Week-end à Cagliari, entre la ville haute du Castello et les pierres de Nora (Italie)
- 8 oct. 2023
- 11 min de lecture
La plupart des voyageurs ne voient de Cagliari que son aéroport. On atterrit, on récupère une voiture et on file vers le nord, vers les criques que les magazines ont rendues obligatoires parce qu’on a décidé quelque part que la Sardaigne se résumait à la couleur de son eau. J’ai fait l’inverse. Je suis restée au sud, dans cette ville qui n’essaie pas de retenir ceux qui la traversent et c’est précisément parce qu’elle ne cherche rien que j’ai eu envie de m’y arrêter.
Nous sommes arrivés lors d’un printemps pluvieux, un temps que les habitants nous décrivaient comme inhabituel, presque comme une excuse. Pourtant, même sous ce ciel bas, l’eau gardait une couleur qui ne devait rien au soleil, ce qui m’a fait comprendre dès les premières heures que cette île tenait sa beauté d’autre chose que de la météo. Je voyageais avec mon mari et nos deux enfants, sans intention de tout voir, avec l’idée plus simple de comprendre comment une ville méditerranéenne empile ses siècles sans jamais les ranger.
Car Cagliari, que les Phéniciens fondèrent autour du VIIIᵉ siècle avant notre ère sous le nom de Karalis, n’a pas effacé ses dominations successives : elle les a superposées. Les Romains, les Byzantins, les Pisans, les Aragonais, les Espagnols puis la maison de Savoie ont chacun laissé une trace, si bien que la ville se lit comme une coupe du temps méditerranéen. C’est cette histoire que je voulais traverser, celle de la ville haute mais aussi celle des cités antiques du sud, à commencer par Nora, où le nom même de la Sardaigne a été écrit pour la première fois.
Jour 1 — Le Castello, la ville haute où Cagliari garde ses pouvoirs
Le Castello n’est pas un quartier que l’on atteint par hasard. Il faut grimper, par des ruelles qui se resserrent à mesure qu’on s’élève, jusqu’à cette ville haute que les Pisans avaient fortifiée pour y installer le pouvoir politique, militaire et religieux. On comprend vite, en montant, que Cagliari s’est d’abord pensée comme une place forte, et que la mer, en contrebas, était autant une menace qu’une promesse.
Le Bastione di Saint-Remy, une terrasse posée sur une cicatrice
Le Bastione di Saint-Remy domine la ville haute par un escalier monumental et une terrasse d’où l’on embrasse la ville et le port. Construit entre 1896 et 1902 dans un style néoclassique, il s’élève sur les anciennes murailles médiévales du XIVᵉ siècle et réemploie les bastions espagnols du XVIᵉ siècle, ce qui en fait, à lui seul, un raccourci de l’histoire de la ville. Il porte le nom de Filippo-Guglielmo Pallavicini, baron de Saint-Remy, premier vice-roi piémontais de Sardaigne, et non d’un duc de Savoie comme on le lit parfois.
Ce que cette terrasse ne dit pas au premier regard, c’est ce qu’elle a traversé par l’histoire. Cagliari fut, avec Naples, l’une des villes italiennes les plus bombardées de la Seconde Guerre mondiale : près de 70 % de son patrimoine fut endommagé et des dizaines de milliers d’habitants se retrouvèrent sans toit. L’escalier et l’arc de triomphe, éventrés par les bombardements alliés, ont été reconstruits à l’identique après 1946, tandis que la promenade couverte fut tour à tour salle de banquet, infirmerie pendant la Première Guerre, puis refuge pour ceux qui avaient perdu leur maison sous les bombes. Je suis restée un moment sur cette terrasse, sous la pluie fine, à regarder la ville en contrebas, et l’idée que ce belvédère si photographié avait d’abord servi d’abri à des familles sans logement a changé la manière dont je le regardais.
La cathédrale Santa Maria, un chef-d’œuvre qui n’était pas fait pour elle
Sur la Piazza Palazzo, au sommet du Castello, la cathédrale Santa Maria se présente d’abord par sa façade de marbre clair que beaucoup croient médiévale. Elle ne l’est pas. L’édifice fut bâti au XIIIᵉ siècle par les Pisans dans le style roman pisan et devint cathédrale en 1258, après que Pise eut détruit Santa Igia, la capitale du judicat de Cagliari et son église. L’intérieur fut repris en baroque aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles et la façade actuelle n’est qu’une reconstitution néo-romane des années 1930, inspirée de la cathédrale de Pise, ce qui explique qu’elle paraisse à la fois ancienne et trop nette.
