Eguisheim et Kaysersberg en une journée : deux villages à regarder autrement (Alsace)
- 11 mai 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 2 juil.
Eguisheim et Kaysersberg comptent parmi les villages les plus photographiés d’Alsace, ce qui revient presque à dire les plus difficiles à voir, parce qu’à force d’être reproduits sur les calendriers, les boîtes de biscuits et les affiches de marchés de Noël, ils finissent par exister surtout comme images, et l’image, par définition, dispense de regarder. Je les connais depuis longtemps, je les ai arpentés plusieurs fois et à différentes saisons, si bien que j’aurais pu croire en avoir fait le tour. Si j’y suis retournée ce printemps, avec mon compagnon, pour une escapade volontairement proche de chez nous, c’est précisément parce que je voulais vérifier une intuition, celle que le dépaysement ne tient pas à la distance parcourue mais à l’attention qu’on accepte de remettre dans des lieux qu’on croit connaître. Ce jour-là, je n’ai pas cherché à découvrir Eguisheim et Kaysersberg. J’ai cherché à les regarder.
Eguisheim, le village enroulé sur son ancien château
Eguisheim, un plan en spirale unique en Alsace
Je suis arrivée un peu avant dix heures, à l’heure où les rideaux des boutiques restent baissés et où les premiers cars ne sont pas encore là, parce que c’est le seul moment où l’on peut prendre le temps de s’arrêter devant une maison, de suivre une rue du regard, sans que le commerce occupe déjà tout l’espace. Eguisheim ne se parcourt pas en ligne droite, il s’enroule et c’est ce qui le distingue de tous les autres villages de la route des vins. Son cœur ancien est organisé en cercles concentriques autour d’une enceinte octogonale, celle de l’ancien château comtal demeuré presque intact depuis le XVIe siècle, si bien qu’en marchant on ne fait pas le tour d’un décor, on suit le tracé exact des fortifications médiévales sur lesquelles s’appuient les maisons basses. C’est le détail qui change tout, parce qu’ici l’on ne visite pas des remparts, on marche à l’intérieur d’eux.
Eguisheim n’est pas né de ses cartes postales. Le site est habité depuis des temps reculés, comme l’attestent les vestiges mis au jour dès 1865, parmi lesquels les restes d’un homme de Néandertal, des sépultures celtiques, des objets gallo-romains et une tuile estampillée Prima Legio Martia, du nom d’une légion de l’époque de Dioclétien (284-305). Au cœur du Moyen Âge, le village appartient à la lignée des Étichonides, ces comtes de Nordgau dont descend, selon la tradition, sainte Odile, et c’est l’un d’eux, Eberhard, petit-fils d’Étichon, qui ancre ici le pouvoir comtal. Vers l’an mil, Hugues IV, comte de Nordgau, y règne et c’est son fils, Bruno d’Eguisheim-Dagsbourg, né en 1002, qui deviendra évêque de Toul puis, en 1049, pape sous le nom de Léon IX, l’un des grands réformateurs de l’Église médiévale. La tradition hésite sur le lieu exact de sa naissance, entre le château du village et celui du Haut-Eguisheim, mais l’essentiel est ailleurs, dans ce que cela dit du lieu : un village minuscule a donné un pape à l’Europe sans cesser, lui, de rester un village.
Cette mémoire est encore lisible dans la pierre. La chapelle Saint-Léon IX, néo-romane, a été élevée en 1894 sur le site supposé de sa maison natale et abrite une châsse contenant une relique du pape, dans une atmosphère de recueillement qui tient davantage de la dévotion locale que du monument. Sur la place du Château, la fontaine Saint-Léon, datée de 1557, porte au sommet une statue du pape ajoutée en 1842. Tout autour, les seize anciennes cours dîmières, dont la plus remarquable, la cour Unterlinden, est attestée depuis 1290, ont gardé leurs structures de domaines agricoles administrés jadis par les abbayes et les grandes familles, aujourd’hui transformées en habitations et en restaurants.

Je te conseille de faire le tour par la rue du Rempart-Sud puis la rue du Rempart-Nord, parce que ce parcours épouse la ligne des fortifications et qu’il offre, au croisement de la rue de l’Almend-Sud, l’une des vues les plus justes du village, celle où l’on comprend la spirale d’un seul regard.
Vers midi, nous nous sommes arrêtés au Caveau Heuhaus, où le feuilleté d’asperges aux morilles, de saison au printemps, vaut à lui seul la halte.
Les Trois Châteaux du Haut-Eguisheim, trois donjons pour une seule forteresse
Au-dessus du village, sur la colline du Schlossberg, à 591 mètres, se dressent trois donjons de grès rose, le Wahlenbourg, le Dagsbourg et le Weckmund, que l’on désigne ensemble sous le nom de Trois Châteaux alors qu’ils formaient à l’origine un seul ensemble, divisé au fil des partages entre plusieurs seigneurs. Le Wahlenbourg est le plus ancien, avec son logis comtal, propriété de Hugues IV ; le Dagsbourg est rebâti vers 1147 par le comte de Ferrette. Mentionné dès 1049 dans la « Bulle de la Rose », le site est lié à l’enfance de Bruno, le futur Léon IX, et il a été ruiné en 1466, seule la chapelle Saint-Pancrace ayant été épargnée. On y monte par la Route des Cinq Châteaux, et c’est cette route qui, sans qu’on l’ait prévu, allait décider de la suite de la journée.
