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Le Donon, montagne sacrée, entre cultes anciens et mémoire de guerre

  • 1 oct. 2023
  • 8 min de lecture

Il y a des lieux qu'on ne regarde pas de la même façon selon qu'on y va ou qu'on y vit. Le Donon, je le vois tous les jours depuis ma fenêtre. Il est là, en face de Fréconrupt, à une altitude de 1 008 mètres, et selon l'heure, la saison ou l'humeur du ciel, il est différent — tantôt net comme une gravure, tantôt noyé dans la brume, parfois traversé d'un éclair que je regarde depuis chez moi avec un mélange de respect et d'inquiétude. Je ne l'ai jamais trouvé décoratif. Je le trouve habité.


C'est peut-être ce qui rend difficile d'en parler comme d'un site touristique parmi d'autres car, pour moi, le Donon n'est pas simplement une montagne avec un temple gréco-romain au-dessus des arbres. C'est un de ces lieux qui ont été choisis par les hommes, à toutes les époques, pour y déposer quelque chose — une prière, une frontière, un besoin d’air. Et ces dépôts s'accumulent, couche après couche, sans jamais tout à fait disparaître.



Le temple du Donon
Le temps du Donon | Priscilia K

L'histoire du Donon, des Celtes aux tranchées de la Première Guerre Mondiale


Un lieu de culte avant d'être un sommet


Longtemps avant que les Romains n'établissent leur frontière entre la Gaule et la Germanie, le Donon était déjà un lieu de culte celtique. Son sommet, visible de loin et difficile d'accès, correspondait exactement à ce que les peuples anciens cherchaient pour s'adresser aux dieux : une élévation, un effort et une séparation d'avec le monde ordinaire. On y rendait hommage à Teutatès, dieu du peuple et de la communauté, à Taranis, dieu du ciel et de la foudre, à Hécate, déesse de la lune. Des inscriptions et des offrandes rituelles retrouvées sur place témoignent aussi de la présence d'un sanctuaire dédié à Mercure, dieu messager, passeur entre les mondes, ce qui n'est pas sans cohérence avec la position frontalière du lieu.


Avec l'expansion romaine, le Donon est devenu une zone tampon entre deux empires. Les Romains, reconnaissant l'importance stratégique du sommet, y ont érigé un poste de contrôle militaire — le Castellum Donon — pour surveiller les mouvements sur les deux versants. Le sacré et le défensif ont cohabité sur ce même promontoire, comme ils cohabiteront à chaque siècle suivant.


Le Moyen Âge et la chapelle du sommet


Au Moyen Âge, une chapelle a remplacé les autels celtiques et romains. Le lieu de culte a changé de nom, pas de nature. Les habitants des vallées environnantes gravissaient les sentiers pour y prier, y chercher une protection, y méditer — ce qui n'est finalement pas si différent de ce que faisaient leurs prédécesseurs gaulois. Cette continuité du geste, à travers les religions et les siècles, dit quelque chose d'essentiel sur ce que le Donon provoque chez ceux qui y montent : le besoin d'aller plus haut que le quotidien pour y déposer quelque chose.


Le XIXe siècle et la plaque dédié à Victor Hugo


C'est au XIXe siècle que survient l'une des anecdotes les plus célèbres — et les plus incertaines — du Donon. Dans une lettre adressée à son fils Victor, Léopold Hugo lui aurait révélé qu'il avait été conçu au sommet de la montagne. Une plaque a été apposée en conséquence, portant l'inscription : En ce lieu le V floréal An IX fut conçu Victor Hugo. Vraie ou fausse, cette affirmation dit quelque chose du Donon : même les mystères qu'il génère finissent gravés dans la pierre. C'est une montagne qui collectionne les secrets. Peu importe, à certains égards, si la légende est exacte — ce qui compte, c'est qu'on ait jugé ce lieu digne d'une telle histoire.


En 1869, l'architecte colmarien Louis-Michel Boltz a érigé au sommet une réplique de temple gréco-romain, construite pour abriter les trouvailles archéologiques issues des fouilles environnantes. Quatre piliers carrés, une toiture en dalles de pierre, une silhouette austère qui tranche avec l'exubérance romantique de l'époque. Ce temple est devenu l'emblème visuel de toute la Vallée de la Bruche et il l'est resté.


