Une journée à Sélestat, entre la mémoire des sorcières et le lustre de Meisenthal
- 4 mars 2024
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Il y a des villes qu'on traverse pour aller ailleurs. Sélestat est de celles-là : posée entre Strasbourg et Colmar, sur la ligne droite que tout le monde emprunte sans s'arrêter, elle a longtemps eu le tort de se trouver entre deux destinations plus célèbres qu'elle. C'est précisément pour cela que j'y suis allée seule, un début décembre, à l'heure où on ne va nulle part.
Je n'y venais pas pour le marché de Noël. Je venais pour un objet qui n'existe que quelques semaines par an : le lustre de Meisenthal, suspendu sous les voûtes romanes de l'église Sainte-Foy le temps de l'Avent. Je voulais le voir sans personne autour, ce qui suppose d'arriver à un moment où la ville se vide. À midi, tout le monde déjeune. J'ai poussé la porte de l'église à cette heure-là et je me suis retrouvée seule, avec mon mari, sous l’oeuvre qui ne serait plus là quelques jours plus tard.
Mais il y a une autre raison, moins lumineuse, qui me ramène régulièrement à Sélestat. C'est ici qu'est né l'homme dont le livre a servi de manuel à la chasse aux sorcières en Europe. J'anime, depuis le Sentier Plaisir à Fréconrupt, une marche consacrée aux savoirs ancestraux et aux procès de sorcellerie. Marcher dans la ville qui a vu naître Heinrich Kramer ne relève pas pour moi de la curiosité. C'est une manière de remonter à la source.
Sainte-Foy, l'église romane et le lustre éphémère de Meisenthal
L'église Sainte-Foy n'est pas la plus grande de Sélestat et c'est tant mieux. Elle est romane là où sa voisine Saint-Georges est gothique, ramassée là où l'autre s'élance et cette différence d'échelle change tout le rapport qu'on entretient avec l'espace. Hildegarde de Buren y avait fondé un prieuré dès 1087, qu'elle confia à l'abbaye Sainte-Foy de Conques. Les moines bénédictins de Conques puis les Jésuites au XVIIe siècle, l'ont remaniée au fil des goûts, si bien que les flèches rhomboïdales qu'on voit aujourd'hui, restituées par l'architecte Charles Winkler à la fin du XIXe siècle, sont un élément étranger à la tradition régionale.
Pendant l'Avent, l'église accueille un lustre fabriqué à la verrerie de Meisenthal, dans le pays de Bitche. Meisenthal est l'atelier qui a relancé la fabrication des boules de Noël en verre soufflé après des décennies d'oubli et chaque hiver elle conçoit une pièce nouvelle. Le lustre n'est pas un décor permanent : il arrive avec l'Avent et repart après. C'est ce qui m'a poussée à venir à cette période précise plutôt qu'à une autre.
Je suis restée longtemps en dessous, dans une église vide. Je n'ai pas cherché à le photographier sous tous les angles. Je l'ai regardé en sachant qu'il ne serait plus là jusqu’au prochain hiver et que c'est cette impermanence, davantage que le verre lui-même, qui faisait l'événement. Je te conseille d'y entrer aux alentours de midi : c'est le moment où les visiteurs désertent les églises pour les tables et où l'on peut tenir un lieu pareil pour soi seule, quelques minutes.
📍 Informations : Office de tourisme de Sélestat
Saint-Georges, la gothique où Charlemagne s'est arrêté un soir de Noël
À quelques rues de là, l'église Saint-Georges joue dans un autre registre. Sa tour occidentale culmine à soixante mètres et marque l'entrée de la ville mais ce qui m'a arrêtée n'est pas sa hauteur. C'est ce qu'il y avait avant elle. Saint-Georges s'élève sur le site d'une chapelle baptismale carolingienne du VIIIe siècle et la tradition rapporte que Charlemagne s'y serait recueilli à Noël en 775. On peut douter du détail mais le lieu porte cette continuité : un même point du sol consacré depuis plus de mille ans où chaque siècle a posé sa pierre sur celle du précédent.
La construction de l'édifice actuel commence dans les années 1220 et se poursuit jusqu'au XVe siècle, avec l'ajout d'un chœur plus vaste et de verrières. La crypte, conçue à l'origine comme un passage public ouvert, a été refermée et transformée au XIXe siècle. Pendant l'Avent, l'église présente une exposition sur l'évolution de la décoration des sapins de Noël en Alsace, ce qui a du sens dans une région qui revendique l'invention du sapin décoré. Je te recommande de visiter les deux églises à la suite parce que passer de la rondeur romane de Sainte-Foy à l'élan gothique de Saint-Georges, en l'espace de cinq minutes de marche, fait sentir physiquement ce que trois siècles d'architecture ont déplacé.
