Road-trip de en Bretagne : de la côte de granit rose à Belle-île-en-mer
- 24 juil. 2025
- 21 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
J'avais déjà touché la Bretagne sans vraiment y entrer. Lors d'un précédent voyage qui me menait de la Normandie vers l'ouest, je m'étais arrêtée à Cancale et à Saint-Malo puis j'avais fait demi-tour, comme si la région se gardait pour une autre fois. Cette autre fois est arrivée à l’été 2025 et j'y suis partie pour de bon, avec l'envie de descendre plus loin que la côte d’opale.
Ce qui m'a retenue, dès les premiers jours, c'est une parenté que je n'attendais pas avec ma propre Vallée de la Bruche. La Bretagne porte un régionalisme que je reconnais parce que c'est aussi celui de l'Alsace : une langue qu'on a défendue, une culture qu'on n'a pas laissée se dissoudre, des gens qui tiennent à leur histoire et qui le disent sans s'excuser. On parle souvent de la Bretagne pour ses paysages. On parle beaucoup moins de ce qu'elle a refusé d'oublier et c'est pourtant cela qui m'a accompagnée d'un bout à l'autre du voyage.
Nous y étions en famille, mon mari, mes enfants et moi. Ma fille aura dix-huit ans cette année, si bien que ce road-trip était sans doute le dernier que nous ferions tous ensemble avant qu'elle ne prenne sa propre route. Je ne l'ai pas dit pendant le voyage. Je l'ai su un soir, en regardant la carte et en comptant les jours qu'il nous restait.
Jour 1 — Chartres, la dernière ville avant l'ouest
Pour rejoindre la Bretagne depuis l'Alsace, il faut compter une longue journée de route et j'ai choisi de m’arrêter à Chartres plutôt que sur une aire d'autoroute, parce que c'est une ville qui justifie qu'on s’y intéresse. J'y suis arrivée en début d'après-midi sous un ciel clair et la flèche de la cathédrale se voyait bien avant les premières maisons. Ce n'est pas encore la Bretagne mais c'est déjà une entrée en matière qui donne le ton du voyage : une ville d'histoire, posée dans la Beauce, avant les terres de granit.
Pour le déjeuner, nous nous sommes installés au Comptoir de Sarah, à deux pas de la cathédrale. La carte est courte, les produits frais et c'est exactement ce qu'il faut après plusieurs heures de route avant de repartir.
La cathédrale Notre-Dame de Chartres, bâtie presque d'un seul jet
La cathédrale a été construite à partir de 1194, après un incendie qui avait détruit l'édifice roman précédent. Ce qui change la manière de la regarder, c'est sa rapidité de construction : l'essentiel du chantier fut mené en une trentaine d'années, ce qui est rare au Moyen Âge où les cathédrales s'élevaient sur plusieurs siècles, si bien que Chartres présente une unité de style qu'on ne retrouve presque nulle part ailleurs. On ne contemple pas ici la somme de plusieurs époques superposées mais une seule pensée architecturale tenue jusqu'au bout.
À l'intérieur, ce sont les vitraux qui retiennent le regard, certains datent du XIIe siècle et forment l'un des ensembles médiévaux les mieux conservés d'Europe. Le bleu de Chartres, profond et lumineux, teinte la nef d'une couleur que les reproductions ne rendent jamais vraiment. J'ai surtout cherché le labyrinthe au sol, ce tracé que les pèlerins médiévaux parcouraient à genoux quand ils ne pouvaient pas se rendre à Jérusalem ou à Compostelle. Il n'est dégagé qu'un jour par semaine, le plus souvent le vendredi parce que des chaises le recouvrent le reste du temps. J’ai eu de la chance; je l’ai parcouru comme pour placer ce voyage sous le signe du sacré. Renseigne-toi avant ta visite si tu veux le voir entier, car c'est ce détail-là, plus que la hauteur des voûtes, qui dit ce qu'était la foi ici.
📍 Informations : Site officiel de la cathédrale de Chartres
La Maison Picassiette, l'œuvre d'un ouvrier municipal
À quelques minutes à pied, je me suis rendue à la Maison Picassiette, qui n'a rien à voir avec la pierre gothique et tout à voir avec la patience. Raymond Isidore, ouvrier municipal, a recouvert sa maison entière — murs, sols, meubles, jardin — de mosaïques faites de quatre millions d'éclats de vaisselle ramassés pendant plus de trente ans. Labellisée au titre de l'architecture contemporaine remarquable en 2017, elle vaut le détour pour cette seule raison : un homme sans formation a transformé des objets jetés en un décor cohérent simplement parce qu'il n'a jamais cessé d’exister.