Le détail qui m’a arrêtée se trouve à l’intérieur. La pièce maîtresse de la cathédrale, l’ambon sculpté par le maître Guglielmo entre 1159 et 1162, n’avait pas été conçu pour Cagliari : il était destiné à la cathédrale de Pise, qui l’offrit à la ville sarde en 1312, avant qu’on ne le scinde en deux chaires lors de la rénovation baroque. Là encore, l’objet central de la ville lui vient d’ailleurs, comme si Cagliari s’était construite en recevant ce que d’autres lui transmettaient. Sous le chœur, le sanctuaire des Martyrs, creusé dans la roche en 1618, aligne 179 niches contenant les reliques de martyrs exhumées au XVIIᵉ siècle. On y descend, on se tait et la pierre fait le reste.
La Torre dell’Elefante, la tour où l’on accrochait les têtes
Un peu plus loin se dresse la Torre dell’Elefante, l’une des deux tours pisanes qui marquent encore la silhouette du Castello. Élevée en 1307 par l’architecte sarde Giovanni Capula, qui avait construit deux ans plus tôt la tour jumelle de San Pancrazio, elle défendait l’accès de la ville haute, alors menacée par les ambitions aragonaises. Son nom vient d’une petite sculpture de marbre, un éléphant, emblème pisan, fixée à un tiers de la hauteur. On grimpe par des étages de planchers de bois jusqu’au sommet, d’où la ville se déploie jusqu’à la mer.
Mais cette tour de garde a connu un autre usage, plus sombre. Sous la domination espagnole, elle fut transformée en prison et l’on accrochait à ses portes les têtes des condamnés. Le fait n’est inscrit sur aucun panneau visible depuis le sommet et c’est pourtant lui qui m’est resté : on monte pour la vue, on redescend en pensant à ce que ces murs ont exposé.
À midi, les culurgiones et un détail que je n’avais pas anticipé
Nous nous sommes arrêtés dans une trattoria de la vieille ville pour goûter les culurgiones, ces raviolis sardes fermés en épi et fourrés de pomme de terre, de pecorino et de menthe. C’est là, plutôt que devant un monument, que j’ai rencontré quelque chose que je n’attendais pas. Je parle un peu l’anglais, mon mari non, et pourtant, chaque fois que je commandais, les serveurs répondaient à mon mari. Cela s’est produit plusieurs fois, sans agressivité, presque par réflexe, si bien que j’ai fini par y lire moins une impolitesse qu’une habitude ancienne, une manière de regarder qui en dit long sur la place qu’une femme est censée tenir à table. Je le note parce que c’est aussi cela, voyager : comprendre un lieu par ses gestes ordinaires autant que par ses pierres.
Le musée archéologique national, là où la Sardaigne se raconte avant Rome
L’après-midi, j’ai voulu voir ce que la Sardaigne raconte d’elle-même avant les Romains et c’est au musée archéologique national, installé dans la Cittadella dei Musei, que cela se trouve. On y entre par la Porta dell’Arsenale et l’on remonte jusqu’aux civilisations qui peuplaient l’île bien avant la Méditerranée des cités : les bronzetti nuragiques, ces statuettes de bronze hautes d’une vingtaine de centimètres représentant des chefs, des guerriers, des prêtres, des barques et des modèles réduits de nuraghes. La civilisation nuragique, qui a couvert l’île de milliers de tours de pierre sans presque rien écrire, ne nous parle que par ces objets, ce qui leur donne le poids d’une langue.
Le musée conserve aussi les Géants de Mont’e Prama, des statues de pierre monumentales mises au jour dans les années 1970 et exposées ici depuis 2014, sculptées à une époque où la Grèce n’avait pas encore produit ses grands marbres, des corps de pierre qui regardent droit devant et dont on mesure mal, encore aujourd’hui, tout ce qu’ils signifiaient. C’est ici, enfin, qu’est conservée la stèle de Nora, mais je préfère t’en parler là où je l’ai vraiment comprise : sur le site lui-même.
📍 Informations : Cagliari Turismo
Jour 2 — Pula et Nora, la plus ancienne ville de Sardaigne
Nora, la cité que la mer a reprise
À une trentaine de kilomètres au sud de Cagliari, sur la presqu’île de Capo di Pula, Nora est la raison pour laquelle je tenais à rester dans le sud de l’île. J’aime les places antiques, celles où l’on marche sur les rues mêmes qu’empruntaient les habitants de l’époque, et Nora est de celles-là. Fondée par les Phéniciens entre le IXᵉ et le VIIIᵉ siècle avant notre ère, elle est considérée comme la plus ancienne ville de Sardaigne, passée ensuite sous contrôle carthaginois, puis romain après 238 avant notre ère, avant d’être lentement abandonnée.