Le Hohlandsbourg, se sentir sentinelle un instant
Le château du Hohlandsbourg, détruit pour avoir trop bien tenu
La Route des Cinq Châteaux relie sur quatorze kilomètres les trois donjons du Haut-Eguisheim, le Hohlandsbourg et le Pflixbourg, de sorte que notre arrêt au Hohlandsbourg n’a pas été un détour mais le prolongement naturel de la même ligne de défense. Nous ne l’avions pas programmé, et c’est sans doute pour cela qu’il m’a marquée : la masse du château s’est imposée d’elle-même. J’ai marché longtemps le long du chemin de ronde, à hauteur de ce que voyaient les guetteurs, et j’ai compris le bâtiment de l’intérieur de sa fonction, parce que depuis ses 620 mètres d’altitude le regard tient la plaine d’Alsace, les Vosges et jusqu’à la Forêt-Noire. Le temps d’un tour de muraille, on cesse d’être un visiteur pour devenir, brièvement, une sentinelle.
Le château est bâti à partir de 1279 sur ordre de Rodolphe de Habsbourg par Siegfried de Gundolsheim, prévôt de Colmar, pour surveiller la ville impériale et les frontières occidentales de l’Autriche antérieure. Incendié dès 1281 par les bourgeois de Colmar révoltés, il entre dans le patrimoine des Habsbourg, passe aux comtes de Lupfen à partir de 1410, puis est racheté en 1563 par Lazare de Schwendi, général et conseiller de l’empereur Maximilien II, qui le modernise pour l’artillerie et le dote d’un bastion au nord ; on lui prête d’ailleurs d’avoir rapporté en Alsace le cépage du Tokay. Et c’est là le fait qui déplace le regard : à peine soixante-dix ans plus tard, en 1637, ce sont les troupes françaises qui le démantèlent sur ordre de Richelieu, non parce qu’il avait failli, mais au contraire pour qu’il ne serve plus de bastion aux Autrichiens. La forteresse a été détruite pour avoir trop bien rempli son rôle. Classé Monument historique dès 1840, laissé à l’abandon jusqu’à la fin des années 1980, le site a fait l’objet d’une importante campagne de valorisation au début des années 2010 qui en a refait un lieu vivant plutôt qu’une ruine à contempler.
Je te conseille de vérifier les conditions d’accès avant de partir, parce que du 15 novembre au 15 mars la Route des Cinq Châteaux ne se fait qu’à pied, ce qui change la durée et l’esprit de la visite.
📍 Informations : Château du Hohlandsbourg
L’après-midi à Kaysersberg, la montagne de l’empereur
Le château impérial, un verrou sur la vallée de la Weiss
Passer du Hohlandsbourg à Kaysersberg, c’est passer d’une forteresse que la France a fait sauter à une ville que l’Empire a rendue libre et ce contraste rend la seconde plus lisible que ne le ferait n’importe quelle description. Nous y sommes arrivés en milieu d’après-midi et la première chose à faire est de grimper jusqu’au château impérial, perché sur son éperon rocheux. Le nom dit tout : Kaysersberg, Mons Caesaris, la montagne de l’empereur. La ville est mentionnée pour la première fois en 1227, lorsque Frédéric II de Hohenstaufen fait racheter le château existant pour verrouiller la vallée de la Weiss, ce passage stratégique entre la Haute-Alsace et la Lorraine que convoitaient les ducs lorrains. Sa tour circulaire, restaurée, domine encore le vignoble, les toits rouges et les crêtes vosgiennes. Il n’y a ici ni musée ni exposition, seulement la pierre, et c’est suffisant.
L’église Sainte-Croix et son retable, un chef-d’œuvre qui a traversé les guerres
En redescendant dans le cœur ancien, on traverse le pont fortifié et les rues bordées de maisons Renaissance, d’oriels et de colombages sculptés, jusqu’à l’église Sainte-Croix, commencée vers 1230. Il faut en pousser la porte pour le retable du maître-autel, exécuté entre 1518 et 1521 par Hans Bongart et son atelier colmarien, dont les compositions s’inspirent largement des gravures de Martin Schongauer : autour d’une Crucifixion centrale se déploient quatorze reliefs dorés et polychromes de la Passion, couronnés de trois statues, sainte Hélène encadrée de saint Christophe et de sainte Marguerite. Le détail qui change le regard tient à sa survie même, parce que dans une ville baptisée du nom de l’empereur, ce qui a traversé intact les guerres et la Révolution n’est pas le pouvoir impérial mais cette Passion sculptée, jamais démantelée, jamais brûlée. J’y vois un signe divin.
