Sur les pas de Dalí, de la maison de Portlligat au théâtre-musée de Figueres (Espagne)
- 15 févr. 2023
- 7 min de lecture
Il y a des artistes qu'on visite comme on visite un monument, en gardant ses distances et il y a des artistes qu'on visite comme on retourne voir quelqu'un qu'on connaît déjà. Salvador Dalí appartient à la seconde catégorie, pour moi, depuis un voyage scolaire à Portlligat qui m'a mise face à sa maison avant même que je sache grand-chose de sa peinture. Mes professeurs d'espagnol m'y avaient conduite, et c'est là, adolescente, que j'ai compris que la folie d'un homme pouvait aussi être une méthode de travail.
Je précise d'emblée une chose parce qu'elle éclaire tout ce qui suit : c'est le peintre qui me requiert, pas l'homme. Dalí l'homme, je le trouve souvent difficile à défendre, sur ce qu'il a dit des femmes, sur ce qu'il a construit de lui-même comme personnage. Pourtant les deux musées que je te présente ici — la maison de Portlligat et le théâtre-musée de Figueres — ont tendance à gommer cette part-là, comme s'il fallait déifier l'homme pour honorer le peintre. Je crois l'inverse : son génie artistique tient largement à sa folie humaine et vouloir séparer l'un de l'autre, c'est perdre ce qui rend son œuvre singulière.

Salvador Dalí, de Figueres à New York, avant de revenir mourir chez lui
Salvador Dalí naît le 11 mai 1904 à Figueres, en Catalogne et il meurt dans la même ville le 23 janvier 1989, à l'âge de 84 ans. Entre ces deux dates, il ne cesse pas d'élargir le territoire de son art : peinture, sculpture, gravure, écriture, mise en scène, il touche à tout, si bien qu'aucune étiquette ne rend vraiment justice à ce qu'il a produit, bien qu'on le rattache généralement au mouvement surréaliste apparu au début du XXe siècle.
Il quitte Figueres pour recevoir une formation artistique académique à Madrid, avant de rejoindre le groupe des surréalistes à Paris, où il rencontre Gala, celle qui deviendra sa femme et qui restera son point fixe jusqu'à sa mort en 1982. Exclu du groupe surréaliste quelques années plus tard, il traverse la guerre d'Espagne en exil ailleurs en Europe, puis quitte la France en guerre pour rejoindre New York, où il vit huit ans et où il construit sa fortune.
Il rentre en Catalogne en 1949 et se rapproche alors de la mouvance catholique, tout en continuant de s'inspirer aussi bien de la peinture de la Renaissance que des découvertes scientifiques de son époque, comme celle de l'ADN. C'est cette période tardive qui donnera naissance à son théâtre-musée : à partir de 1960, sur les ruines de l'ancien théâtre municipal de Figueres, il consacre l'essentiel de son énergie à un projet qui n'ouvrira ses portes que le 28 septembre 1974. Nous y reviendrons.
Ceux qui s'intéressent à la numérologie relèvent que le chiffre 3 revient sans cesse dans son thème — une manière, disent-ils, de lire cette imagination sans limite. Je n'en fais pas une preuve mais l'idée m'amuse suffisamment pour la glisser ici, en filigrane.
Les dernières années sont plus dures. À 76 ans, la maladie de Parkinson lui fait perdre ses capacités artistiques. En 1982, l'année même où Gala meurt, il reçoit des mains du roi d'Espagne Juan Carlos le titre de marquis de Dalí de Púbol. Il meurt sept ans plus tard et il est inhumé dans la crypte de son théâtre-musée — là où, en un sens, il n'a jamais vraiment cessé de vivre.
Les montres molles, ou comment un camembert est devenu un chef-d'œuvre
Sur plus de 1 500 toiles peintes dans sa vie, sans compter les illustrations, les lithographies, les costumes de théâtre et les sculptures, il y en a une qui me touche plus que les autres : La Persistance de la mémoire, que tout le monde appelle « les montres molles », peinte en 1931. Elle est visible aujourd'hui au Museum of Modern Art de New York.
Le fond du tableau représente la crique de Portlligat, où Dalí et Gala avaient acheté leur première maison de pêcheurs. Dans son autobiographie, La Vie secrète de Salvador Dalí, le peintre raconte qu'un soir, une migraine l'a retenu à la maison pendant que ses amis partaient au cinéma et que son regard s'est perdu dans un camembert qui coulait dans son assiette. C'est ce fromage qui lui a donné l'image de la montre molle, sa façon à lui de représenter sa hantise du temps et de la mort.
Je n'ai pas peur de la mort, mais je partage avec lui cette peur-là, plus sourde, de voir le temps filer plus vite que ce qu'on parvient à en faire. C'est peut-être pour cette raison précise que ce tableau me parle autant, davantage que n'importe quelle autre toile du peintre.