La visite se fait avec un guide et ce qu’on y voit appartient surtout à la Rome impériale : un théâtre du début du Iᵉʳ siècle avant notre ère, l’un des bâtiments les mieux conservés du site, des thermes pavés de mosaïques, des temples — dont celui de Tanit sur la colline — et des rues d’andésite que la mer borde de près. Et c’est précisément la mer qui donne à Nora son vertige. Une partie de la cité antique se trouve aujourd’hui sous l’eau, reprise par une Méditerranée qui ronge la côte sud de l’île, tandis qu’une autre reste inaccessible aux fouilles parce que le terrain appartient à l’armée italienne. On marche donc le long d’une ville dont une moitié est visible et l’autre engloutie ou interdite, ce qui change la nature même de ce qu’on regarde.
Mais le détail que je retiens de Nora n’est pas sur le site : il est reparti au musée de Cagliari. C’est ici qu’a été trouvée la stèle de Nora, une pierre de grès gravée d’une inscription phénicienne de la fin du IXᵉ ou du début du VIIIᵉ siècle avant notre ère, réputée être le plus ancien document écrit de l’Occident, et sur laquelle apparaît pour la toute première fois le nom de la Sardaigne, sous la forme « Shrdn ». Autrement dit, le nom de l’île tout entière a été écrit pour la première fois ici, sur ce promontoire que la mer grignote. Je suis restée longtemps au bord de l’eau, là où les pierres disparaissent sous la surface, à mesurer ce que cela représente.
La plage de Tuerredda et la route de la Costa del Sud
À Pula, nous avons déjeuné chez Mema, une table où l’assiette est soignée jusque dans le détail, avant de reprendre la route vers le sud-ouest. La plage de Tuerredda, à une trentaine de kilomètres de Pula, s’étend dans une crique entre Capo Malfatano et Capo Spartivento, sur le territoire de Teulada, et c’est l’une des rares plages sardes dont la couleur tient ses promesses même sous un ciel incertain. On y accède par la route panoramique de la Costa del Sud, la SP71, qui longe la côte en surplomb et vaut à elle seule le trajet.
Le nombre de places y est limité et l’accès est régulé en haute saison, si bien que je te conseille de t’organiser à l’avance plutôt que d’espérer te garer au dernier moment. Et si tu voyages en plein été, inverse l’ordre de cette journée : la plage le matin, Nora l’après-midi, parce que le site archéologique se supporte mieux dans la lumière déclinante que sous le soleil de midi, et que la plage se vit mieux avant l’affluence.
En remontant vers Capo Spartivento, arrête-toi sur les belvédères ; il faut compter une petite heure pour rejoindre Cagliari, et la route, ce jour-là, valait autant que la destination.
Jour 3 — Villasimius et la pointe de Capo Carbonara
Villasimius, un littoral surveillé depuis des siècles
À quarante-cinq minutes à l’est de Cagliari, Villasimius est devenue une station balnéaire prisée, mais son littoral porte une histoire plus ancienne et plus inquiète. La région fut habitée dès l’âge du bronze par les bâtisseurs de nuraghes, puis fréquentée par les Phéniciens, les Carthaginois et les Romains, qui y laissèrent la villa de Santa Maria, avant que des moines bénédictins n’y développent, au Moyen Âge, la vigne et l’olivier. Mais ce qui marque le plus ce bout de côte, c’est la peur de la mer.
Pendant des siècles, le rivage fut surveillé contre les pirates et les corsaires barbaresques par une ligne de tours de guet, dont la Torre di Porto Giunco, dressée au-dessus de l’étang de Notteri, où se rassemblent les flamants roses. C’est là le contraste que je retiens de Villasimius : on étale sa serviette sur un sable clair, face à une eau translucide, sous le regard d’une tour bâtie parce que, longtemps, la mer apportait surtout le danger. La pointe de Capo Carbonara, classée aire marine protégée, prolonge cette idée d’un littoral qu’on a fini par défendre de nous-mêmes autant que des pirates.
