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Procès de sorcellerie dans la Vallée de la Bruche, sur les traces de ceux que l'Histoire a brûlés

9 août 2024
14 min de lecture

Dernière mise à jour : 19 oct.

Il y a une façon particulière de découvrir ses ancêtres, non pas dans les récits transmis de génération en génération ou encore dans les albums photo jaunis qu’on feuillette un dimanche d’hiver mais dans une cote d’archives qui dit qu’une femme, née en 1570 à Schirmeck, a été brûlée au Col de la Perheux en 1621, accusée de sorcellerie.


Les archives du Chapitre de Saint-Thomas, cote 1 AST 98/107 aux Archives municipales de Strasbourg, contiennent un dossier intitulé “Zauber-Prozesse aus dem Stein-Thal” — ou, en français, les procès de sorcellerie du Ban de la Roche. Dix-huit pages manuscrites qui consignent une liste d’exécutés, un décompte de frais de justice et des aveux retranscrits mot à mot par des greffiers du XVIIe siècle. Une entrée parmi d’autres arrête le regard : la N°25, qui mentionne la veuve de Nicolas Bansept, de Bellefosse. Barbe Bernard était mon aïeule.


Ce que cette femme a traversé — la dénonciation, l’emprisonnement, la torture et la mise à mort en public — n’est pas une histoire qu’on peut visiter avec la distance commode du tourisme mémoriel. C’est une mécanique dont on veut comprendre les rouages précis, dans leur froideur administrative et leur cohérence implacable et c’est cette lecture-là, documentée et sans romantisme, que je veux proposer ici, à partir du territoire que je connais et que Barbe habitait avant moi.



Le XVIIe siècle, une poudrière pour les procès de sorcellerie


Pour comprendre ce qui s’est passé au Ban de la Roche en 1620, il faut regarder le siècle qui l’a précédé — parce que les procès de sorcellerie ne surgissent pas de nulle part. Ils surgissent d’une époque où tout vacille en même temps.


Tout commence avec l’imprimerie. Quand Gutenberg imprime sa première Bible vers 1455, il invente quelque chose de plus important que le livre : il invente la possibilité que n’importe quelle idée circule sans contrôle. Le Malleus Maleficarum, le manuel de référence des procès de sorcellerie, paraît trente ans plus tard et c’est la même technologie qui le diffuse dans toute l’Europe.


Cette circulation des idées, sans filtre, va favoriser une fracture religieuse importante. La Réforme de Luther, en 1517, coupe les territoires en deux, catholiques d’un côté et protestants de l’autre, sans que personne sache vraiment où se trouve désormais l’autorité légitime. Le Ban de la Roche est protestant mais cela ne protège pas ses habitants : les deux confessions se livrent une véritable compétition pour prouver leur zèle dans la lutte contre le diable et les tribunaux réformés poursuivent les sorcières avec autant de conviction que les tribunaux catholiques.


La société n’a pas le temps de cicatriser que la guerre de Trente Ans éclate, en 1618, deux ans avant le début des procès du Ban de la Roche. Ce n’est pas une guerre lointaine : elle pille les maisons, détruit les villages et affame les familles, qui cherchent à qui en vouloir.


Et par-dessus tout cela, le froid s’installe sur la Vallée de la Bruche. Les historiens du climat appellent cette période le Petit Âge Glaciaire. Entre 1580 et 1650, les hivers sont plus longs, les récoltes pourrissent et les famines deviennent plus fréquentes.


C’est dans ce contexte-là que le Malleus Maleficarum arrive avec une réponse toute prête.


Le Malleus Maleficarum, l'outil de la terreur


Pour comprendre ce qui s’est passé au Ban de la Roche entre 1620 et 1622, il faut remonter à un texte parce que les procès de sorcellerie n’ont pas surgi du vide ou de la superstition populaire diffuse mais d’un manuel rédigé avec une précision redoutable, conçu pour transformer la peur collective en procédure judiciaire et la procédure judiciaire en outil de contrôle social.


Le Malleus Maleficarum, ou Marteau des Sorcières, a été rédigé par l’inquisiteur dominicain Heinrich Kramer et publié pour la première fois en 1487 dans l’orbite directe de Sélestat, ville qui était alors l’un des centres intellectuels les plus actifs d’Europe et dont la bibliothèque humaniste conservait les textes les plus avancés de son temps.


