on a soi-même cherché ses mots devant un groupe qui attend. On devient plus bienveillante et paradoxalement plus exigeante aussi parce qu'on sait ce que ça coûte de préparer une sortie.


Si tu as des connaissances à partager — sur l'histoire d'un village, une pratique ancienne, un métier disparu, la faune ou la flore du territoire — le programme est ouvert. Il n'y a pas de profil type. Nous sommes des passionnés, des curieux et des habitants qui n’avons qu’une vocation : partager. Si tu souhaites devenir animateur, je te conseille de contacter directement l'Office de Tourisme de la Vallée de la Bruche pour en discuter.



Pourquoi ce programme “Sentiers Plaisir” mérite d'être connu


Les Sentiers Plaisirs ne sont pas un programme d'animation estivale au sens ordinaire du terme. C'est un modèle de transmission intergénérationnelle qui maintient vivantes des histoires locales, des usages, des légendes et des façons de lire un paysage que les écrits ne portent pas toujours. Beaucoup de ce qui constitue la mémoire d'un territoire comme celui-ci n'est pas dans les livres. Il est dans la tête des gens qui ont marché ces chemins, creusé cette terre ou même nommé ces rochers.


Quand ces gens disparaissent sans avoir transmis, une partie de la mémoire disparaît avec eux. Ce programme fait le pari que la rencontre — entre un guide et un randonneur du jour, entre un animateur et des curieux qui n'en savent rien encore — peut ralentir ce mouvement. C'est un pari qui dure depuis trente-cinq ans et qui a déjà convaincu d'autres territoires de s'en inspirer.



FAQ - Sentiers Plaisirs dans la Vallée de la Bruche


Les Sentiers Plaisirs sont-ils vraiment gratuits ?

Oui, entièrement. Il n'y a ni réservation obligatoire ni participation demandée pour la plupart des sorties. Tu consultes le programme, tu te présentes au point de rendez-vous à l'heure indiquée.


Faut-il un bon niveau physique pour participer aux randonnées ?

Le programme propose des sorties adaptées à tous les niveaux, dont des sorties familiales accessibles avec des enfants.


Peut-on visiter les galeries des mines de Grandfontaine ?

Non. Les entrées se sont éboulées et les galeries sont fermées pour des raisons de sécurité depuis plusieurs années. La randonnée permet d'en localiser les emplacements et d'en comprendre l'histoire, mais la visite souterraine n'est plus possible.


Où se situe Grandfontaine dans la Vallée de la Bruche ?

Grandfontaine est un village du Bas-Rhin, accessible depuis Schirmeck. Il se trouve dans la partie moyenne de la Vallée de la Bruche, à quelques kilomètres du hameau de Framont.


De quoi parle le sentier "Sorcières, gardiennes d'un savoir ancestral" ?

C'est une marche, animée par la Voyageuse Bruchoise à Fréconrupt, qui relie l'histoire des procès en sorcellerie du Ban de la Roche au XVIIe siècle — dont les exécutions au col de la Perheux — aux questions actuelles sur la transmission des savoirs, les liens transgénérationnels et les cycles de la nature. Prochaine date : 1er août 2026.


Peut-on proposer son propre sentier au programme ?

Oui. Le programme est ouvert à tous ceux qui ont quelque chose à transmettre — habitants, passionnés d'histoire, praticiens d'une discipline de bien-être, connaisseurs d'un coin de territoire. Le point d'entrée est l'Office de Tourisme de la Vallée de la Bruche.


Le programme peut-il s'exporter dans d'autres territoires ?

C'est déjà le cas. Né dans la Vallée de la Bruche il y a trente-cinq ans, le modèle a inspiré d'autres destinations en France.


[Mise à jour : mai 2026]

2 commentaires


denis.borgdorf
20 mai 2023

C'est toujours un plaisir de te lire. Bien que natif de la vallée, il y a encore des faits historiques qu'on peut découvrir dans ton blog, bravo à toi.

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prisciliakraushar
prisciliakraushar
24 août 2023
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Avec beaucoup de retard, un grand MERCI à toi pour ton adorable commentaire et ton soutien. J'espère que tu feras d'autres découvertes, aussi intéressantes, dans les semaines à venir. Au plaisir !

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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous privilégié pour partager avec toi les coulisses de mes découvertes, mes coups de cœur, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


Le premier numéro paraîtra en juillet 2026. Si l'aventure te tente, laisse simplement ton adresse e-mail ci-dessous et rejoins-moi dès la première escale.

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