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Un week-end à Lille : entre art, mémoire ouvrière et héritage familial (Nord)

  • 25 avr. 2023
  • 10 min de lecture

Dernière mise à jour : 19 juin

Je ne suis pas allée à Lille pour Lille. J’y suis allée pour un nom, Pannekoecke, celui de mon grand-père Jean-Paul, qui a grandi à quelques kilomètres du centre, à Roubaix, et dont la famille du Nord nous attendait. Ce nom flamand, qui désigne une crêpe et qui sonne comme un aveu d’appartenance à cette frontière où la France s’arrête et où la Flandre commence, je le portais comme une question davantage que comme un projet de voyage.


Ce que je n’avais pas anticipé, c’est que la ville me paraîtrait familière avant même que je la connaisse, comme si je l’avais déjà habitée. Mes cousins, Christelle, Jérôme, David et Mélanie, nous ont ouvert leurs rues et leurs souvenirs, si bien que je n’ai jamais marché dans Lille en visiteuse de passage mais toujours en quelqu’un qui revient. C’est peut-être pour cela que j’ai fini par voir deux villes là où les guides n’en montrent qu’une : Lille la prospère, celle de l’art et du pouvoir, et Roubaix l’ouvrière, celle du textile et de ma lignée — deux visages d’un même territoire, cousus l’un à l’autre par le fil et par le travail.


Lille est devenue française tard, et par la force. À la mort de Philippe IV d’Espagne en 1665, Louis XIV réclame la Flandre au nom de son épouse Marie-Thérèse, puis lève une armée ; en août 1667, après neuf jours de siège, la ville capitule, et le traité d’Aix-la-Chapelle, signé le 2 mai 1668, scelle son rattachement au royaume. Ce passage de main, on le lit encore dans la pierre car c’est lui qui explique à la fois la citadelle plantée à l’ouest pour tenir une cité conquise et la prospérité marchande qui a suivi. Nous y sommes allés en voiture, au printemps, avec mon mari et mes enfants — et avec, pour une fois, la certitude que le lieu m’attendait.


Pour poser nos valises, nous avions choisi le Novotel Suites Gare Lille Europe et je te le recommande sans hésiter pour ce week-end précis parce que son emplacement règle à lui seul la logistique : il fait face à la gare Lille-Europe et se tient à cinq minutes à pied de celle de Lille-Flandres, si bien que l’on arrive et l’on repart sans voiture,et que l’on rejoint Roubaix en métro en laissant la sienne au parking couvert voisin. Les suites, plus grandes que des chambres ordinaires, avec leur coin salon et leur micro-ondes, changent vraiment les choses quand on voyage avec des enfants, car chacun y retrouve un peu d’espace le soir venu ; et le Vieux-Lille, où commence la première journée, n’est qu’à dix minutes à pied.




Jour 1 — Lille, la ville d’art et de pouvoir


Le Palais des beaux-arts, ou l’art descendu en province


Le Palais des beaux-arts de Lille est l’un des plus grands musées de France après le Louvre et c’est sa raison d’être qui m’a surprise plus que ses dimensions. Son fonds initial ne tient pas au hasard d’une collection privée mais à une décision politique : au tout début du XIXe siècle, l’État choisit de doter quelques grandes villes de province d’œuvres jusque-là concentrées à Paris, parce qu’on jugeait que l’art ne devait pas rester la propriété d’une capitale. Lille, ville de négoce et bientôt d’industrie, en fut. Pour qui croit, comme moi, que la culture est d’abord un droit que l’on rend accessible à ceux qui ne peuvent pas toujours se déplacer, ce musée raconte autant l’histoire de l’art que celle d’une intention.


On y traverse les écoles flamandes, ce qui n’a rien d’étonnant dans une ville longtemps espagnole, avec ses Rubens et ses Van Dyck, puis on arrive devant les deux toiles de Goya, Les Vieilles et Les Jeunes, que l’on a placées de telle sorte qu’elles se répondent : la jeunesse d’un côté, le temps qui défait tout de l’autre. Je suis restée longtemps devant elles parce qu’il est rare qu’un accrochage pense à votre place et vous oblige à regarder dans les deux sens. Plus loin, la Médée furieuse de Delacroix tient le mur à elle seule. Je te conseille de prévoir deux bonnes heures et de ne pas y aller un mardi, jour où le musée reste fermé.




