Le chemin des stèles au Petit Donon, quand la randonnée devient un acte de mémoire
- 3 déc. 2023
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 5 heures
Il y a des sentiers que l'on emprunte en croyant faire une randonnée, et qui se transforment, sans qu'on l'ait décidé, en quelque chose d'autre. Le chemin des stèles au Petit Donon est de ceux-là. On monte depuis la forêt vosgienne, on suit un balisage ordinaire avant que les premières pierres apparaissent entre les arbres et la marche change de nature. Les pas deviennent plus lents, les conversations plus rares. Ce n'est pas la pente qui impose ce silence : c'est le lieu.
En août 1914, sur ces mêmes pentes, entre 500 et 2 000 hommes ont perdu la vie en moins de douze heures. Des soldats français et allemands, souvent jeunes, que la géographie du conflit avait réunis sur ce sommet des Vosges au moment précis où la guerre commençait à montrer ce qu'elle était vraiment.

Ce qui s'est passé au Petit Donon, en 1914
La bataille du Petit Donon se déroule entre le 14 et le 22 août 1914, dans les premiers jours de la Première Guerre mondiale. Pour comprendre ce qui se joue sur ce massif, il faut d'abord comprendre sa valeur stratégique : le col du Donon constitue un pivot essentiel entre les 1re et 2e armées françaises, un point d'appui entre la Vallée de la Bruche et la Lorraine.
Le 14 août, la 25e brigade d'infanterie française prend le col du Donon sans rencontrer de résistance significative car les forces allemandes se replient vers la vallée de la Bruche. Les jours suivants sont consacrés à l'organisation de la défense entre reconnaissances et consolidation des positions. Tout semble tenir.
Le 17 août, le 21e corps d'armée quitte Schirmeck pour renforcer le dispositif vers le col. Mais les combats s'intensifient rapidement et le 19 août, lors d'une contre-attaque française, le colonel Aubry, commandant le 109e régiment d'infanterie, est tué. C'est le premier signe que la situation bascule.
Le 20 août, les Allemands lancent l'assaut sur le Petit Donon avec des forces considérables. Les soldats français résistent mais ils sont épuisés par des jours d'affrontements incessants et le Petit Donon tombe. Le lendemain, la tentative de reconquête française échoue : la IIe armée est déjà en retraite, la Ire reçoit l'ordre de se replier. Le 22 août, les Allemands reprennent le Grand Donon sans opposition. Le massif passera sous occupation allemande pour toute la durée de la guerre.
En huit jours, un paysage forestier tranquille est devenu un cimetière.
180 stèles de grès rose au Petit Donon
Ce que l'on voit aujourd'hui sur le Petit Donon, c'est le résultat d'un travail de mémoire précis : environ 180 stèles de grès rose, disséminées dans la forêt et sur les pentes, marquent les emplacements où des soldats français et allemands ont été enterrés. Ce grès rose des Vosges, matériau de construction de la cathédrale de Strasbourg, de l'église de Murbach et de dizaines d'édifices alsaciens — c'est le même que l'on a choisi pour marquer ces tombes provisoires devenues permanentes. Peut-être parce qu'il appartient au territoire ou parce qu'il résiste aux hivers vosgiens.
L'Office de Tourisme de la Vallée de la Bruche a balisé un itinéraire spécifique — le Petit Donon, sanctuaire de la Grande Guerre — qui permet de traverser ce champ funéraire en suivant un parcours cohérent. C'est une décision que je trouve juste. Non pas parce qu'elle transforme la mort en attraction mais parce qu'elle reconnaît que si personne ne vient, la mémoire disparaît.

La randonnée comme accès à la mémoire
Il y a une objection que l'on pourrait formuler : est-il convenable de randonner dans un cimetière de guerre ou encore de pique-niquer au sommet là où des hommes sont tombés ? Je l'ai moi-même éprouvée, en août, à l’occasion d’une balade familiale. Nous avions préparé nos sandwichs, prévu notre pause au sommet et puis les stèles sont apparues, et quelque chose a changé dans le groupe. La conversation s'est faite plus rare. Les pas ont été plus attentifs. On ne décide pas de ce silence-là : il s'impose.
Mais je pense aussi à ce que ce lieu serait sans le sentier. Un massif forestier comme il en existe des dizaines dans les Vosges, sans signalétique particulière, sans itinéraire balisé et personne n'irait. Ou presque. Le Petit Donon est déjà moins fréquenté que son grand frère le Donon, plus connu et plus "vendu" touristiquement. Sans le chemin des stèles, ces 180 pierres roses disparaîtraient lentement sous la mousse et l'indifférence.
Le parallèle avec les plages du Débarquement en Normandie s'impose : aujourd'hui, des familles s'y baignent, des enfants courent sur le sable et des vendeurs de glaces longent la digue. Est-ce un manque de respect envers ceux qui sont morts là en juin 1944 ? Ou est-ce, au contraire, la preuve que la vie a repris ses droits et que c'est précisément pour cela qu'ils se sont battus ? Je penche pour la seconde lecture. La fréquentation d'un lieu de mémoire n'est pas une profanation. C'est parfois la seule façon de le maintenir en vie.

Ce que le Petit Donon dit encore
Le Petit Donon est discret. Il n'a pas la hauteur du “Grand” Donon, ni sa fréquentation. Ce qu'il a, c'est cette forêt silencieuse traversée de stèles et la conscience que le sol sous les semelles n'est pas un sol ordinaire.
On redescend du sommet avec quelque chose de difficile à nommer — pas de la tristesse exactement, pas de la solennité non plus. Plutôt cette sensation que le temps vient de se plier sur lui-même : un pique-nique au sommet sous un soleil d'août, des cousines qui rient un peu moins fort que d'habitude et quelque part, le souvenir de l'été 1914 et ses hommes jeunes qui n'ont pas eu d'autre août.
C'est peut-être ça, la fonction d'un lieu de mémoire qui fonctionne vraiment : non pas nous arrêter, mais nous traverser.
FAQ - Le Petit Donon
Qu'est-ce que la bataille du Petit Donon ?
La bataille du Petit Donon est un épisode de la Première Guerre mondiale qui s'est déroulé entre le 14 et le 22 août 1914 dans le massif du Donon, dans les Vosges alsaciennes. Les forces françaises et allemandes s'y sont affrontées pour le contrôle d'un point stratégique entre la vallée de la Bruche et la Lorraine. Le massif est resté sous occupation allemande jusqu'en 1918.
Combien de soldats sont morts au Petit Donon en août 1914 ?
Les estimations varient entre 500 et 2 000 morts des deux côtés, français et allemands, en moins de douze heures de combats. Ces chiffres témoignent de la violence exceptionnelle de cette confrontation dans les premiers jours du conflit.
Qu'est-ce que le chemin des stèles ?
C'est un itinéraire de randonnée balisé par l'Office de Tourisme de la Vallée de la Bruche, qui traverse le site du Petit Donon en passant devant environ 180 stèles de grès rose marquant les tombes des soldats français et allemands tombés en août 1914.
Le Petit Donon est-il différent du Donon ?
Oui. Les deux sommets appartiennent au même massif vosgien, mais le Donon — plus élevé et plus connu — attire une fréquentation touristique bien supérieure. Le Petit Donon reste un site plus discret, que l'on visite principalement pour son chemin des stèles.
Faut-il être un randonneur expérimenté pour visiter le Petit Donon ?
Non. L'itinéraire du chemin des stèles est accessible sans expérience technique particulière. Il convient à un public familial, à condition de porter des chaussures adaptées au terrain forestier.
[Mise à jour : Juin 2026]









Commentaires