La liberté de Kaysersberg n’est pas une image, c’est un statut. Le 18 mars 1293, Adolphe de Nassau l’élève au rang de ville d’Empire, ce qui signifie qu’elle ne dépend plus que de l’empereur et qu’aucun seigneur local ne peut désormais revendiquer de droits sur elle, puis elle rejoint en 1354 la Décapole, cette ligue des dix villes libres d’Alsace qui se promettaient assistance et protection. Cette indépendance ne l’a pas épargnée pour autant des violences de l’Histoire et l’hiver 1944 a porté jusqu’à ses façades les combats de la poche de Colmar, dont elle garde elle aussi la trace.
Sur les pas d’Albert Schweitzer, né ici en 1875
Kaysersberg est la ville natale d’Albert Schweitzer, né le 18 janvier 1875. Il est médecin, théologien, et prix Nobel de la paix. Un musée retrace son parcours humaniste et l’œuvre à Lambaréné, au Gabon.
📍 Informations : Centre Schweitzer
Si cette journée te donne envie de la prolonger, plusieurs chemins s’offrent à toi sans jamais t’éloigner. J’ai consacré une autre journée, toute proche, à Riquewihr et Ribeauvillé, qui poursuit la même route des villages, et l’on peut aussi pousser jusqu’au Haut-Koenigsbourg, château entièrement restitué au début du XXe siècle sous Guillaume II, dont la reconstruction éclaire par contraste ce que les ruines du Hohlandsbourg et du Haut-Eguisheim laissent, elles, à l’imagination.
Deux façons d’habiter une frontière
Eguisheim et Kaysersberg ne sont pas deux décors interchangeables sur une même route des vins, mais deux réponses à une seule question, celle de savoir comment un lieu de frontière tient sa place et sa mémoire. Eguisheim s’est tourné vers l’Empire et la papauté, au point de donner un pape à l’Europe tout en gardant l’échelle d’un village ; Kaysersberg a choisi la liberté impériale et a conservé, plutôt qu’un trône, un retable que personne n’a osé détruire. Ce que le tourisme de masse menace dans ces deux villages n’est pas la pierre, qui en a vu d’autres, mais la possibilité même de les lire, parce qu’un village réduit à sa propre photographie, dont les rez-de-chaussée sont livrés au commerce, finit par n’être plus traversé que comme un décor. On ne met pas de quota à l’entrée d’un village habité et il serait malvenu d’essayer ; il reste alors le seul levier qui dépende de nous, l’heure à laquelle on arrive, la lenteur qu’on s’accorde et la décision de regarder plutôt que de reconnaître. Ce printemps, le dépaysement ne nous attendait pas au bout d’une route, il tenait dans cette attention retrouvée. Eguisheim a donné un pape sans cesser d’être un village, Kaysersberg a gardé sa liberté en restant une petite ville, et ni l’un ni l’autre n’a eu besoin de grandir pour compter — c’est peut-être cela qu’on ne voit plus, à force de les photographier.
Questions fréquentes sur Eguisheim et Kaysersberg
Peut-on visiter Eguisheim et Kaysersberg dans la même journée ?
Oui, sans courir. Les deux villages sont distants d’une vingtaine de minutes de route : Eguisheim se parcourt le matin, Kaysersberg l’après-midi, et le château du Hohlandsbourg s’intercale très bien entre les deux, sur la Route des Cinq Châteaux.
Où est né le pape Léon IX ?
À Eguisheim, en 1002, dans le château comtal. La tradition hésite entre le château du village et celui du Haut-Eguisheim ; la chapelle Saint-Léon IX, néo-romane, a été élevée en 1894 sur le site supposé de sa maison natale.
Comment accéder aux Trois Châteaux et au Hohlandsbourg ?
Par la Route des Cinq Châteaux, qui relie sur quatorze kilomètres les trois donjons du Haut-Eguisheim, le Hohlandsbourg et le Pflixbourg. Du 15 novembre au 15 mars, l’accès se fait uniquement à pied.
Que voir dans l’église Sainte-Croix de Kaysersberg ?
Son retable de la Passion (1518-1521), de Hans Bongart, inspiré des gravures de Martin Schongauer : une Crucifixion centrale entourée de quatorze reliefs dorés, restés intacts depuis cinq siècles.
À quelle saison visiter Eguisheim et Kaysersberg ?
Au printemps ou à l’automne plutôt qu’en plein été ou pendant les marchés de Noël, parce que l’affluence transforme alors les ruelles en couloirs et efface le calme qui les rend lisibles.
Qui est né à Kaysersberg ?
Albert Schweitzer, le 18 janvier 1875, médecin, théologien, organiste et prix Nobel de la paix. Un musée lui est consacré dans le village.
[Mise à jour : juin 2026]



























Commentaires