Un peu plus loin, à Strasbourg, les presses qui diffusaient les auteurs de la Renaissance imprimaient aussi, au même moment, le manuel qui allait fournir à des générations de tribunaux les outils théologiques et juridiques pour condamner légitimement une femme indépendante.


Ce n’est pas un texte de superstition, ni un délire mystique d’un autre âge. C’est un manuel opérationnel, structuré en trois parties qui s’articulent comme un raisonnement démonstratif : la première établit la réalité théologique du pacte démoniaque et la culpabilité inhérente de la femme depuis le péché originel, la deuxième fournit les méthodes concrètes pour identifier les sorcières dans une communauté, la troisième détaille les procédures judiciaires à suivre, y compris la légitimité de la torture pour obtenir des aveux, de sorte qu’un tribunal qui appliquait le Malleus Maleficarum pouvait se croire non seulement autorisé mais tenu d’agir ainsi. Le livre a connu une trentaine d’éditions entre 1486 et 1669, ce qui en fait l’un des textes les plus diffusés de son époque.


Heinrich Kramer revenait au jardin d’Éden pour justifier la surreprésentation des femmes parmi les accusées : le diable s’adresse à Ève et non à Adam, c’est elle qui cède, et toutes celles qui lui succèdent portent cette même faiblesse originelle — plus crédules, moins maîtrisées par la raison, plus difficiles à contrôler par les institutions.


Mais derrière la théologie, il y avait une réalité sociale que le Malleus Maleficarum ne nommait pas et que nous lisons aujourd’hui clairement : les femmes accusées de sorcellerie étaient, pour la plupart, des femmes de savoir. Elles connaissaient les plantes, les cycles mais aussi les corps; un savoir transmis de mère en fille depuis des générations, hors de tout contrôle institutionnel, hors de l’Église et hors de la médecine officielle. Elles assistaient les accouchements difficiles, calmaient les fièvres, savaient quelles racines raccourcissent une douleur et lesquelles l’aggravent. Elles étaient consultées par leurs voisins à une époque où le médecin était inaccessible et le pasteur incompétent sur ces questions-là. C’est précisément cette autorité-là que le système ne pouvait pas tolérer et que l’accusation de sorcellerie était conçue pour leur retirer.


La théologie et le contrôle social se rejoignaient dans un seul texte et ce texte donnait à n’importe quel tribunal les outils pour s’en prendre légitimement à une femme qui savait trop, qui conseillait trop et qui dérangeait précisément parce qu’elle n’avait besoin de personne pour exercer son autorité.


Ce n’est pas le bûcher qui a fabriqué la sorcière. C’est un livre : le Malleus Maleficarum.


Reconstitution d'un procès de sorcellerie au XVIIe siècle
Procès de sorcellerie de La Perheux | Image générée par IA

La mécanique des procès de sorcellerie


La troisième partie du Malleus Maleficarum est la plus redoutable — non pas parce qu’elle parle de diable, mais parce qu’elle détaille la procédure. Heinrich Kramer n’y invente pas la peur : il l’organise. Comment ouvrir une instruction, comment interroger un témoin, comment conduire un interrogatoire sous torture, comment obtenir des aveux recevables devant un tribunal.


Ce cadre trouve un appui décisif dans la Carolina, le code pénal promulgué par Charles Quint en 1532, qui s’applique à l’ensemble du Saint-Empire romain germanique, dont l’Alsace fait partie. La Carolina légalise la torture comme moyen d’instruction et reconnaît la sorcellerie comme crime passible de mort par le feu. Ce n’est plus une croyance populaire qu’un juge peut ignorer : c’est une infraction codifiée, avec ses preuves, ses procédures et ses peines.


Les deux textes fonctionnent ensemble comme une machine : le Malleus Maleficarum fournit la théologie, la Carolina pose le cadre légal et entre les deux, l’accusée n’a presque aucune issue. La torture est légale, les aveux obtenus sous torture sont recevables, et refuser d’avouer est lui-même interprété comme une preuve de pacte démoniaque car le diable rend sa servante insensible à la douleur. La mécanique est conçue pour ne pas s’arrêter.