Un musée qui célèbre le peintre et efface l'homme
Voilà ce que je n'ai lu dans aucun article avant d'y aller moi-même : les deux musées que je te présente ici racontent un génie, très peu un homme. Dalí a pourtant été un personnage difficile — macho dans une bonne partie de ses écrits et de ses propos, obsédé par sa propre légende au point d'en avoir fait un métier à part entière. Les musées gomment cette part-là, comme s'il fallait le rendre irréprochable pour continuer à célébrer ce qu'il a peint.
Je crois exactement l'inverse. Sa folie humaine et son génie artistique ne se laissent pas séparer si facilement : ce sont les mêmes obsessions, la même démesure, qui produisent aussi bien ses provocations publiques que ses toiles les plus fortes. On peut visiter ces lieux en le sachant, sans qu'aucune plaque ne le rappelle.
La maison de Portlligat, où Dalí a vécu quarante ans avec Gala
En 1930, séduit par le paysage, la lumière et l'isolement du lieu, Dalí s'installe dans une petite maison de pêcheurs de Portlligat, près de Cadaqués. Au fil des décennies, il rachète les maisons voisines et les relie entre elles, si bien que la demeure devient une structure labyrinthique organisée autour du vestibule de l'Ours, sans que le charme du lieu en soit abîmé.
Ce qui m'a arrêtée avant même d'entrer, c'est l'architecture — cette accumulation blanche, basse, couronnée d'œufs monumentaux, qui ne ressemble à rien d'autre sur cette côte. La maison se lit d'abord depuis l'extérieur et elle annonce déjà ce qu'on va trouver à l'intérieur. Elle se divise en trois espaces : les pièces où Dalí et Gala vivaient leur quotidien, au rez-de-chaussée, l'atelier, et les espaces extérieurs pensés pour la vie publique du couple.
Je te conseille de réserver en ligne sur le site de la Fondation Salvador Dalí parce que la visite se fait par groupes restreints de huit personnes maximum, qui entrent à dix minutes d'intervalle à partir de l'heure d'ouverture. Retire ton billet trente minutes avant l'heure fixée : sans quoi la réservation est purement annulée. Compte environ une heure pour l'ensemble de la visite.
📍 Réserver la visite de la maison de Portlligat sur le site de la Fondation Salvador Dalí

Le théâtre-musée de Figueres, la dernière grande œuvre du peintre
C'est à partir de 1960 que Dalí commence à travailler sur ce qui deviendra son théâtre-musée, sur les ruines de l'ancien théâtre municipal de Figueres, détruit pendant la guerre civile. Il y consacre l'essentiel de son énergie jusqu'à son inauguration, le 28 septembre 1974. Quand on l'interroge sur ce choix, il répond avec cette conviction qui ne le quitte jamais : le théâtre se trouve juste devant l'église où il a été baptisé et c'est dans son vestibule qu'il a fait sa toute première exposition, en 1919, à quatorze ans, remarquée par deux critiques locaux, Carlos Costa et Puig Pujades.
Le parcours suit l'évolution artistique du peintre, de ses débuts à ses dernières années, et il permet de croiser des œuvres comme l'autoportrait surréaliste de 1941 ou le portrait de Gala peint en 1945, intitulé « Galarina ». En arrivant, le visiteur est cueilli par les œufs qui couronnent le bâtiment, avant même d'être entré : le musée annonce, depuis la rue, qu'on ne va pas visiter un lieu ordinaire.
J'ai visité ce musée deux fois, la première lors d’un voyage scolaire, la seconde en 2015 avec ma famille, et les deux visites m'ont marquée différemment — la première parce qu'elle m'ouvrait un univers que je ne connaissais pas encore, la seconde parce que je le regardais à travers les yeux de mes enfants qui le découvraient à leur tour.
Je te conseille de réserver tes billets en ligne sur le site de la Fondation, et de prévoir entre une heure trente et deux heures sur place. Le parking Formula, au centre de Figueres, se trouve juste à côté du musée.
📍 Réserver la visite du théâtre-musée de Figueres sur le site de la Fondation Salvador Dalí

Ce que ces deux lieux disent, malgré eux
On ne visite pas Dalí comme on visite un peintre sage. On visite un homme qui a fait de sa propre démesure une matière première, et ces deux lieux — la maison où il a aimé, le théâtre où il a voulu qu'on se souvienne de lui — disent la même chose sous deux formes différentes : que le génie, chez lui, n'a jamais été séparable de la folie. Les musées préfèrent parfois l'oublier. Moi, c'est précisément pour cette raison que j'y retourne.
FAQ - Sur les pas de Salvador Dalí
Faut-il réserver à l'avance pour visiter la maison de Salvador Dalí à Portlligat ?
Oui, la réservation est obligatoire. La visite se fait par groupes de huit personnes maximum, toutes les dix minutes à partir de l'ouverture, et le billet doit être retiré trente minutes avant l'heure fixée.
Combien de temps prévoir pour visiter le théâtre-musée de Dalí à Figueres ?
Compte entre une heure trente et deux heures pour l'ensemble du parcours, qui retrace toute la trajectoire artistique du peintre.
Où est visible le tableau des montres molles de Dalí ?
Au Museum of Modern Art de New York, sous son vrai titre, La Persistance de la mémoire, peint en 1931.
Peut-on visiter la maison de Portlligat et le théâtre-musée de Figueres le même jour ?
C'est possible mais serré : compte environ 40 kilomètres et une heure de route entre les deux sites, en plus du temps de visite de chacun.
Le théâtre-musée de Figueres est-il accessible aux personnes à mobilité réduite ?
Une bonne partie du parcours l'est, mais la maison de Portlligat, avec ses escaliers étroits hérités des anciennes cabanes de pêcheurs, l'est beaucoup moins.
Qui est enterré dans la crypte du théâtre-musée de Figueres ?
Salvador Dalí lui-même, qui a conçu ce lieu comme sa dernière œuvre et qui a choisi d'y reposer plutôt qu'ailleurs.
[Mise à jour : juillet 2026]



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