📍 Informations : Maison Picassiette
Pour cette première nuit, j'ai dormi au Novotel de Chartres, à cinq minutes du centre historique : les chambres sont spacieuses, la literie est confortable, le parking est gratuit et il y a de quoi dîner sur place pour ne pas avoir à ressortir après la route. Une étape pratique sur la route vers la Bretagne.
📍 Réservations : Novotel Chartres
Jour 2 — Tréguier, l'entrée en terre bretonne
Le lendemain matin, cap plein ouest. Après un peu plus de quatre heures de route, je me suis arrêtée à Tréguier, dans le Trégor, et c'est là que la Bretagne a vraiment commencé. La première chose qui m'a frappée n'était pas une vue mais une matière : le granit. Il est partout, dans les façades, les seuils, les murets. C’est une pierre grise qui change tout l'éclairage d'une ville. Venant d'Alsace et de ses grès roses, j'ai senti immédiatement que j'entrais dans un autre pays de pierre et que cette région-là ne cherchait pas à plaire au premier regard.
Avant de marcher, je me suis arrêtée à la Krampouzerie, une petite crêperie avec vue sur le port pour savourer ma première galette de blé noir avec du cidre. L'accueil était chaleureux et c'est une chose à laquelle je me suis habituée vite ici.
Tréguier, ville de saint Yves, patron des juristes
Tréguier a été fondée au VIe siècle par saint Tugdual, l'un des sept saints fondateurs de la Bretagne et elle est devenue très tôt un centre religieux, avec un monastère puis un évêché dès le IXe siècle. Mais, c'est ce qu'on apprend de Saint Yves qui surprend : ce prêtre et avocat des pauvres, né ici au XIIIe siècle et canonisé en 1347, est aujourd'hui le patron des juristes dans le monde entier, si bien que chaque mois de mai, des avocats venus de très loin se rassemblent dans cette petite ville pour le Pardon de Saint Yves. Une cité du Trégor de quelques milliers d'habitants reste, pour toute une profession internationale, un point de ralliement. C'est cela, la Bretagne qui ne s'efface pas.
Tréguier est aussi le berceau d'Ernest Renan, écrivain et philosophe du XIXe siècle, dont la maison natale se visite. J'ai pris le temps de déambuler dans les rues pavées, entre maisons à colombages et façades de granit, parce que cette ville ne se livre pas d'un coup : elle se révèle au fil des pas.
Le château de la Roche-Jagu, une sentinelle sur le Trieux
À une trentaine de minutes, je me suis arrêtée au château de la Roche-Jagu, bâti au XVe siècle comme poste de surveillance au-dessus de l'estuaire du Trieux. Sa silhouette sobre, ponctuée de tours et d'un chemin de ronde, dit clairement sa fonction : on ne l'a pas élevé pour le plaisir des yeux mais pour tenir un passage. Le parc, labellisé Jardin remarquable, descend vers l'eau entre jardins médiévaux et camélias, et j'y ai marché longtemps avant de reprendre la route.
📍 Informations : Château de la Roche-Jagu
Une quarantaine de minutes plus tard, j'ai posé les valises à Plouaret, mon point de chute pour trois nuits. Le gîte L'Amour Breizh, une longère bretonne dans un hameau à quelques kilomètres du bourg, est spacieux, bien équipé et surtout très calme, ce qui en fait une base idéale pour rayonner ensuite vers la côte de granit rose comme vers les enclos paroissiaux. Pense à le réserver plusieurs mois à l'avance parce que les bonnes adresses de ce genre partent vite l'été.
📍 Réservations : Gîte L'Amour Breizh
Pour clore cette première soirée bretonne, nous avons pique-niqué sur la plage de Saint-Efflam, à regarder la lumière baisser sur la baie. Pas besoin de programme : la présence à soi suffit !
Jour 3 — La Côte de granit rose, une couleur qui ne s'explique pas
De tout le voyage, c'est la matinée que je garde en premier. Je voulais voir la côte de granit rose, entre Trégastel et Ploumanac'h et je voulais la voir avant tout le monde, parce qu'un site très fréquenté ne se donne qu'aux premières heures.