Au Ban de la Roche, ce n’est pas un tribunal populaire qui opère; c’est une institution parfaitement constituée. Le comte palatin Georges Gustave de Veldenz, seigneur protestant du territoire, mandate quatre hommes : les juristes strasbourgeois Stamm et Kripschild et les pasteurs Jean Nicolas Marmet et Hector Gsandry. Deux hommes de loi et deux hommes de Dieu pour symboliser la légitimité temporelle et la légitimité spirituelle réunies dans un même banc d’examinateurs. Personne, dans ce tribunal, ne peut prétendre agir hors du droit ou hors de la foi.


Les accusations suivaient un catalogue précis, repris d’un interrogatoire à l’autre avec une régularité qui dit la procédure plus que la spontanéité : empoisonnements supposés, application de graisses maléfiques provoquant maladies et mort du bétail, participation au sabbat au lieu-dit Le Chesnoy près de Belmont, relations démoniaques, usage sacrilège de l’hostie consacrée, déterrement de cadavres d’enfants non baptisés pour en extraire des graisses destinées aux sortilèges.


Sous la torture, les accusés finissaient par confesser tout ce qu’on leur soumettait — puis désignaient d’autres noms, alimentant la spirale de dénonciation que le système appelait de ses vœux. Les comptes-rendus officiels utilisaient invariablement cette formule : « Elle a librement et volontairement confessé que... » — ce qui signifiait simplement, pour qui sait lire, que la torture venait d’être momentanément suspendue.


La procédure était rapide au point d’être expéditive. Catherine Herry, accusée le 3 juin 1616, fut exécutée le 20 octobre de la même année soit moins de cinq mois entre l’accusation et la mort.


Le bourreau Meister Bernhardt facturait 228 florins pour vingt exécutions, assisté de quatre hommes dont Nicolas Milan, qui évoquera lui-même plus tard le chiffre de 70 innocents brûlés sans trouver utile de le minimiser. Les frais étaient réglés par la vente des biens des condamnés : les victimes finançaient leur propre exécution, un détail administratif qui dit peut-être mieux que tout autre la logique profonde du système.


Les exécutions avaient lieu au Col de la Perheux, en pleine nature, dans une clairière. Ce n’était pas un choix de discrétion; c’était une scénographie du pouvoir. Brûler une femme en public, sur un territoire précis, devant des témoins qui rentraient ensuite dans leurs villages, c’était adresser un message lisible à tous ceux qui l’avaient connue : l’autorité que cette femme exerçait par son savoir, son réseau, sa parole n’existait plus. L’exécution publique ne punissait pas seulement la condamnée. Elle disciplinait les vivantes.


Reconstitution de la mise à mort d'une sorcière au col de la Perheux
Mise à mort d'une sorcière au col de la Perheux | Image générée par IA

Ce que disent les archives des procès du Ban de la Roche

Les dix-huit pages de la cote 1 AST 98/107 ne racontent pas une histoire; elles enregistrent une procédure. C’est précisément ce qui les rend si lisibles et si froides.


En deux ans, au moins 53 personnes sont exécutées sur un territoire qui compte environ 1 200 habitants soit plus de 4% d’une communauté entière emportée par une mécanique qui fonctionnait à plein régime. Un tiers des condamnés étaient des hommes, ce qui distingue les procès du Ban de la Roche d’autres épisodes européens où les femmes représentaient la quasi-totalité des victimes et qui dit quelque chose sur l’intensité de la panique collective : quand le système s’emballe, il ne fait plus le tri.


Le dossier consigne les noms, les biens, les frais de justice. Il y a quelque chose d’administrativement obscène dans ce décompte : à côté du nom d’une femme brûlée vive figure le montant exact de ce que sa mort a coûté à la seigneurie et ce qu’elle lui a rapporté en confiscation de biens. Barbe Bernard possédait 224 florins de biens. La seigneurie en a prélevé 22 florins et 4 schilling.


Ces chiffres ne sont pas anecdotiques. Ils révèlent que les procès ne relevaient pas uniquement de la croyance; ils relevaient aussi de l’économie. Dans une période de disette et de guerre, confisquer les biens d’une condamnée n’était pas une conséquence secondaire du système : c’en était l’un des moteurs.


Ce que les archives ne disent pas, c’est ce que Barbe Bernard a traversé entre la dénonciation et le bûcher : combien de jours d’emprisonnement, combien de séances d’interrogatoire, ce qu’elle a dit ou n’a pas dit avant de signer des aveux qu’elle ne pouvait sans doute pas lire. Les archives consignent le résultat. La souffrance, elle, n’a pas de cote.