La maison natale de Charles de Gaulle, où une lignée a fait un homme


À quelques rues de là, au 9 rue Princesse, dans le Vieux-Lille, se trouve la maison où Charles de Gaulle est né le 22 novembre 189 et baptisé le jour même à l’église Saint-André. Ce n’est pas la demeure de son père, parisien, mais celle de ses grands-parents maternels, les Maillot, et c’est là que le détail change le regard : la maison abritait jusqu’en 1889 la fabrique de tulle de son grand-père, Jules-Émile Maillot, qui avait introduit à Lille une technique de fabrication alors inconnue en France. Autrement dit, l’homme du 18 juin est né dans un atelier de textile, comme presque tout le Nord de son temps et il se présentait lui-même dans ses Mémoires comme un « petit Lillois de Paris ».


J’aime De Gaulle et ses valeurs et c’est précisément pour cela que cette maison m’a intéréssée : elle ne montre pas l’homme déjà fait, elle montre le terreau qui l’a fait. On y comprend comment une famille bourgeoise mais austère, catholique et patriote — la statue de Notre-Dame-de-la-Foy veille toujours au-dessus du porche — a façonné un caractère avant qu’il n’ait un destin. C’est exactement ce que je cherche dans un lieu : non pas la légende mais la fabrique d’un être. La visite se fait en effectif limité ; je te recommande de réserver et de noter que la maison ferme le mardi.


📍 Informations et réservation : La maison natale de Charles de Gaulle



Le Vieux-Lille, la Grand’Place et le détour par le Merveilleux


On peut ensuite se laisser porter par le Vieux-Lille, ses rues pavées et ses façades à pignons qui disent encore l’ancienne prospérité marchande. La Grand’Place, officiellement place du Général-de-Gaulle, porte en son centre la colonne dite « la Déesse », élevée en mémoire de la résistance de Lille au siège autrichien de 1792 : la ville aime se souvenir qu’elle a tenu bon. Tout près, la Vieille Bourse n’est pas un bâtiment unique mais un ensemble de vingt-quatre maisons identiques refermées autour d’une cour, bâties en 1652 et 1653 par et pour les marchands, ce qui en fait moins un monument qu’un manifeste de fierté commerçante ; on y tient aujourd’hui un marché aux livres et aux fleurs.


Pour le plaisir, je t’indique une halte précise : le Merveilleux, ce gâteau de meringue et de crème fouettée recouvert de copeaux de chocolat, que l’on déguste Aux Merveilleux de Fred. Ma préférence va à l’Excentrique, celui à la cerise. Ce n’est pas un détail de gourmandise gratuit car ces douceurs disent aussi une ville qui n’a jamais séparé le sérieux de l’appétit. Pour bien travailler ne faut-il pas bien manger ? Je crois que je suis un peu influencée par mon signe astrologique, le taureau, pour cette fin de paragraphe.


Merveilleux, pâtisserie lilloise
Les fameux (et délicieux) Merveilleux | 2019 | La voyageuse bruchoise ©

La Citadelle de Vauban, la « reine des citadelles » qui échappe à l’UNESCO


À l’ouest de la ville, la Citadelle a été construite entre 1667 et 1670, dès le rattachement, sur ordre de Louis XIV ; Vauban en pose la première pierre le 17 juin 1668 et la baptise lui-même « la reine des citadelles » car c’est sa première grande réalisation et sans doute la plus aboutie. Pentagone parfait posé sur d’anciens marécages, elle ouvre la fameuse ligne du Pré carré censée protéger Paris de ses voisins du Nord. Je l’ai lue, je l’avoue, avec les yeux de quelqu’un qui vit près de sa frontière de l’Est, parce que c’est le même ingénieur qui dessinera trente ans plus tard la ville en étoile de Neuf-Brisach, sur la plaine d’Alsace que je connais.


