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Riquewihr et Ribeauvillé : trois églises, trois châteaux, une même Alsace médiévale

18 mai 2025
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 22 juin

Riquewihr et Ribeauvillé comptent parmi les noms les plus photographiés de la route des vins, si bien qu'on croit les connaître avant même d'y avoir mis les pieds. Je les connais autrement parce que j'y reviens toujours à la même heure, tôt le matin, lorsque les rues sont encore vides et que les rideaux de fer des boutiques ne sont pas levés. C'est le seul moment où ces villages cessent d'être des décors et redeviennent ce qu'ils sont, des bourgs de vignerons et de marchands qui ont tenu leur rang pendant des siècles. Dès que les commerces ouvrent, cette authenticité se retire et ce qui restait à lire dans la pierre disparaît derrière les vitrines.


Un vieux dicton alsacien dit l'essentiel de ce que je viens chercher ici : « Trois châteaux sur une montagne, trois églises dans un enclos, trois villes dans une vallée, c'est là toute l'Alsace. » Les trois châteaux, ce sont ceux de Ribeauvillé. Les trois églises, ce sont celles de Riquewihr. Deux villages distants de cinq kilomètres, et deux façons de façonner un même territoire, l'un par l'ordre civil de ses rues, l'autre par les hauteurs où veillaient ses seigneurs. J'y suis allée au printemps, avec mon mari, pour une de ces escapades que nous aimons faire loin du quotidien.



Riquewihr le matin, le village qu'il faut surprendre avant les commerces


Quand on entre dans Riquewihr de bonne heure, ce ne sont pas les couleurs des façades qui frappent d'abord, mais le silence et les signes laissés dans la pierre. Sur les linteaux et les enseignes, on lit encore les métiers d'autrefois, l'outil du tonnelier, la marque du charron, le nom des marchands de vin gravé au-dessus des portes. Ces détails ne se voient que lorsque la rue est vide parce qu'ils demandent qu'on lève les yeux et qu'on s'arrête, ce que la foule de la mi-journée ne permet plus.


Riquewihr a longtemps appartenu aux sires de Horbourg, qui ceignirent le bourg de murs et de fossés dès 1291 et le firent passer au rang de ville. En 1324, faute de descendance, ils vendirent la seigneurie au comte Ulrich de Wurtemberg et la maison de Wurtemberg garda Riquewihr jusqu'en 1796. C'est sous cette tutelle que le village prit son visage particulier car en 1534, le comte Georges de Wurtemberg y introduisit la Réforme : dans une Alsace majoritairement catholique, Riquewihr devint une enclave protestante, ce qui explique la place réduite laissée aux clochers et l'importance prise par les bâtiments civils. La prospérité, elle, vint du vin. Exporté à travers l'Empire et jusque dans les villes de la Hanse, il enrichit la cité, surtout au XVIe siècle, comme en témoignent les hautes maisons de marchands aux greniers à pignon où l'on faisait sécher les grappes.


Le Dolder, la tour-beffroi de 1291 qui garde encore l'entrée


Le Dolder, construit en 1291 et haut de vingt-cinq mètres, ferme l'artère principale du village. Sa face tournée vers l'extérieur est nue, presque sévère, parce qu'elle devait dissuader ; sa face tournée vers le village est habillée de colombages, parce qu'elle accueillait. Cette double allure dit tout d'une ville qui se défendait sans cesser d'être habitée. La tour abrite aujourd'hui un petit musée d'objets de la vie quotidienne et sa cloche sonne les heures depuis sept siècles. À son pied, la fontaine de la Sinne rappelle l'ancienne mesure publique sous laquelle le vin était contrôlé avant d'être vendu car ici le commerce et l'ordre allaient ensemble.


La Tour des Voleurs, l'ancienne prison où la justice se donnait en spectacle


Un peu à l'écart, la Tour des Voleurs, datée de la fin du XIIIe siècle, offre un visage plus rude de cette même époque. Elle servit longtemps de prison et de lieu où s'exerçait la justice seigneuriale et l'on y a conservé une salle de torture. Je m'y suis arrêtée plus longtemps que prévu parce que ce genre de lieu rend concret ce qu'on préfère garder abstrait : on torturait ici des gens pour leur arracher des aveux, souvent des innocents. C'est une chose de lire qu'une époque pratiquait la question ; c'en est une autre de se tenir dans la pièce où elle se pratiquait. La torture n'a pas disparu de nos sociétés, elle a seulement changé de visage, et c'est cette continuité, plus que les instruments exposés, qui m'a tenue là.


À midi, nous avons déjeuné à L'Écurie, installée dans une ancienne étable, autour de plats alsaciens, le temps de laisser revenir un peu de monde dans les rues avant de quitter Riquewihr.