Août 1914, la bataille du Petit Donon


La Première Guerre mondiale a transformé le Donon en terrain de combat. Les batailles principales se sont déroulées non pas sur le sommet, mais au Petit Donon, en contrebas, les 20 et 21 août 1914.


Les combats ont été brefs et les pertes considérables des deux côtés. La chaleur intense, la rapidité des événements et la difficulté du terrain ont rendu impossible le rapatriement de tous les corps : beaucoup ont été enterrés sur place, dans des fosses individuelles ou collectives, au fur et à mesure qu'on les retrouvait.


En 1916, un soldat allemand du nom de Ludwig Gebhardt a été chargé de confectionner des stèles à partir de blocs de grès récupérés sur place. Certaines sont encore visibles aujourd'hui, enfoncées dans le sol de la forêt, silencieuses et précises.



La montée au Donon, de nos jours


Depuis le parking en bas de la montagne, le chemin forestier qui mène au sommet prend entre quarante minutes et une heure selon le rythme. Ce n'est pas une randonnée difficile mais ce n'est pas non plus une promenade. Il faut dompter la pente, traverser la forêt dense et accepter que le panorama ne se révèle pas immédiatement. C'est précisément ce que j'y aime : la vue se mérite. Ce qu’on découvre en haut, on l'a gagné. Il y a là une sorte d'introspection que la montagne impose sans le dire, celle qui vient naturellement quand le corps travaille et que la tête, pour une fois, se tait.


Chaque saison apporte quelque chose de particulier sur ce chemin. En hiver, la neige étouffe les bruits et isole le marcheur dans une forêt de sapins pétrifiés. Au printemps, les premières lumières filtrent entre les branches encore nues. En été, l'ombre de la forêt est le seul endroit où il fait bon marcher. En automne, les teintes rousses transforment la montée en quelque chose d'assez solennel. Je te conseille d'éviter les week-ends de juillet et août si tu veux trouver le sommet dans un état respirable — j'y reviendrai.


Au sommet, le temple de Boltz domine une terrasse dégagée qui offre, par temps clair, un panorama sur les Vosges, l'Alsace et, par-delà, les Alpes. La vue est réelle mais ce n'est pas elle qui retient longtemps le visiteur. Ce qui retient, c'est l'accumulation silencieuse des strates : les inscriptions romaines fragmentées, les vestiges des fouilles, la plaque Victor Hugo fichée dans le rocher et tout ce que la montagne garde pour elle.



Le triangle sacré entre le Donon, le Champ du Feu et le Mont Saint-Odile


Il y a quelques années, j'ai pris conscience que j'habitais au centre d'un triangle formé par trois sommets aux histoires et aux natures profondément différentes : le Donon au nord-ouest, le Champ du Feu à l'est, le Mont Saint-Odile au sud. Ce n'est pas une thèse géographique, c'est une observation. Ces trois lieux ont en commun d'avoir été choisis, à des époques distinctes, pour quelque chose qui dépasse leur altitude.


Le Donon est le lieu de l'histoire accumulée — celtique, romaine, médiévale et militaire. Le Champ du Feu est un plateau naturel, que les randonneurs traversent pour ses vues et ses prairies de bruyère, mais qui possède une qualité d'espace plus difficile à nommer — quelque chose de silencieux qui incite à ralentir. Le Mont Saint-Odile est un lieu de pèlerinage chrétien depuis des siècles, couronné par un couvent, dédié à la sainte patronne de l'Alsace, fréquenté par des croyants et des promeneurs que rien d'autre ne réunit. J'y ai consacré un article entier que je te recommande de lire si cette dimension te touche.


Ce qui me frappe, lorsque je regarde ces trois points sur une carte, c'est leur centre. Le lieu géographiquement le plus proche du milieu de ce triangle est le camp de concentration du Struthof — le seul camp nazi établi sur le territoire français. Je ne tire aucune conclusion de cette géographie. Je la note. Ce n'est pas une coïncidence qu'on peut ignorer même si on ne sait pas quoi en faire.