Une précision s’impose, parce qu’on lit souvent le contraire : contrairement à ce qu’affirment de nombreux guides, la Citadelle de Lille n’est pas inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Douze fortifications de Vauban l’ont été en 2008, mais pas celle-ci, dont la candidature a même été retirée en 2020 car le site reste une enceinte militaire active qui abrite aujourd’hui un état-major de réaction rapide de l’OTAN. On ne visite donc pas l’intérieur librement : il faut passer par une visite guidée organisée par l’office de tourisme, ou attendre les Journées du patrimoine. Le parc qui l’entoure, lui, et le zoo voisin, gratuit, restent ouverts toute l’année, et c’est là, plus que dans les remparts, que se fait la vraie promenade.



Jour 2 — Roubaix, la ville ouvrière et la mémoire de famille


Roubaix est à vingt minutes de Lille par le métro et pourtant c’est un autre monde. On l’a longtemps appelée la ville aux mille cheminées : capitale du textile, elle s’est élevée sur la laine et le coton, puis a tout perdu quand l’industrie s’est effondrée. Pour moi, ce n’était pas une excursion en marge du séjour ; c’était la raison du séjour parce que mon grand-père, Jean-Paul, y a grandi.


La Piscine, une piscine Art déco devenue musée


La Piscine est née d’une commande du maire socialiste Jean Lebas, qui voulait dans les années 1920, au nom de l’hygiénisme, « la plus belle piscine de France ». L’architecte lillois Albert Baert la bâtit entre 1927 et 1932 sur le plan d’une abbaye, autour d’un jardin, avec un bassin éclairé par deux verrières figurant le soleil levant et le soleil couchant. Le détail qui retient le regard tient à sa fonction première : dans une ville brutalement divisée par les classes, ces bains municipaux furent l’un des rares endroits où ouvriers et bourgeois se croisaient vraiment, nus et égaux devant l’eau.


Fermée en 1985 parce que sa voûte menaçait, la piscine aurait pu être détruite ; elle a été réécrite. Rouverte en 2001 sous le nom de musée d’Art et d’Industrie André-Diligent, transformée par l’architecte Jean-Paul Philippon — l’un de ceux qui avaient fait de la gare d’Orsay un musée —, elle conserve une lame d’eau au creux de l’ancien bassin, des sculptures alignées le long des rives de mosaïque et surtout les collections textiles de la ville. J’aime profondément les lieux qu’on ne rase pas mais qu’on réinvente, ceux qui portent encore ce qu’ils furent ; ici, le musée d’art ne renie pas l’usine, il en garde la mémoire. Le musée ferme le lundi.




Sur les traces des Pannekoecke et le premier Auchan de France


Christelle, ma cousine, et Jérôme, son mari, nous ont ensuite emmenés là où aucun guide ne conduit : devant l’appartement, puis la maison de la famille, devant l’école, devant le parc de Roubaix où l’on a marché, accompagné par la nostalgie. Je n’en donnerai pas les adresses car ces murs ordinaires ne valent que pour nous ; mais j’ai eu, à plusieurs reprises, l’émouvant sentiment de poser mes pas là où mon grand-père Jean-Paul avait été un enfant avant d’être mon aïeul.


Et puis il y a ce lieu qui réunit tout. Le premier magasin Auchan de France a ouvert le 6 juillet 1961 dans une usine textile désaffectée du quartier des Hauts-Champs, à Roubaix — l’enseigne doit d’ailleurs son nom à ce quartier, « Auchan » n’étant que « Hauts Champs » réécrit pour figurer en tête des annuaires. Mes arrière-grands-parents, Gédéon et Raymonde Pannekoecke, y ont travaillé. La révolution de la grande distribution, qui allait redessiner la France, est née dans le cadavre de l’industrie textile qui avait bâti Roubaix, celle-là même à laquelle ma famille appartenait. Devant cette histoire, j’ai compris que ma lignée se tenait exactement sur la charnière de cette mutation : du métier à tisser à la caisse enregistreuse, du fil au commerce.


Rencontrer les vivants a donné un visage à tout cela : Christian, le frère de mon grand-père, et son épouse Mauricette ; ma cousine Christelle, son mari Jérôme et leurs enfants; mon cousin David, sa femme Mélanie et leurs enfants. Je suis contente d’avoir une attache de ce côté-là de ma famille; je les aime bien. On se ressemble beaucoup et pourtant, on se connaissait peu. Si tu as encore du temps, la Villa Cavrois, manifeste moderniste de Mallet-Stevens, se trouve tout près et prolonge la même histoire d’une bourgeoisie industrielle du Nord.