Trégastel et l'île Renote, au lever du jour
Je suis arrivée à Trégastel de bonne heure et j'ai entamé le tour de l'île Renote vers neuf heures, dans une lumière encore basse. Il faut compte une heure environ pour silonner entre des blocs de granit aux formes lourdes, posés là comme s'ils avaient toujours été à cette place. Ce qui surprend, c'est la couleur : un rose qui paraît irréel et qui n'a pourtant rien d'un artifice, puisqu'il vient d’un minéral, le feldspath, contenu dans la roche. La côte est restée préservé, et cela se voit : il n’y a pas de constructions accrochées au rivage ou de béton entre les rochers. À cette heure-là, j'étais presque seule. Vers dix heures et demie, les premiers groupes sont arrivés et c'était le signal du départ.
📍 Randonnée : Le tour de l’île de Renote
Ploumanac'h, élu village préféré des Français
Tout proche, Ploumanac'h a été élu village préféré des Français en 2015 et la fréquentation s'en ressent. Pourtant, je n'y ai rien trouvé de gâché. Le phare de Mean Ruz, entièrement bâti en granit rose, domine l'entrée du port : le premier phare datait de 1860, mais il a été détruit par les troupes allemandes en 1944, et celui qu'on voit aujourd'hui a été reconstruit en 1948. Ce simple fait change la lecture du paysage car ce qui ressemble à un décor immuable porte en réalité la trace de la guerre, comme tant de choses ici.
Dans les boutiques, j'ai retrouvé l'artisanat breton que j'aime : les illustrations de Pauline Launey, dont le travail capte la région avec justesse et les cirés de la marque Bastingage, dont j'ai rapporté un modèle corail — utile, on le verra le lendemain. Avant de repartir, nous avons déjeuné à la crêperie Le Cabestan, près du port, sur une terrasse ombragée. Une adresse simple que je recommande sans réserve.
La Cité des Télécoms, là où l'image a traversé l'Atlantique
L'après-midi, j'ai changé d'époque en allant à la Cité des Télécoms de Pleumeur-Bodou, à un quart d'heure. Le site n'a pas été choisi au hasard : c'est ici qu'a été reçu, en 1962, le premier signal de télévision transmis à travers l'Atlantique par le satellite Telstar et l'immense radôme blanc qui abritait l'antenne est aujourd'hui classé monument historique. Les espaces rétro font remonter des souvenirs précis à mes enfants comme à moi, et c'est une halte qui complète bien la journée, parce qu'elle relie cette côte ancienne à une histoire toute récente. Nous sommes ensuite rentrés à Plouaret.
📍 Informations : La Cité des Télécoms
Jour 4 — Perros-Guirec et les Sept-Îles, la côte sous la pluie
Le ciel était couvert quand nous avons pris la direction de Perros-Guirec, à une demi-heure. Je comptais marcher sur le sentier des douaniers, le GR34, et la portion entre Perros et Ploumanac'h est l'une des plus belles de Bretagne. La pluie en a décidé autrement ou plutôt elle a décidé d'une autre version.
Le sentier des douaniers, version arrosée
À peine partie de la plage de Trestraou, une fine bruine s'est transformée en averse. Je n'ai pas fait demi-tour parce que la pluie donne au granit une teinte plus dense, presque rouge sombre et que la mer finit par se confondre avec le ciel. J'ai marché un peu plus d'une heure jusqu'à la pointe de Ploumanac'h sans croiser grand monde, dans une Bretagne intime et un peu sauvage. Au retour, le soleil a repris le dessus et m'a montré le même sentier autrement. C'est cela qu'on apprend ici : la côte se vit sous tous les temps et la météo ne se subit pas, elle se prend telle qu'elle vient.
À midi, nous nous sommes installés au Lo-Soli, à deux pas de la plage. Les moules-frites y sont charnues et bien cuites, servies dans une ambiance détendue et c'est exactement le déjeuner qu'on espère après une marche mouillée.
La réserve des Sept-Îles et ses macareux
En milieu d'après-midi, nous avons embarqué avec Armor Navigation vers la réserve naturelle des Sept-Îles. La mer était calme, les goélands escortaient le bateau et les îles sont apparues vite : l'île Rouzic, couverte de fous de Bassan, et l'île aux Moines avec son phare et ses restes de fortifications. J'ai même aperçu un phoque posé sur un rocher. Mais le détail qui change la valeur du lieu, c'est que les Sept-Îles abritent la seule colonie de macareux moines de France : ce petit oiseau au bec coloré, devenu une figure des côtes bretonnes, ne niche plus ici qu'à quelques centaines d'individus, qui reviennent chaque année sur Rouzic. Savoir qu'on regarde l'unique point du pays où ils se reproduisent suffit à rendre la sortie intéressante, au-delà de la promenade en mer.