Barbe Bernard est morte au Col de la Perheux. Je passe sur ce col régulièrement, depuis Solbach et je m’arrête à chaque passage. Pas longtemps. Juste assez pour ne pas faire comme si je ne savais pas.


Transmission de savoir entre Barbe Bernard et la Voyageuse Bruchoise
Rencontre virtuelle entre Barbe Bernard et la Voyageuse Bruchoise | Image générée par IA

Quand une société a peur, elle cherche un coupable


Il serait commode de ranger les procès de sorcellerie dans la catégorie des erreurs d’un autre âge. Commode, mais inexact.


La mécanique qui a conduit Barbe Bernard au bûcher n’a pas disparu avec le XVIIe siècle. Elle a changé de vocabulaire. Une société sous pression — économique, sanitaire, politique — cherche toujours un point de fixation pour son angoisse et ce point prend presque toujours la forme d’un groupe qu’on peut désigner, isoler ou encore rendre responsable de ce qu’on ne contrôle pas. 


Les sorcières du Ban de la Roche soignaient, conseillaient, transmettaient un savoir que les institutions n’avaient pas homologué et c’est précisément cette autonomie-là, cette autorité qui ne venait d’aucune hiérarchie reconnue, qui les rendait dangereuses aux yeux du système.


Ce qui change d’une époque à l’autre, c’est la sophistication de la procédure. Ce qui ne change pas, c’est la logique : trouver quelqu’un à qui en vouloir est plus supportable que d’admettre qu’une épidémie, une guerre ou un effondrement économique ne désigne personne. Le bouc émissaire est une réponse psychologique à l’insupportable de l’aléatoire et cette réponse-là, nous la reconnaissons sans peine dans notre propre époque, si nous acceptons de regarder sans la distance que nous accorderions volontiers au XVIIe siècle.


Barbe Bernard n’était pas une exception. Elle était le résultat prévisible d’un système conçu pour produire des coupables et ce système, nous en connaissons encore les rouages.


Un Sentier Plaisir dédié à Barbe, à ce que nous avons hérité d'elle


Il n’y a pas de réhabilitation officielle pour les condamnés des procès du Ban de la Roche. Pas de plaque ou de geste d’État qui dirait : nous savons ce qui s’est passé ici et nous le reconnaissons. Ce silence n’est pas un oubli; c’est, à mon sens, une absence de volonté de nommer.


Ce que nous pouvons faire, 400 ans plus tard, c’est refuser la distance. Lire les archives non pas comme un document sur une époque révolue mais comme la trace d’une vie réelle; celle d'une femme de Bellefosse, née en 1570, qui connaissait les plantes et les gens du Ban de la Roche, qui avait cinq enfants et 224 florins de biens et dont le nom figure aujourd’hui dans un dossier de procédure entre un décompte de frais et une liste de condamnés.


Le Sentier Plaisir "Sur les traces des sorcières du Ban de la Roche", que j'ai créé, fait ce travail-là : remettre les pieds là où les choses se sont passées et laisser le lieu dire ce que les archives ne peuvent pas dire. Ce n’est pas du tourisme mémoriel; c’est une façon de ne pas laisser les morts être seulement des entrées dans un registre.


En 2025, 35 personnes ont rejoint la première édition et en 2026, ce fut 48 personnes qui se sont joints à moi ce qui dit quelque chose sur l’envie réelle de croiser l’histoire et l’introspection dans un même temps, sur un territoire qui parle. Les échanges portent sur les sorcières du Ban de la Roche mais aussi sur ce que chacun choisit de garder de sa propre lignée, de transformer ou de transmettre. Ce sont toujours des conversations que je n’aurais pas pu prévoir.


Deux éditions sont organisées chaque année : une en été, une à l’approche d’Halloween.


📍 Les dates sont disponibles sur le site de La Voyageuse Bruchoise ou de l’office de tourisme de la Vallée de la Bruche.



Marcher autrement sur les traces des sorcières de la Vallée de la Bruche


Si tu veux approcher cette histoire autrement que par la lecture, deux initiatives locales le permettent, avec un soin réel pour la dimension mémorielle du sujet.