📍 Informations et réservation : La Villa Cavrois à Croix



Ce que je retiens du Nord et de mon week-end à Lille


Ce que je garde de ce week-end ne tient pas dans un musée. Cela tient dans une voiture conduite par mes cousins, qui ralentissait devant une école, devant un parc, devant des façades sans qualité où un enfant nommé Jean-Paul avait grandi avant de devenir mon grand-père.


Nous y sommes retournés depuis, toujours avec la même joie et chaque fois la transmission s’est prolongée un peu plus. Lors d’un voyage suivant, mon père, Jean-Bernard, et sa compagne, Caroline, étaient là, si bien que plusieurs générations marchaient ensemble sur les mêmes pavés. Christian a sorti des photographies pour mettre des visages sur des noms que je portais sans toujours les connaître, ce qui change tout, car un nom devient une personne dès qu’on lui rend un regard. Nous sommes même allés voir un match au stade Pierre-Mauroy, Lille contre Strasbourg — Lille l’a emporté mais ce que je retiens n’est pas le score, c’est d’avoir été là, ensemble.


Lille m’a donné l’art et un morceau de l’histoire de France ; Roubaix m’a rendu une part de mon nom. Le Nord, c’est ce pays qui a tout tissé, tout perdu et tout réinventé, et qui vous accueille non comme on reçoit un visiteur, mais comme on rend un dû. Ce détour, je le devais à mon grand-père, et c’est à lui que je dédie cet article.



FAQ - Week-end à Lille et Roubaix


Combien de temps faut-il pour visiter Lille et Roubaix ? 

Deux jours suffisent à condition de partager le séjour : une journée pour Lille — le Palais des beaux-arts, la maison natale de Charles de Gaulle, le Vieux-Lille et la Citadelle — et une journée pour Roubaix, autour de La Piscine et du patrimoine textile. Les deux villes sont reliées en une vingtaine de minutes par le métro.


Roubaix vaut-il le détour quand on visite Lille ? 

Oui, sans hésiter. La Piscine, ancien bain municipal Art déco devenu musée d’art et d’industrie, est l’une des reconversions de patrimoine les plus réussies de France, et la ville raconte toute l’histoire industrielle du Nord. Elle se rejoint en quinze à vingt minutes de métro depuis le centre de Lille.


Peut-on visiter l’intérieur de la Citadelle de Lille ? 

Non, pas librement, en tous cas. La Citadelle de Vauban reste un site militaire actif qui abrite un état-major de l’OTAN, si bien que son intérieur ne se découvre que lors de visites guidées organisées par l’office de tourisme ou pendant les Journées du patrimoine. Le parc et le zoo qui l’entourent, eux, sont accessibles gratuitement toute l’année.


La maison natale de Charles de Gaulle vaut-elle la visite si l’on n’est pas passionné par le personnage ? 

Oui, parce qu’elle ne raconte pas seulement un homme mais la manière dont un lieu et une lignée forgent un caractère. Installée dans l’ancienne fabrique de tulle de son grand-père maternel, elle se visite en effectif limité ; mieux vaut réserver, et elle ferme le mardi.


Quelle est la meilleure période pour ce week-end ? 

Le printemps et l’automne, pour la lumière et la fréquentation raisonnable. Si tu aimes la foule et le chahut, la grande Braderie de Lille se tient le premier week-end de septembre ; c’est une expérience à part entière, mais ce n’est pas le moment d’une visite tranquille des musées.


Faut-il une voiture pour relier Lille et Roubaix ? 

Non. La métropole se parcourt très bien en transports : le métro relie Lille à Roubaix en une vingtaine de minutes, et la voiture devient vite un embarras dans le centre. Garde-la pour arriver et repartir, pas pour circuler sur place.


[Mise à jour : juin 2026]

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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous où je partage avec toi les coulisses de mes découvertes, les lieux qui m'arrêtent en chemin, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


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