📍Informations : Traversée vers les Sept-Îles avec Armor Navigation
Jour 5 — Les enclos paroissiaux, l'art de ceux qui n'avaient pas d'académie
Ce matin-là, j'ai quitté Plouaret pour le Finistère intérieur et une Bretagne plus secrète, celle des enclos paroissiaux. Ces ensembles ne ressemblent à rien d'autre en France et il faut comprendre d'où ils viennent pour les regarder vraiment.
Saint-Thégonnec, Guimiliau, Lampaul-Guimiliau
Un enclos paroissial réunit le plus souvent trois éléments derrière un mur d'enceinte : un calvaire, un ossuaire et l'église, richement sculptée. Ils ont été bâtis entre le XVIe et le XVIIIe siècle et ce détail économique éclaire tout le reste : leur richesse vient du commerce du lin, qui a enrichi les paroisses bretonnes au point qu'elles rivalisaient entre elles à coups de calvaires et de retables. À Saint-Thégonnec, le baldaquin de bois polychrome du chœur arrête net. À Guimiliau, le calvaire déploie des dizaines de personnages et l'intérieur croule sous les retables et les sablières ciselées. À Lampaul-Guimiliau, moins fréquenté, l'ossuaire dit avec pudeur le rapport des Bretons d'autrefois à la mort.
Ce n'est pas le grand art académique des cathédrales et c'est précisément ce qui me touche : une émotion brute, sincère, sortie de mains rurales et non d'un atelier de cour. À Guimiliau, un jeune guide bénévole proposait la visite gratuitement. J'aime cet accès libre à la culture parce qu'il forme en même temps les passeurs de demain : celui qui explique aujourd'hui les codes d'un calvaire sera peut-être celui qui les sauvera plus tard. C'est gagnant pour tout le monde et cela en dit long sur la place de la transmission en Bretagne — une chose que je reconnais, parce que je la pratique chez moi.
Pour déjeuner, nous nous sommes arrêtés aux Crêpes d'Alex, à Landivisiau : le service est rapide et les galettes sont croustillantes. Une halte sans prétention où l'on sent le respect du produit.
Saint-Nic, à la lisière de la presqu'île de Crozon
En début d'après-midi, j'ai quitté les terres du Léon pour le littoral sud du Finistère et une heure plus tard j'étais à Saint-Nic, un bourg discret entre douces montagnes et mer ouverte, à la lisière de la presqu'île de Crozon. Le logement, réservé des mois plus tôt, est simple mais accueillant, avec tout ce qu'il faut pour ralentir après une journée dense. En fin de journée, nous avons longé la plage immense de la baie de Douarnenez, où les chars à voile traçaient leurs courbes sur le sable mouillé, et je me suis assise sur un rocher pour regarder le soleil descendre, sans avoir besoin d'en dire davantage.
📍 Réservations : Appartement Pentrez
Jour 6 — La presqu'île de Crozon, la paix sous surveillance
La presqu'île de Crozon s'avance entre la rade de Brest et la baie de Douarnenez en un large trident de falaises, de caps et de criques. C'est la Bretagne la plus brute du voyage mais sa beauté n'est qu'une partie de son identité, parce que cette terre est aussi, et peut-être d'abord, une terre militaire.
Un peu d'histoire et une découverte
Habitée dès la Préhistoire, la presqu'île garde des mégalithes comme les alignements de Lagatjar, puis elle relève des Osismes à l'époque gallo-romaine avant d'être rattachée au duché de Bretagne. Mais c'est au XXe siècle qu'elle prend son rôle décisif : poste avancé de défense, elle se couvre de fortifications et sert de base à la Marine nationale. Je ne savais pas, en arrivant, que de vastes zones restaient sous contrôle militaire et cette découverte a coloré toute la journée. Elle m'a fait comprendre une chose simple et un peu froide : la paix est là, mais elle reste fragile, puisque tout demeure en place pour réagir vite en cas de besoin. Et il y a un paradoxe à cela car cette emprise de l'armée, en freinant l'urbanisation, a préservé la lande et les falaises bien mieux que ne l'aurait fait n'importe quel autre destin.