La randonnée au Pays des Haxes, proposée par l'office de tourisme de la Vallée de la Bruche, est un parcours de 9 km avec 340 mètres de dénivelé positif qui part depuis le parking de la station de ski de la Serva, traverse des forêts et des villages en suivant une logique historique précise et monte vers le Col de la Perheux de sorte que si tu sais ce que tu regardes en chemin, tu traverses quatre siècles sans avoir à les chercher.


La Marche nocturne des Haxes, organisée chaque année en septembre par le comité des fêtes de Belmont, recrée sous les étoiles et les lanternes l'atmosphère de ces nuits d'autrefois, à travers des récits locaux portés par des habitants qui connaissent le territoire dont ils parlent. Ce n'est pas un spectacle de reconstitution décoratif mais une façon de faire tenir debout des noms que l'Histoire avait enfouis. Je te recommande de consulter la page Facebook du comité des fêtes de Belmont ou de l'office de tourisme pour la date exacte de chaque édition car elle évolue d'une année à l'autre.


Pour approfondir la lecture, le roman Confessions d'un chasseur de sorcières d'Alexis Metzinger, publié aux éditions La Nuée Bleue, se déroule à Schirmeck en 1633 et sa force tient à ce qu'il nous fait pénétrer dans la tête du procureur Gail jusqu'à nous y perdre aussi — entre la rumeur et la vérité jusqu'à ce que la mécanique judiciaire s'enraye et oblige le procureur à tout remettre en question, ce qui est une façon de traiter la culpabilité des bourreaux infiniment plus honnête que la simple condamnation rétrospective.


Je signale aussi que les numéros 120, 121 et 122 de la revue L'Essor, parus entre octobre 1983 et mars 1984, restent par ailleurs la source documentaire locale la plus précise et la plus rigoureuse sur les procès du Ban de la Roche.



Ce que la réhabilitation de la sorcière peut réparer et ce qu'elle risque d'obscurcir


Il me semble honnête de mentionner aussi ceci parce que c’est une question que je me pose et que je préfère la poser clairement plutôt que de la laisser flotter.


Aujourd’hui, la figure de la sorcière semble réhabilitée — dans le mouvement new age, dans les pratiques de reconnexion à la nature, dans les herboristeries qui rouvrent dans les villages ou encore dans les constellations familiales qui cherchent à mettre en lumière les traumatismes transgénérationnels. Souvent, il s'agit d'une sincérité réelle, d'une volonté de rendre aux femmes de savoir une dignité que les siècles leur avaient confisquée.


Mais une condition me semble nécessaire pour que cette réhabilitation reste juste : la sorcière d’hier était une femme de savoir indépendante, non une figure de malédiction ou de puissance obscure. Lui rendre sa place, c’est la rendre dans ce qu’elle était vraiment — quelqu’un qui soignait, qui savait, qui dérangeait précisément parce qu’elle savait — et rester du côté de cette lumière-là, qui est suffisamment forte pour n’avoir besoin d’aucun ornement.


Barbe habitait cette Vallée de la Bruche avant moi. Elle en connaissait les chemins, les saisons, les visages. C’est sur ces mêmes chemins que je marcheet c’est cette continuité-là qui justifie qu’on écrive encore son nom.


Les procès de sorcellerie du Pays de Bruche ne racontent pas la peur. Ils racontent ce qu'une société organisée est capable de faire quand elle rencontre ce qu'elle ne contrôle pas.


Moment de tendresse entre Barbe Bernard et La Voyageuse Bruchoise
Rencontre virtuelle entre Barbe Bernard et La Voyageuse Bruchoise | Image générée par IA

FAQ - Les procès de sorcellerie dans la Vallée de la Bruche


Où avaient lieu les exécutions de sorcières dans la Vallée de la Bruche ?

Les exécutions se déroulaient au Col de la Perheux, dans une clairière reculée du Ban de la Roche, entre Belmont et Natzwiller. C'est là que la grande majorité des condamnés des procès de 1620-1621 ont été mis à mort, en public, selon un rituel destiné à marquer les esprits de toute la communauté.


Combien de personnes ont été condamnées lors des procès du Ban de la Roche

Au moins 53 victimes sur une population d'environ 1 200 habitants entre 1620 et 1621 — soit plus de 4 % de la communauté entière. Nicolas Milan, l'un des exécuteurs, évoque lui-même le chiffre de 70 innocents brûlés. Un tiers des condamnés étaient des hommes, ce qui est atypique pour cette période.