La tour des Sorcières à Sélestat
C'est ici que la ville cesse d'être seulement jolie. La tour des Sorcières, qu'on appelait autrefois Niedertor, appartenait à la première enceinte de Sélestat, élevée entre 1216 et 1230. Remaniée à la fin du XIIIe et au XIVe siècle, elle a servi de prison et au XVIIe siècle on y a enfermé des femmes accusées de sorcellerie avant leur jugement. Le nom n'est pas une coquetterie touristique : il dit ce qui s'est passé entre ces murs.
Mais, Sélestat n'est pas seulement une ville où l'on a jugé des sorcières — beaucoup de villes alsaciennes l'ont fait. Sélestat est la ville où est né Heinrich Kramer, plus connu sous son nom latinisé d'Institoris, dominicain entré jeune au couvent de sa ville natale dont il devint le prieur. C'est lui qui rédigea, à partir de 1485, le texte qui forma le cœur du Malleus Maleficarum, le « Marteau des sorcières », publié à Strasbourg en 1486. L'ouvrage ne fut pas écrit à Sélestat même, et Kramer y composa l'essentiel après ses échecs d'inquisiteur dans le Tyrol — mais c'est de cette ville qu'est parti l'homme et c'est ici que sa pensée a pris racine. Le livre connut plus de trente rééditions jusqu'au milieu du XVIIe siècle et servit de référence procédurale à des centaines d'exécutions à travers l'Empire.
J'anime une marche sur les procès de sorcellerie depuis Fréconrupt et cette filiation n'a rien d'abstrait pour moi. Mon aïeule Barbe Bernard, née à Schirmeck en 1570, est morte au Ban de la Roche en janvier 1621, accusée lors des procès de la Perheux, dans la même Vallée de la Bruche où je vis. Entre le texte conçu par un fils de Sélestat et la femme de ma lignée brûlée à quelques kilomètres de chez moi, il y a la chaîne entière que ce livre a permis. Se tenir au pied de la tour des Sorcières, quand on porte cette mémoire-là, ce n'est pas regarder un vestige. C'est reconnaître un point de départ. Si ce fil t'intéresse, prends le temps de lire les panneaux de la place d'Armes, d'où les condamnations à mort étaient autrefois proclamées depuis la loggia de l'ancien hôtel de ville, démoli en 1778.

La Bibliothèque humaniste, l'autre visage Sélestat
Il faut quitter la tour des Sorcières pour comprendre que la même ville a produit, au même moment, l'inverse exact de l'obscurantisme. La Bibliothèque humaniste conserve un fonds réuni autour de Beatus Rhenanus, érudit sélestadien et ami d'Érasme, qui légua sa bibliothèque personnelle à sa ville. L'ensemble est classé au Registre Mémoire du monde de l'UNESCO depuis 2011, ce qui en fait l'une des rares bibliothèques d'humaniste conservées intactes en Europe.
Installée dans l'ancienne halle aux blés depuis 1889, elle a été repensée entre 2014 et 2018 par l'architecte Rudy Ricciotti. Le parcours s'organise autour d'un cube de verre où sont exposés manuscrits médiévaux et imprimés des XVe et XVIe siècles, avec un dispositif numérique qui permet de feuilleter virtuellement des ouvrages qu'on ne pourrait jamais toucher. Ce que je retiens de ce lieu tient en une coïncidence : la ville qui a vu naître l'auteur du Malleus Maleficarum a aussi abrité, à la même génération, l'un des foyers de l'humanisme rhénan. Je te conseille de prévoir au moins une heure et demie sur place parce que le dispositif demande qu'on s'arrête vraiment, et qu'une visite pressée n'en restitue rien.
📍 Informations : Bibliothèque humaniste de Sélestat

La Maison du Pain, pour refermer la journée par le concret
Après la pierre et les livres, j'avais besoin de revenir à quelque chose de palpable. La Maison du Pain occupe l'ancien poêle de la corporation des boulangers, daté de 1522, en plein centre. On y suit les étapes de la fabrication du pain et l'on y comprend la place de la meunerie dans une économie de ville médiévale, mais ce qui m'a interpellé, c'est la dimension de transmission : les objets exposés viennent de collectes patientes menées par l'association de la Maison du Pain d'Alsace, c'est-à-dire d'un travail de mémoire mené par des habitants sur leur propre métier.