Pointe des Espagnols, alignements de Lagatjar, tour Vauban
Premier arrêt au nord, à la Pointe des Espagnols, face à Brest de l'autre côté de la rade. Son nom vient d'un épisode précis : en 1594, des troupes espagnoles y débarquèrent pour soutenir les catholiques bretons contre les protestants français, débarquement vite repoussé mais resté dans la toponymie. C'est là que j'ai vu passer un sous-marin, le premier de ma vie, et l'image dit tout du lieu.
Vers Camaret-sur-Mer m'attendaient les alignements de Lagatjar, plus de quatre-vingts menhirs dressés en lignes, moins connus que Carnac mais tout aussi muets sur leur sens. Puis, la tour Vauban, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, élevée à la fin du XVIIe siècle pour protéger la rade de Brest dans le système de défense imaginé par Vauban. Du haut de cette tour à taille humaine, la vue sur le port rappelle qu'ici l'histoire militaire et le littoral n'ont jamais été séparés.
Nous avons déjeuné Chez Germaine, à Camaret, une crêperie familiale à la décoration marine. Au menu, ce fut galette au saumon fumé, cidre local et crêpe au caramel au beurre salé.
Pen-Hir, Dinan, Cap de la Chèvre
L'après-midi a tenu ses caps. À la pointe de Pen-Hir, un à-pic de soixante-dix mètres tombe vers les Tas de Pois, ces trois rochers plantés dans la mer, et le vent y souffle sans relâche. Je me suis arrêtée devant le monument aux Bretons de la France libre, une croix de Lorraine blanche dressée en mémoire des résistants embarqués pour Londres en 1940 ; sa présence, ici, ferme la boucle de ce que la journée m'avait appris sur la mémoire militaire de la presqu'île. Plus au sud, la Pointe de Dinan déroule ses falaises sculptées par l'érosion, puis le Cap de la Chèvre offre le point le plus dénudé, une lande rase face au large, avec au loin les contours de l'île de Sein. Nous sommes rentrés à Saint-Nic fatigués et contents, après avoir vu la Bretagne à l'état brut.
Jour 7 — Locronan et Quimper, le lin et la faïence
Après le sauvage de Crozon, j'ai pris la direction du cœur de la Cornouaille et deux villes que tout oppose : Locronan, figée dans le temps, et Quimper, vivante.
Locronan, une richesse née des voiles de navires
Départ tôt pour Locronan, classé parmi les plus beaux villages de France, où j'ai voulu arriver vers neuf heures, avant que les cars ne se garent autour de dix heures. J’ai découvert des ruelles pavées, et des maisons Renaissance en granit mais aucune enseigne criarde. Fondée au Ve siècle autour de saint Ronan, moine irlandais, la cité doit pourtant sa richesse à autre chose qu'au pèlerinage : au XVIIe siècle, on tissait ici les toiles de lin qui devenaient les voiles des navires français et bretons, et c'est ce commerce qui explique l'élégance austère de ses façades. Voir la voilure du grand large dans les murs d'un village de l'intérieur, voilà qui est surprenant.
J'ai poussé la porte de l'église Saint-Ronan, entre gothique flamboyant et sobriété bretonne, puis je me suis attardée dans une librairie un peu mystique, aux rayons soignés avec de beaux livres sur la Bretagne, des contes, des récits de marins et quelques ouvrages de sorcellerie. Cela m'a parlé directement, parce que j'anime chez moi un sentier consacré aux savoirs anciens et aux procès de sorcières et qu'il me fallait bien venir voir de près cette culture celte où les traditions païennes ont peut-être pris racine. Je n'ai pas tranché la question sur place mais elle m'a suivie jusqu'à Carnac.
Quimper et l'axe dévié de sa cathédrale
À une demi-heure, Quimper, capitale historique de la Cornouaille, change tout le rythme : une ville douce, traversée par l'Odet, cernée de maisons à pans de bois. Avant de marcher, nous avons déjeuné à la Crêperie du Quartier, un peu à l'écart de l'agitation, aux murs de pierre et aux tables de bois. Je me suis régalée avec une galette poireaux et Saint-Jacques et une crêpe au chocolat.