Ribeauvillé l'après-midi, trois châteaux pour une seule famille


Là où Riquewihr tenait son rang par l'ordre de ses rues, Ribeauvillé l'a tenu par le haut. Mentionnée dès le VIIIe siècle, la ville s'affirma à partir du XIIe sous les sires de Ribeaupierre, l'une des familles les plus puissantes de la noblesse alsacienne, dont le pouvoir se lit encore dans les trois châteaux qui dominent la cité. Je suis de celles qui essaient de tous les visiter, les châteaux forts d'Alsace, parce que je vis à quelques kilomètres de celui de Salm et que j'ai pris l'habitude de les lire par leur structure plutôt que par leur silhouette : aucun ne ressemble à un autre, chacun répond à une contrainte de terrain et à un moment de l'histoire. Les trois de Ribeauvillé en sont une démonstration parfaite sur une seule crête.


La randonnée des Trois Châteaux part du parking du Lutzelbach, derrière le lycée, et grimpe d'abord à travers le vignoble avant d'entrer en forêt. Compte environ deux heures et demie pour la boucle, de bonnes chaussures et de l'eau car le sentier monte régulièrement et tu auras envie de t'attarder à chaque ruine.


Le Saint-Ulrich, la demeure que les Ribeaupierre ont fini par quitter


Le premier, le plus vaste et le mieux conservé, est le Saint-Ulrich, dont le site est mentionné dès 1038 et que les Ribeaupierre reconstruisirent presque entièrement vers 1200. On y entre par une porte en plein cintre qui ouvre sur une cour bordée de logis et de tours et l'on y voit encore la salle des chevaliers avec ses fenêtres romanes et les vestiges de la chapelle. Ce qui change le regard, ici, c'est que ce château ne fut pas perdu dans une guerre : en 1518, les Ribeaupierre l'abandonnèrent pour une résidence Renaissance bâtie en ville, plus confortable, à l'emplacement de l'actuel lycée. La ruine n'est donc pas le fruit d'une défaite, mais d'un choix, celui de quitter la montagne pour la commodité de la plaine et c'est l'histoire de bien des châteaux forts qui se raconte là.


Le Girsberg, le château bâti pour en protéger un autre


À trois cents mètres de là se dresse le Girsberg, élevé dans la première moitié du XIIIe siècle et d'abord appelé Stein, la roche. Sa fonction se comprend d'un coup d'œil dès qu'on connaît la disposition des lieux : il fut bâti sur l'éperon voisin précisément pour empêcher qu'un assaillant ne s'en serve pour attaquer le Saint-Ulrich. Un château construit pour en défendre un autre, voilà le genre de détail qui m’interpelle. Frappé par la foudre en 1288 puis reconstruit, il fut donné en fief en 1304 aux chevaliers de Girsberg, des vassaux des Ribeaupierre qui lui laissèrent leur nom. Une légende raconte que deux frères, l'un au Girsberg, l'autre au Saint-Ulrich, se réveillaient en tirant à l'arbalète sur le volet de l'autre, jusqu'au jour où le carreau partit au mauvais moment.


Le Haut-Ribeaupierre, le plus ancien et son donjon-prison


Au sommet veille le Haut-Ribeaupierre, le plus ancien des trois, mentionné dès 1084 et rebâti vers le milieu du XIIIe siècle sur un site probablement occupé dès le Xe. De son donjon circulaire, la vue porte sur toute la plaine et jusqu'aux crêtes : il servit de tour de guet, notamment pour prévenir les incendies de forêt puis de prison. C'est ici qu'il faut corriger une histoire qu'on présente souvent comme une simple légende : le chevalier anglais John Harleston y fut bel et bien enfermé de 1384 à 1387, sur ordre de Brunon de Ribeaupierre qui haïssait les Anglais, et il ne recouvra la liberté que contre une lourde rançon. Le fait est documenté et il rappelle que ces hauteurs n'étaient pas décoratives : on y surveillait, on y enfermait et on y négociait des vies.



De retour dans la Grand'Rue, les façades disent encore l'âge des Ribeaupierre, avec leurs enseignes en fer et leurs fenêtres à meneaux. L'église Saint-Grégoire, construite au XIIIe siècle puis remaniée, conserve une nef gothique et abrite les sépultures de la famille seigneuriale, ce qui referme le cercle : les morts de la montagne reposent dans l'église de la ville.


Nous avons fini l'après-midi chez Gilg, autour d'une part de tarte aux myrtilles. Nous avons aussi pris soin d’acheter un kougelhopf pour le petit déjeuner du lendemain. La légende attache d'ailleurs l'origine de ce gâteau à un potier de Ribeauvillé, un certain Kügel, qui aurait reçu les Rois mages et façonné le premier moule à l'image de leur coiffe ; les historiens, eux, situent ses origines bien plus tard et dans toute l'Europe centrale, mais la légende tient bon, comme souvent en Alsace.