Qu'est-ce que le Malleus Maleficarum et quel est son lien avec l'Alsace ?

Le Malleus Maleficarum, ou Marteau des Sorcières, est le manuel de référence de la chasse aux sorcières en Europe, publié en 1487 par les inquisiteurs dominicains Kramer et Sprenger. Il a été rédigé en Alsace, dans l'orbite directe de Sélestat, et a servi de cadre juridique et théologique aux procès menés dans toute la région, dont ceux du Ban de la Roche.


Qui était Barbe Bernard ?

Barbe Bernard, née en 1570 à Schirmeck et mariée à Nicolas Bansept, a été brûlée comme sorcière au Col de la Perheux en janvier 1621. Son nom figure dans l'inventaire des procès de sorcellerie conservé aux Archives municipales de Strasbourg, cote n°98, n°25. Elle est mon aïeule — c'est par la généalogie que je l'ai retrouvée, et c'est elle qui est à l'origine de tout ce travail de mémoire.


Peut-on visiter les lieux liés aux procès de sorcellerie dans la Vallée de la Bruche ?

Oui. La randonnée au Pays des Haxes (9 km, 340 m de dénivelé, départ depuis la station de ski de la Serva) monte vers le Col de la Perheux et traverse les forêts où se déroulaient les sabbats supposés. La Marche nocturne des Haxes, organisée chaque septembre par le comité des fêtes de Belmont, propose le même territoire à la tombée de la nuit.


Existe-t-il une balade guidée sur le thème des sorcières en Pays de Bruche ?

Oui — dans le cadre des Sentiers Plaisir de l'office de tourisme, je propose chaque année deux éditions d'une balade guidée sur le thème des sorcières d'hier et d'aujourd'hui : une en été, une à l'approche d'Halloween. La balade mêle histoire des procès, connexion à la nature et réflexion sur les liens transgénérationnels. Chaque participant repart avec une carte d'oracle créée sur mesure pour l'édition.


Quels livres lire pour approfondir l'histoire des procès de sorcellerie en Alsace

Confessions d'un chasseur de sorcières d'Alexis Metzinger (La Nuée Bleue) reconstitue un procès à Schirmeck en 1633 avec une précision et une honnêteté littéraire rares. Pour la documentation historique locale, les numéros 120, 121 et 122 de la revue L'Essor (octobre 1983 — mars 1984) restent la référence la plus rigoureuse sur les procès du Ban de la Roche.


[Mise à jour : Octobre 2026]

4 commentaires


Invité
03 nov. 2024

Je suis moi-même une descendante de Barbe Bernard et votre article m'a beaucoup plu. Cela nous donne envie de visiter votre région

Christine GRANER

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prisciliakraushar
prisciliakraushar
13 janv. 2025
En réponse à

Bonjour Christine,

Je vous remercie pour votre message qui me touche beaucoup ! Savoir que vous êtes, vous aussi, une descendante de Barbe Bernard donne une dimension particulière à cet article. Je crois qu'elle a inspiré des générations de femmes après elle. J’espère que vous aurez l’occasion de découvrir notre région et ses richesses. N’hésitez pas à me contacter si vous souhaitez des conseils pour votre visite !

Chaleureusement,

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Invité
15 août 2024

Je suis tombée sur votre article qui est passionnant, moi même descendante de Barbe BERNARD

merci pour votre passion de votre région

Maryse BASTIEN

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prisciliakraushar
prisciliakraushar
01 nov. 2024
En réponse à

Bonjour Maryse,

Je découvre votre commentaire avec plaisir et je suis ravie que l'article vous ait plu. L'année prochaine, je proposerai un Sentier Plaisir sur le thème des sorcières d'hier et d'aujourd'hui. Ce sera peut-être l'occasion de nous rencontrer et de rendre hommage à notre ancêtre commune. Très belle journée ! Priscilia

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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

​Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous où je partage avec toi les coulisses de mes découvertes, les lieux qui m'arrêtent en chemin, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


Le premier numéro est paru en juillet 2026. Si l'aventure te tente, laisse simplement ton adresse e-mail ci-dessous et rejoins-moi dès la prochaine escale.

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