Carnaval vénitien de Rosheim : Venise au pied d’une église romane d’Alsace
- 2 mars 2025
- 6 min de lecture
J’ai marché dans Venise un été, au cours d’un road-trip à travers l’Italie du Nord, et je connais donc la couleur exacte de ses masques, le goût serré de son café, la manière qu’a la ville de se laisser traverser sans jamais se livrer tout à fait. C’est pour cette raison que je me méfie, d’ordinaire, des carnavals vénitiens que l’on organise ailleurs parce que transposer la Sérénissime dans une cité qui n’est pas la sienne tient souvent du costume de location et du décor de fête foraine.
À Rosheim, pourtant, le premier week-end de mars, je n’ai rien retrouvé de cette imitation un peu vaine parce que la ville ne cherche pas à singer Venise : elle lui prête ses pierres et ses pierres ont près de neuf siècles. J’y retourne tous les deux ou trois ans, avec mon mari et mes enfants, non par habitude mais parce que les costumés changent d’une édition à l’autre, si bien que le même week-end de mars ne se ressemble jamais vraiment.
Une ville qui se transforme en décor et des costumés qui jouent le jeu
On se gare facilement, sur l’un des parkings aménagés à l’extérieur du centre — l’organisation est l’une des choses que je remarque chaque fois, parce qu’elle évite la cohue et laisse de la place à la flânerie. Et le reste, ici, c’est une chasse discrète. Le carnaval de Rosheim n’est pas une cavalcade : aucun cortège ne défile et aucune fanfare n’annonce le passage des costumés. Ce sont eux qu’il faut aller chercher, au détour d’une ruelle, contre une porte cochère ou à l’angle d’une maison à colombages. Ils s’immobilisent là où la pierre les met en valeur, attendent qu’on les regarde, inclinent la tête vers un appareil photo puis reprennent leur marche lente. Un enfant qui s’arrête net devant une silhouette drapée de velours et une main gantée qui esquisse une révérence à sa hauteur : voilà ce que les miens ont retenu, bien plus que les détails d’or et de dentelle que j’observais, moi, de mon côté.
Ce qui m’a interpellé, la première fois, ce n’est pas un costume en particulier, mais l’endroit où les costumés choisissent de se poster. Beaucoup s’installent sur le parvis de l’église Saints-Pierre-et-Paul, l’une des trois grandes églises romanes d’Alsace avec Marmoutier et Murbach, bâtie au XIIᵉ siècle. D’autres s’adossent à la Maison romane, construite en grès rose vers 1154 et longtemps tenue pour la plus ancienne maison en pierre d’Alsace encore habitée. Ce détail change tout, parce qu’un costume vénitien du XVIIIᵉ siècle posé contre un mur du XIIᵉ ne raconte plus le même décor qu’à Venise : il fait soudain regarder la pierre alsacienne qu’on aurait, sans lui, traversée sans la voir.

Pourquoi un carnaval vénitien en Alsace n’a rien d’un caprice
Le carnaval de Venise est né au Moyen Âge, pensé comme une fête de l’inversion : pendant quelques jours, derrière le masque, le riche pouvait se mêler au pauvre et le silence d’un visage couvert valait toutes les libertés. Les masques s’imposent officiellement au XIIIᵉ siècle, et deux d’entre eux disent à eux seuls l’esprit de la fête : la Bauta, masque blanc au menton avancé qui permettait de parler et de manger sans se découvrir, et la Moretta, petit masque de velours noir que les femmes tenaient en serrant un bouton entre leurs dents, ce qui les condamnait au mutisme. L’âge d’or vient au XVIIIᵉ siècle, celui des bals et des toiles de Canaletto et de Guardi. Puis, en 1797, Napoléon met fin à la fête en conquérant la République de Venise, parce qu’il redoute que les masques ne servent d’abri aux conspirateurs, si bien que la tradition s’éteint pour près de deux siècles, jusqu’à sa renaissance à la fin des années 1970.
À Rosheim, l’histoire est plus courte mais elle a sa fierté. L’Association des sports et de la culture de Rosheim, l’Ascro, organise ce carnaval depuis 2009 et pendant sept ans il a été le premier carnaval vénitien costumé de l’année, programmé avant celui de Venise lui-même, jusqu’à ce que les caprices du calendrier de Pâques obligent les organisateurs à le fixer, depuis 2015, au premier week-end de mars. Ce point me plaît, parce qu’il renverse la lecture habituelle : Rosheim n’a pas couru derrière Venise, elle ouvrait la saison. Une centaine de costumés y viennent désormais de toute l’Europe et chacun d’eux confectionne ou complète lui-même sa tenue, ce qui explique qu’on ne voie jamais deux fois exactement la même chose.
Le marché, les saveurs et ce qu’un carnaval rend accessible
Le carnaval déborde dans les rues. Dans la halle du marché, sur la place de la Mairie transformée en petite place Saint-Marc, un marché vénitien et italien réunit des étals d’huiles, de pâtisseries et de verre de Murano dont les perles colorées attrapent le jour. C’est là que je retrouve quelque chose de mon propre voyage : l’odeur du café italien, les cannoli à la ricotta ou le panettone aux fruits confits, autant de goûts que j’avais rapportés de Venise dans ma mémoire et que je reconnais ici sans effort. Et juste à côté, l’Alsace ne s’efface pas : on y boit un vin chaud et on y mange le Ropfkueche, cette brioche de Rosheim garnie de noix, d’amandes et de cannelle, qui rappelle qu’on n’a pas quitté la vallée.
C’est précisément ce mélange des genres que je suis venue chercher et que je défends. Tout le monde n’a pas la chance de partir voir Venise et il me semble juste qu’une autre culture puisse venir jusqu’à une place de village pour qui n’a pas les moyens du voyage. Je crois à cette forme d’élévation par la culture, à l’idée qu’un masque vénitien croisé un samedi de mars en Alsace puisse ouvrir, chez un enfant comme chez un adulte, l’envie d’en savoir plus, de chercher d’où vient cette fête et ce que la Sérénissime disait de son temps. Un carnaval comme celui-ci n’est pas qu’un beau moment : c’est une porte sur un savoir et les portes comptent.