Je me suis arrêtée au salon de thé avant de repartir. En décembre, le fournil de Noël tourne et l'odeur du pain chaud remplit la cour, ce qui n'est pas le pire moyen de conclure une journée commencée sous un lustre de verre. Je te recommande d'y finir plutôt que d'y commencer : après les sujets graves de la matinée, la chaleur d'un fournil remet les pieds sur terre.
📍 Informations : Maison du Pain d'Alsace
Informations pratiques pour une journée à Sélestat
Sélestat est accessible depuis Strasbourg comme depuis Colmar en une trentaine de minutes, par l'A35 ou par le train, et la gare se trouve à quelques minutes à pied du centre historique, ce qui permet de faire toute la journée sans voiture. Les distances entre les sites se parcourent à pied : Sainte-Foy, Saint-Georges, la tour des Sorcières, la Bibliothèque humaniste et la Maison du Pain tiennent dans un même périmètre resserré.
Le lustre de Meisenthal n'est visible que pendant la période de l'Avent, généralement de fin novembre à début janvier. Si c'est la raison de ta venue, vérifie les dates auprès de l'office de tourisme avant de partir, parce qu'elles changent d'une année à l'autre. Pour les horaires de la Bibliothèque humaniste et de la Maison du Pain, qui varient selon la saison et se resserrent en hiver, je te renvoie aux sites officiels plutôt qu'à une information qui sera vite périmée.
Je te conseille de venir en semaine si tu peux et d'arriver vers midi pour les églises. Sélestat est une ville plus calme que ses voisines, et c'est en hiver, hors des flux d'été, qu'elle se laisse le mieux habiter.
Sélestat, la ville où le pire et le meilleur sont sortis du même sol
Sélestat ne se raconte pas comme Colmar ni comme Strasbourg. C'est une ville qui raconte une histoire, sans les réconcilier, d’un homme qui a armé la chasse aux sorcières et d’érudits qui ont sauvé les textes anciens, la prison des accusées et la bibliothèque de l'humanisme. On peut la traverser sans rien voir de tout cela. On peut aussi, le temps d'une journée d'hiver, y lire ce que l'Alsace a porté de plus sombre et de plus lumineux à la même génération.
Je suis repartie à la nuit tombée, avec dans la tête l'image du lustre vide d'église et celle de la tour qui porte le nom de ce qu'on y a fait. Sélestat est la ville où le savoir et la peur sont nés voisins et j’aime encore plus l’Histoire quand elle amène son lot de surprises.
FAQ - Une journée à Sélestat
Que faire à Sélestat en une journée ?
On peut enchaîner à pied les deux églises du centre — Sainte-Foy la romane et Saint-Georges la gothique —, la tour des Sorcières, la Bibliothèque humaniste classée à l'UNESCO et la Maison du Pain. Une journée suffit largement, d'autant que la ville est ramassée.
Quand voir le lustre de Meisenthal à Sélestat ?
Pendant l'Avent uniquement, généralement de fin novembre à début janvier, sous les voûtes de l'église Sainte-Foy. Il est démonté ensuite, et la pièce change chaque année. Pour le voir au calme, viens vers midi, quand les visiteurs déjeunent.
Quel est le lien entre Sélestat et la chasse aux sorcières ?
Heinrich Kramer, dit Institoris, auteur principal du Malleus Maleficarum publié en 1486, est né à Sélestat et fut prieur du couvent dominicain de la ville. Le livre n'y a pas été rédigé, mais c'est de Sélestat qu'il était originaire. La tour des Sorcières, ancienne prison, a enfermé des accusées au XVIIe siècle.
La Bibliothèque humaniste de Sélestat vaut-elle la visite ?
Oui. C'est l'une des rares bibliothèques d'humaniste conservées intactes en Europe, classée au Registre Mémoire du monde de l'UNESCO depuis 2011, et le parcours muséographique rénové par Rudy Ricciotti permet d'approcher manuscrits médiévaux et imprimés anciens. Prévois au moins une heure et demie.
Peut-on visiter Sélestat sans voiture ?
Oui, facilement. La gare est à quelques minutes du centre historique, accessible en une trentaine de minutes depuis Strasbourg ou Colmar, et tous les sites se rejoignent à pied.
Sélestat vaut-elle le détour entre Strasbourg et Colmar ?
Oui, surtout en hiver. La ville est plus calme que ses deux voisines et porte une histoire dense — humanisme rhénan d'un côté, mémoire des procès de sorcellerie de l'autre — qu'on ne soupçonne pas en passant sur la route.
[Mise à jour : juin 2026]



























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