La cathédrale Saint-Corentin garde un détail qu'on ne remarque qu'une fois qu'on le sait : son axe est légèrement dévié, volontairement, pour figurer la tête du Christ penchée sur la croix. Une fois cette intention connue, on ne voit plus l'édifice de la même façon, car ce qui pourrait passer pour un défaut de construction devient un geste de sens. J'ai ensuite flâné le long de l'Odet et dans les ruelles, entre faïenceries et galeries, parce que Quimper réussit cette chose rare : rassembler avec subtilité le patrimoine et l'art de vivre.

En fin de journée, j'ai posé les valises à l'Ibis de Quimper, bien situé, calme et confortable. Rien d'autre à en dire et c'est tant mieux après une journée bien remplie.
📍 Réservations : Ibis Quimper
Jour 8 — Concarneau et Carnac, la pierre dressée
De Quimper, une demi-heure suffit pour rejoindre Concarneau et l'on se retrouve devant des remparts posés sur la mer.
La Ville close de Concarneau, une cité derrière ses murs
La Ville close de Concarneau tient sur un îlot, ceinturée d'épais remparts de granit et l'on y accède par un petit pont. À l'intérieur, c'est une enfilade de ruelles pavées, de boutiques d'artisans et de maisons à colombages. L'histoire remonte au Moyen Âge, mais c'est au XVIIe siècle que la ville devient un port stratégique, avec son chantier naval et sa pêche au thon et aujourd'hui encore le port de Concarneau reste l'un des plus importants de France. J'aime ces petites villes fortifiées, leurs ruelles et leurs boutiques de qualité, et celle-ci en est une des plus tenues que je connaisse. J'ai fait le tour complet des remparts, avec vue sur les bateaux et les allers-retours du bac, avant une halte gourmande à la Maison du Kouign-Amann, à deux pas.
Carnac, plus ancien que les pyramides
L'après-midi, après un peu plus d'une heure de route vers le Morbihan, je découvre Carnac et ses alignements de menhirs : plus de trois mille pierres dressées sur plusieurs kilomètres. Le fait qui remet tout en perspective, c'est leur âge — le Néolithique, entre cinq mille et deux mille ans avant notre ère, soit bien avant les pyramides d'Égypte. Et l'on ignore toujours leur fonction : est-ce un lieu de culte, un calendrier solaire ou des sépultures ? La légende, elle, y voit des soldats romains figés par saint Cornély. J'ai pris une visite guidée, parce qu'un site pareil ne se comprend pas seul, et je suis repartie sans réponse mais avec une certitude : il y a dans cet alignement une intention et c'est ce mystère tenu sur des millénaires qui rejoint la question que je m'étais posée à Locronan.
📍 Informations : Alignements de Carnac
Pour le déjeuner, nous avons opté pour Le Patio, à Carnac, une adresse conviviale qui sert des burgers, y compris en version végétarienne, dans un pain fait maison. De quoi contenter toute la famille avant la suite.
En fin d'après-midi, direction Erdeven, entre mer et campagne, où nous avions réservé une location pour deux nuits, avec un jardin et une piscine, utile pour se délasser après les visites.
📍 Réservations : Maisonnette à Erveden
Jour 9 — Belle-Île-en-Mer, le refuge de Sarah Bernhardt
Réveil avant l'aube à Erdeven parce que c'était le jour de Belle-Île. Après une courte route jusqu'à Quiberon, nous avons embarqué sur le ferry pour Sauzon et la traversée d'une demi-heure montre déjà la côte sauvage avant même d'aborder. Sauzon, sur la côte nord, accueille le visiteur avec ses maisons colorées bordant les quais.
Sauzon et la Pointe des Poulains
Après un petit-déjeuner au Dérapage, une adresse jeune installée sur le port de Sauzon, nous sommes partis vers la Pointe des Poulains, à l'extrême nord-ouest de l'île. Les falaises s'y dressent, le vent s'engouffre dans la lande et le phare marque le point où la terre cède à l'Atlantique.
Sarah Bernhardt, d'un fort militaire à un atelier d'artiste
Juste à côté du phare, j'ai visité le musée installé dans l'ancienne demeure de Sarah Bernhardt. L'histoire mérite qu'on s'y arrête parce qu'elle inverse l'usage d'un lieu : en 1894, la tragédienne découvre la Pointe des Poulains et achète l'ancien fortin militaire planté à l'extrémité du cap. Pendant plus de trente ans, elle y revient chaque été, fait venir ses meubles et un piano, aménage un petit théâtre dans une dépendance et transforme peu à peu cet ouvrage de défense en refuge de création. Un fort bâti pour surveiller la mer devient un atelier face au large : c'est ce renversement, plus que les objets exposés que je retiens de la visite, plutôt émouvante.