Le son et lumière du samedi soir
Quand le jour baisse, le carnaval change de registre. Le samedi, en fin d’après-midi, un concert vénitien est donné dans l’église Saint-Étienne, puis, à la nuit tombée, les costumés se rassemblent sur le parvis de l’église Saints-Pierre-et-Paul pour un son et lumière qui projette la couleur sur la façade romane. C’est le moment le plus couru et le plus impressionnant pour qui découvre l’événement. Je te le conseille, mais avec une réserve apprise sur place : il fait franchement froid début mars dès que le soleil tombe et le spectacle est un peu long pour de très jeunes enfants, si bien que je recommande d’arriver plutôt pour la déambulation de l’après-midi et de juger ensuite, s’il vaut la peine de rester jusqu’au bout. Les dates et le programme précis changent chaque année et se vérifient sur le site de l’Ascro.
📍 Informations : Programme et billetterie sur le site de l’Ascro
Ce que Venise rend à Rosheim
Ce qui me ramène à Rosheim tous les deux ou trois ans, ce n’est donc pas Venise. C’est ce que Venise révèle, le temps d’un week-end, d’une cité que l’on traverse le reste de l’année : ses ruelles médiévales, ses portes anciennes, sa maison de grès rose dressée depuis 1154 ou son église romane que l’on regarde enfin parce qu’un costumé s’est posté devant. Le carnaval vénitien de Rosheim ne déguise pas la ville en Venise ; il se sert de Venise pour rendre visible la ville. Et c’est sans doute la plus belle chose qu’une fête venue d’ailleurs puisse faire à un territoire : lui permettre d’honorer ses propres pierres.
FAQ - Carnaval vénitien de Rosheim
Quand a lieu le carnaval vénitien de Rosheim ?
Le premier week-end de mars. La date a été fixée ainsi depuis 2015 ; auparavant, le carnaval se tenait plus tôt dans l’année, ce qui en faisait, sept années durant, le premier carnaval vénitien costumé de la saison.
Le carnaval vénitien de Rosheim est-il payant ?
L’entrée est payante le samedi et gratuite le dimanche, avec la gratuité pour les enfants et les personnes à mobilité réduite. Les tarifs exacts et la prévente sont indiqués sur le site de l’Ascro.
Peut-on photographier les costumés ?
Oui, c’est même l’esprit de l’événement. Il s’agit d’une déambulation et non d’un défilé : les costumés s’arrêtent volontiers, se postent contre les façades et posent pour les photographes, amateurs comme professionnels.
Le carnaval convient-il aux enfants ?
Oui. Les costumés acceptent volontiers les photos avec les plus jeunes et jouent de leurs gestes à leur intention. Je conseille toutefois de prévoir des vêtements chauds et de réserver le son et lumière du soir aux enfants en âge de tenir un long moment dehors dans le froid.
Où se garer à Rosheim pendant le carnaval ?
Des parkings gratuits sont aménagés à l’extérieur du centre, reliés à la vieille ville par une navette gratuite. C’est l’un des points sur lesquels l’organisation est solide, ce qui rend l’arrivée simple même en affluence.
Combien de temps faut-il prévoir ?
Une demi-journée suffit. En arrivant en milieu d’après-midi le samedi, on a le temps de chercher les costumés dans les rues, de parcourir le marché et de rester pour le son et lumière de la nuit.
[Mise à jour : juin 2026]





















Commentaires