Les plages de Punta Molentis, Porto Giunco et Cala Pira
Autour de Villasimius, trois plages méritent qu’on choisisse selon son humeur : Punta Molentis, encaissée entre les rochers et dont l’accès est désormais régulé pour protéger le site, Porto Giunco, au pied de sa tour, et Cala Pira, plus discrète. On s’y baigne, on y fait du snorkeling le long des rochers et l’eau y est d’une transparence qui, cette fois, ne devait rien à la météo clémente. Nous y avons passé l’après-midi avant de reprendre la route vers Cagliari pour notre dernière soirée.
Quelques points pratiques
Cagliari se rejoint en avion, par l’aéroport d’Elmas, à quelques minutes de la ville. Pour le sud de l’île — Nora, Tuerredda, Villasimius — une voiture change tout, parce qu’elle donne accès à la route de la Costa del Sud et libère des horaires d’excursion, même si des sorties guidées au départ de Cagliari existent si tu préfères ne pas conduire.
Je te conseille de loger dans la vieille ville, du côté de la Marina et de te garer dans le grand parking sécurisé en contrebas, près du port : on y laisse la voiture et on vit la ville à pied, ce qui est la seule bonne manière de l’habiter. Le printemps reste la saison que je recommande, pour la douceur et pour des sites encore calmes, quitte à composer, comme nous, avec un peu de pluie que les Sardes eux-mêmes trouvaient déplacée.
Ce que Cagliari laisse au visiteur
Cagliari est une ville d’accumulation, où chaque pouvoir a écrit par-dessus le précédent sans effacer ce qu’il recouvrait : un bastion savoyard sur des murailles pisanes, une chaire faite pour Pise au cœur d’une cathédrale sarde ou encore un musée qui garde la première fois où le mot « Sardaigne » fut écrit. Et tout autour, le sud raconte la même chose à voix plus basse, Nora que la mer reprend pierre à pierre ou les tours de Villasimius dressées contre une mer qu’on a longtemps redoutée. Ce que cette ville et ce littoral laisse au visiteur, ce n’est pas une carte postale, c’est une mémoire qui n’a jamais cessé d’exister. On ne vient pas à Cagliari pour ce qu’elle montre ; on y vient pour ce qu’elle a retenu du passé.
FAQ — Un week-end à Cagliari et dans le sud de la Sardaigne
Combien de jours faut-il pour visiter Cagliari et ses environs ?
Trois jours suffisent pour un séjour cohérent. Une journée pour la ville haute du Castello et son musée archéologique, une deuxième pour le site antique de Nora et la plage de Tuerredda, une troisième pour Villasimius et la pointe de Capo Carbonara. C’est le rythme que nous avons suivi, sans courir.
Faut-il une voiture pour découvrir le sud de la Sardaigne ?
Oui, si tu veux sortir de Cagliari. La voiture donne accès à la route de la Costa del Sud et libère des horaires d’excursion, notamment pour Tuerredda et Villasimius. Des sorties guidées partent toutefois de Cagliari vers Nora et les plages si tu préfères ne pas conduire.
Quelle est la meilleure période pour un week-end à Cagliari ?
Le printemps, d’avril à juin, pour la douceur et des sites encore calmes. Nous y étions sous une pluie que les habitants trouvaient inhabituelle, et même ainsi, la couleur de l’eau et la fréquentation modérée donnaient raison à cette saison. L’été reste chaud et très fréquenté sur les plages.
Le site archéologique de Nora vaut-il la visite ?
Oui, sans hésitation. C’est la plus ancienne ville de Sardaigne, avec un théâtre romain bien conservé, des thermes à mosaïques et une partie de la cité aujourd’hui sous l’eau. La visite se fait avec un guide, et c’est ici qu’a été trouvée la stèle portant la première mention écrite du nom « Sardaigne ».
Où voir la stèle de Nora ?
Au musée archéologique national de Cagliari, et non sur le site lui-même. La stèle phénicienne, datée de la fin du IXᵉ ou du début du VIIIᵉ siècle avant notre ère, y est conservée. Pense donc à associer la visite du musée, en ville, à celle du site de Nora pour comprendre l’une par l’autre.
Où se garer dans la vieille ville de Cagliari ?
Dans le grand parking sécurisé situé en contrebas du Castello, près du port. On y laisse la voiture pour la durée du séjour et on découvre la ville haute à pied, par les ruelles qui montent vers le Bastione di Saint-Remy. C’est la solution la plus simple si tu loges dans le quartier de la Marina.
[Mise à jour : juin 2026]

































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