📍 Informations : Maison de Sarah Bernhardt
Je suis revenue à Sauzon en bus mais un sentier côtier permet de le rejoindre à pied en trois quarts d'heure, à travers landes et criques, et je le conseille à qui a le temps. Pour le déjeuner un peu tardif, j'ai choisi une terrasse à L'Herminoise, face au port. C’est un plaisir de goûter aux galettes croustillantes avec une vue sur les bateaux. J'ai flâné un moment dans le port de Sauzon, l'un des plus authentique de l'île, avant de reprendre le ferry vers Quiberon puis la route d'Erdeven.
📍 Informations : Traversée Quiberon / Belle-Île-en-Mer
Jour 10 — Vannes et le maquis de Saint-Marcel, une terre de résistance
Après une nuit à Erdeven, j'ai quitté la côte sauvage pour Vannes, à une demi-heure, et changé encore de registre pour des remparts fleuris, des maisons à pans de bois et des placettes animées.
Vannes, cité médiévale au cœur battant
Les remparts de Vannes sont parmi les mieux conservés de Bretagne et la vieille ville s'ouvre par la porte Saint-Vincent sur un lacis de venelles. Avant de marcher, nous avons pris un petit-déjeuner copieux à L'Escale, près du port. Ensuite, j'ai pris le temps de découvre le quartier Saint-Patern, l'un des plus anciens, puis la place des Lices, plus contemporaine avec ses cafés et ses librairies. Vannes tient ensemble le patrimoine et l'art de vivre, comme Quimper, mais sur un mode plus animé.
Le Musée de la Résistance bretonne, à Saint-Marcel
La pluie s’est invitée alors j'ai ensuite quitté les ruelles de Vannes pour un lieu plus grave : le Musée de la Résistance bretonne, à Saint-Marcel, à une vingtaine de minutes. Installé dans un parc boisé, il retrace le rôle de la Bretagne dans la Résistance, et notamment l'histoire du maquis de Saint-Marcel, l'un des plus importants de France, où se livra en juin 1944 un combat décisif. Les visages des jeunes résistants, les armes cachées dans les granges et les messages codés : la force du lieu tient à la sobriété dont elle raconte d’histoire de héros ordinaires. Cette visite a donné au voyage une profondeur que je cherchais sans le dire parce qu'au-delà des paysages et des légendes, la Bretagne est aussi une terre de courage et que ce courage-là fait écho à l’histoire de mon territoire natal, portée par le Mémorial d'Alsace-Moselle et le Struthof. Deux régions de bordure de France et deux mémoires qui n'ont pas voulu se taire.
📍 Informations : Musée de la résistance
En fin de journée, j'ai rejoint l'Ibis de Vannes, à quelques minutes du centre, pour une soirée simple et reposante.
📍 Réservations : Ibis Vannes
Jour 11 — Châteaudun et Orléans, sur le chemin du retour
Le retour vers l'Alsace est long et je l'ai coupé là où il méritait de l'être. De Vannes, environ quatre heures de route mènent à Châteaudun, sur les rives du Loir, où nous avons déjeuné à L'Atelier d'Ozanne, un salon de thé, où tout est fait maison.
Le château de Châteaudun, le logis de Jean de Dunois
Moins connu que les grands châteaux de la Loire, le château de Châteaudun mériterait d'apparaître sur davantage d'itinéraires. Construit au XIIe siècle sur un ancien castrum, d'abord forteresse médiévale, il doit son allure singulière à Jean de Dunois, dit le bâtard d'Orléans et compagnon de Jeanne d'Arc, qui fit bâtir au XVe siècle un logis à la transition du gothique flamboyant et de la Renaissance. Voir, dans un même monument, le donjon roman des origines militaires et l'élégance d'un logis princier, c'est lire d'un coup d'œil le passage d'un monde à l'autre. J'ai terminé la visite sur la terrasse, au-dessus du Loir.