Organiser sa journée à Riquewihr et Ribeauvillé


Si tu veux retrouver ce que je décris, arrive à Riquewihr avant dix heures : c'est le seul moyen de marcher dans des rues encore vides car dès l'ouverture des boutiques la fréquentation change tout. Pour la randonnée des Trois Châteaux, prévois l'après-midi entière plutôt qu'un passage rapide, parce que les trois ruines se méritent et que la descente par le vignoble vaut la montée. L'accès aux châteaux est libre, comme à la plupart des ruines d'Alsace, sous la responsabilité de chacun, et les musées du Dolder et de la Tour des Voleurs se visitent sur un même billet. Je te conseille le printemps ou l'automne, parce que les vignes prennent alors leurs couleurs, que les températures restent douces et que les villages respirent mieux qu'en plein été ; l'hiver a ses marchés de Noël, mais la foule peut y devenir difficile à supporter.


Si cette journée te donne envie de prolonger, plusieurs routes s'offrent à toi. Le Haut-Koenigsbourg, tout proche, montre un château fort entièrement restitué au début du XXe siècle sous le règne de l'empereur Guillaume II, ce qui aide à comprendre par contraste ce que les ruines de Ribeauvillé laissent à l'imagination. Pour rester sur la route des villages, Eguisheim et Kaysersberg prolongent le sujet le temps d'un week-end. Et si tu veux suivre une autre mémoire alsacienne, celle des sorcières, Sélestat mérite le détour : c'est la ville natale de l'inquisiteur Heinrich Kramer, dit Institoris, qui codifia la traque dans le Malleus Maleficarum et le lieu du plus ancien procès de sorcellerie recensé en Alsace, en 1403.



Deux villages, deux façons de façonner un territoire


Le dicton avait raison : trois églises dans un enclos, trois châteaux sur une montagne, et c'est déjà toute l'Alsace. Riquewihr et Ribeauvillé ne sont pas deux décors à cocher sur une route des vins ; ce sont deux réponses à une même question, celle de savoir comment une communauté tient sa place et sa mémoire, l'une par l'ordre civil de ses rues, l'autre par les pierres dressées sur ses hauteurs. Ce que le tourisme de masse use dans ces villages n'est pas la pierre, qui a tenu bien d'autres assauts, mais le silence qui permettait de les entendre. On ne met pas de quota à l'entrée d'un village habité, et c'est sans doute mieux ainsi ; il reste cette ressource simple, partir tôt, marcher lentement et lever les yeux. Riquewihr et Ribeauvillé n'ont pas besoin qu'on les trouve beaux. Ils demandent seulement qu'on les regarde à l'heure où personne ne les regarde.



FAQ - Riquewihr et Ribeauvillé


Peut-on visiter Riquewihr et Ribeauvillé en une seule journée ?

Oui, sans courir. Les deux villages sont distants de cinq kilomètres : Riquewihr se parcourt à pied dans la matinée, et l'après-midi suffit à la randonnée des Trois Châteaux au-dessus de Ribeauvillé.


La randonnée des Trois Châteaux de Ribeauvillé est-elle difficile ?

Elle est accessible à toute personne habituée à la marche. Le départ se fait du parking du Lutzelbach, la boucle demande environ deux heures et demie, et le sentier monte d'abord par le vignoble avant d'entrer en forêt.


Faut-il payer pour visiter les châteaux de Ribeauvillé ?

Non. Le Saint-Ulrich, le Girsberg et le Haut-Ribeaupierre sont des ruines en accès libre, sous la responsabilité de chacun. La prudence s'impose, car les vestiges restent fragiles.


À quelle heure faut-il arriver à Riquewihr pour éviter la foule ?

Avant dix heures. C'est le moment où les rues sont encore vides et où les détails anciens se laissent voir, avant l'ouverture des commerces et l'arrivée des groupes.


Quelle est la meilleure saison pour visiter Riquewihr et Ribeauvillé ?

Le printemps et l'automne. Les vignes se colorent, les températures restent douces et l'affluence reste mesurée, alors que l'été et la période des marchés de Noël sont très fréquentés.


Le kougelhopf est-il vraiment né à Ribeauvillé ?

C'est une légende, pas un fait. Elle attribue le premier kougelhopf à un potier de Ribeauvillé nommé Kügel ; les historiens situent l'origine de ce gâteau plus tardivement et dans toute l'Europe centrale germanique.


[Mise à jour : juin 2026]




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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous où je partage avec toi les coulisses de mes découvertes, les lieux qui m'arrêtent en chemin, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


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