Pour celles et ceux qui s'intéressent aux dimensions énergétiques et spirituelles de ces territoires — et je fais partie de cette catégorie, sans que cela me gêne —, je renvoie vers mon article sur les sorcières de la Vallée de la Bruche, où j'explore ce lien entre les lieux, les lignées féminines et les croyances qui ont traversé ces forêts depuis des siècles. Le Donon n'est pas séparable de cette histoire-là.



Ce que le sur-tourisme fait au Donon


Je dois dire quelque chose que les articles sur le Donon ne disent généralement pas : le sur-tourisme commence à avoir raison de lui.


Pendant des années, j'aimais monter au Donon un soir d'été, m'installer au sommet avec un apéritif et regarder le soleil descendre sur les Vosges. C'était une façon simple et silencieuse de passer une soirée. Ce n'est plus vraiment possible le week-end. Le parking déborde, les sentiers sont encombrés et le sommet ressemble à une place de village un jour de marché. Ce n'est pas un reproche adressé aux visiteurs — je comprends l'attrait du lieu —, c'est un constat sur ce qu'un site peut perdre quand la fréquentation le dépasse.


Si tu veux vivre le Donon tel qu'il mérite d'être vécu, choisis un matin de semaine, une saison intermédiaire — avril, octobre, novembre — ou un crépuscule en dehors des grandes périodes estivales. Le lieu existe encore dans ces interstices. Il faut juste savoir les chercher.


Vue aérienne depuis le temple du Donon

Ce que le Donon laisse en nous


Le Donon ne se résume pas. On ne repart pas de ce sommet avec le sentiment d'avoir fait le tour d'un lieu mais on repart avec la certitude qu'il existait bien avant qu'on y monte et qu'il continuera d'exister longtemps après qu'on en soit redescendu. C'est peut-être ce que les Celtes avaient compris avant tout le monde : certains endroits ne sont pas faits pour être possédés, ni même vraiment visités. Ils sont faits pour être traversés, à pied, en silence, avec l'humilité de celui qui sait qu'il n'est pas le premier et ne sera pas le dernier à chercher quelque chose là-haut.


FAQ — Le Donon


La randonnée jusqu'au sommet du Donon est-elle difficile ?

Non. La montée depuis le parking principal représente environ 2,5 kilomètres pour un dénivelé d'environ 150 mètres. Elle est accessible à un marcheur de niveau débutant, à condition d'être chaussé correctement. Les enfants peuvent la faire sans difficulté.


Peut-on accéder au temple du Donon librement ?

Oui. Le sommet et le temple sont accessibles librement. L'intérieur du temple abrite des vestiges archéologiques — stèles, inscriptions — qu'il est possible de consulter.


À quelle saison faut-il aller au Donon ?

Toutes les saisons offrent quelque chose de particulier. Je te conseille d'éviter les week-ends de juillet et août si tu veux trouver le sommet sans surpopulation. Les matins de semaine en avril ou octobre sont, à mon sens, le meilleur moment.


La plaque Victor Hugo est-elle visible au sommet ?

Oui. Elle est fixée sur un rocher du sommet et indique la date du V floréal An IX. Légende ou réalité — la montagne ne tranche pas.


Y a-t-il des traces des combats de 1914 au Petit Donon ?

Oui. Des stèles en grès confectionnées en 1916 par un soldat allemand sont encore visibles dans la forêt en contrebas du sommet. Certaines portent encore des inscriptions partielles.


Le Donon est-il adapté aux pique-niques et aux repas en plein air ?

Oui. Au sommet, il y a l'espace nécessaire. En période de forte affluence, ils sont rapidement occupés.


[Mise à jour : Juin 2026]

Commentaires


Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous privilégié pour partager avec toi les coulisses de mes découvertes, mes coups de cœur, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


Le premier numéro paraîtra en juillet 2026. Si l'aventure te tente, laisse simplement ton adresse e-mail ci-dessous et rejoins-moi dès la première escale.

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