📍 Informations : Château de Châteaudun
La cathédrale d'Orléans et l'ombre de Jeanne d'Arc
Avant de rejoindre l'étape du soir, je me suis arrêtée devant la cathédrale Sainte-Croix d'Orléans, dont la façade gothique et les deux tours captent le regard. Son histoire est faite d'interruptions : une première basilique au IVe siècle, détruite par les Normands, un chantier gothique lancé au XIIIe siècle, brisé par les guerres de Religion, et un achèvement qui n'est venu qu'au XIXe siècle. Mais ce qui rend ce lieu unique, c'est son lien avec Jeanne d'Arc, qui assista à la messe ici en 1429, la ville venant d'être délivrée du siège anglais, et dont les vitraux retracent tout le parcours. La nef, baignée de lumière, offrait un dernier moment de calme avant la fin de la route.
J'ai passé cette dernière nuit au Novotel d'Orléans, confortable pour une halte avant le retour en Alsace. La boucle était presque bouclée.
📍 Réservations : Novotel Orléans
À lire aussi. Si tu veux rejoindre la Bretagne par un autre chemin, en passant d'abord par les côtes normandes et les plages du Débarquement, je raconte cet itinéraire dans mon article Road-trip de la Normandie à la Bretagne.
La Bretagne, une région qui a du caractère
De retour en Alsace, ce qui me reste de la Bretagne n'est pas une suite de paysages. C'est une obstination. La Bretagne a sauvé sa langue quand on lui demandait de l'oublier, elle a gardé ses saints, ses calvaires, ses morts de la Résistance et ses pierres dressées dont personne ne connaît plus le sens et elle les a conservés sans les transformer en décor. Les jeunes guides bénévoles des enclos, qui faisaient visiter gratuitement les calvaires l'été de notre passage, disaient à eux seuls ce qu'est cette terre : un endroit où l'on transmet avant même qu'on ne demande.
C'est pour cela que la parenté avec ma Vallée de la Bruche ne m'a pas quittée. Deux régions de bordure de France, deux cultures qu'on a voulu effacer et deux mémoires qui ne s'excusent pas d’avoir été traversé par l’Histoire.
Ma fille a marché devant moi sur le sentier des douaniers, sous la pluie, sans se retourner. C'est l'image que je garderai de ce dernier voyage à quatre. La Bretagne n'est pas une région qui se visite. C'est une région magique !
FAQ — Road-trip en Bretagne
Combien de jours faut-il pour un road-trip en Bretagne ?
Onze jours suffisent pour relier la côte de granit rose, la presqu'île de Crozon, la Cornouaille et le Morbihan sans courir, à condition de poser plusieurs nuits au même endroit. J'ai installé trois bases — Plouaret, Saint-Nic et Erdeven — pour limiter les trajets quotidiens et garder du temps sur place.
Quel est le meilleur moment de la journée pour voir la côte de granit rose ?
Le matin, avant dix heures. À Trégastel, l'île Renote était presque déserte quand j'ai entamé le tour vers neuf heures et les premiers groupes ne sont arrivés que vers dix heures et demie.
Qu'est-ce qu'un enclos paroissial breton ?
C'est un ensemble religieux fermé par un mur d'enceinte, qui réunit un calvaire, un ossuaire et une église richement sculptée. Bâtis entre le XVIe et le XVIIIe siècle grâce au commerce du lin, les plus connus se trouvent à Saint-Thégonnec, Guimiliau et Lampaul-Guimiliau, dans le Finistère.
Les alignements de Carnac sont-ils plus anciens que les pyramides ?
Oui. Ils datent du Néolithique, entre cinq mille et deux mille ans avant notre ère, soit bien avant les pyramides d'Égypte. Leur fonction exacte reste inconnue à ce jour.
Peut-on visiter Belle-Île-en-Mer à la journée ?
Oui. Le ferry relie Quiberon à l'île en une trentaine de minutes. Une journée suffit pour Sauzon, la Pointe des Poulains et la maison de Sarah Bernhardt ; il faut prévoir plus de temps pour faire le tour de l'île.
Pourquoi la presqu'île de Crozon est-elle restée si sauvage ?
L'armée y occupe de vastes zones depuis le XXe siècle. Cette emprise militaire a freiné l'urbanisation et préservé, presque par accident, la lande et les falaises.
[Mise à jour : Juin 2026]



























































































































Commentaires