Mémoire de la Seconde Guerre Mondiale dans la Vallée de la Bruche
- 13 févr. 2023
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 juin
Il y a des lieux qui ne s'oublient pas parce qu'ils portent une énergie particulière. La Vallée de la Bruche est l'un d'eux. J'y ai grandi, j'y vis encore et pourtant il m'a fallu du temps pour écrire sur cette partie de son histoire — la plus lourde, la plus nécessaire aussi. L'histoire des camps nazis implantés ici pendant la Seconde Guerre mondiale n'est pas une parenthèse régionale : elle est le cœur d'un territoire qui a vécu l’horreur et, c’est pourquoi, il a un rôle de transmission important.
Je ne suis pas venue à ces lieux par curiosité touristique. J'y suis venue d'abord enfant, avec ma famille, sans musée alors pour cadrer la visite car la mémoire passait par les mots des anciens. Aujourd'hui, j'y retourne presque chaque année avec mes enfants ou mes élèves. Ce que je dis ici vient de toutes ces expériences-là à la fois.
Le camp de Schirmeck ou la terreur à quelques pas de chez soi
Le Sicherungslager Vorbruck-Schirmeck n'était pas un camp de concentration au sens strict du terme. C'était quelque chose de peut-être plus insidieux pour les Alsaciens et les Mosellans : un camp de sûreté, conçu spécifiquement pour briser ceux qui refusaient d'adhérer au régime nazi sur leur propre sol. Construit en 1940 dans la rue du Souvenir à La Broque — ironie tragique du nom —, il avait été initialement aménagé par l'armée française pour des réfugiés pendant la drôle de guerre. Les nazis en firent un outil de répression locale d'une brutalité systématique.
Sous la direction du SS-Hauptsturmführer Karl Buck, réputé pour ses méthodes impitoyables, 10 000 détenus passèrent par Schirmeck entre 1940 et novembre 1944. 78 y perdirent la vie. Plusieurs centaines furent transférés au Struthof pour y être exécutés. Les travaux forcés, entre autres à la carrière d’Hersbach, rapportaient aux nazis jusqu'à 150 000 Reichsmarks par mois. La peur de Schirmeck était si prégnante dans les familles alsaciennes que des prières circulaient sous le manteau, demandant à Dieu d'épargner ce sort aux leurs.
Le camp lui-même a été intégralement démantelé entre 1954 et 1960. De ce lieu où tant de personnes ont été brisées, envoyées vers le Struthof ou vers la mort, il ne reste aujourd'hui qu'une stèle mémorielle inaugurée en 2019 et une plaque sur le bâtiment de la Kommandantur. C'est peu pour ce que ces murs ont contenu. Mais, c'est là et cela oblige à s'arrêter, à se souvenir.

Le Mémorial d'Alsace-Moselle, pour comprendre un triste épisode historique
Le Mémorial d'Alsace-Moselle a ouvert le 18 juin 2005, date choisie en référence à l'appel du Général de Gaulle. Le bâtiment lui-même, avec sa façade de verre qui surplombe la Vallée de la Bruche, fait face à la direction du Struthof. Ce n'est pas un hasard de géographie : les deux lieux se répondent et la visite du Mémorial donne au camp son contexte, sans lequel on risque de ne voir que les baraques sans comprendre la mécanique qui les a produites.
Le parcours couvre 75 ans d'histoire — de 1870 à la construction européenne — sur 3 000 mètres carrés. Ce qui frappe dès l'entrée dans la première salle, c'est la hauteur des murs : 12 mètres sont couverts de 148 portraits photographiques d'Alsaciens et de Mosellans de tous âges et de toutes conditions. Les portraits sont nominatifs. On s'arrête sur un regard, une coiffure ou la coupe d'un vêtement. Ce que les livres d'histoire désignent comme « les populations civiles » reprend ici des visages précis et des noms.
La scénographie avance ensuite par immersions successives. Une gare de village reconstituée, avec des valises et des ordres d'évacuation affichés au mur — c'est l'exode de 430 000 Alsaciens et Mosellans vers le Sud-Ouest en 1939. Un couloir mène vers un fort de la Ligne Maginot, le Schoenenbourg : murs blancs, rails au sol, dortoirs et portes blindées; tout y est. Puis un autre couloir, où les plaques de rues passent progressivement du français à l'allemand et les drapeaux du tricolore à la croix gammée. La bascule se fait sous les yeux du visiteur, dans l'espace d'une dizaine de mètres. Pour une personne qui n'a connue qu'un seul pays depuis sa naissance, c'est une façon de rendre concret ce que quatre changements de nationalité en 75 ans signifie dans un quotidien.
Le parcours mène ensuite vers l'univers concentrationnaire avant de déboucher sur les salles consacrées à la Résistance et à la libération. La dernière partie, intitulée Chemins d'Europe, retrace la construction européenne depuis 1945 : comment de cette destruction organisée est né, lentement, un projet de paix entre des pays qui s'étaient déchirés pendant trois quarts de siècle. C'est la conclusion logique d'un parcours qui refuse de laisser le visiteur dans la seule horreur.
Ce qui me touche, au-delà de la scénographie — qui est effectivement bien construite —, c'est la rigueur chronologique de l'ensemble. Les salles donnent les clés avant de donner les images. Pour les adolescents que j'y accompagne chaque année, c'est précieux : ils comprennent la logique. J'apprécie aussi toutes les expositions temporaires gratuites. Elles sont toujours pertinentes.
Je te conseille de commencer ta journée ici avant de prendre la route vers Natzwiller. Compte deux heures minimum et prévois un temps de silence après, avant de reprendre le volant.
Jean-Louis Charpentier, malgré-nous, a choisi le silence
Ma visite au Mémorial a une résonance personnelle que je ne peux pas taire. Mon arrière-grand-père, Jean-Louis Charpentier, a été enrôlé de force — comme des dizaines de milliers d'Alsaciens — dans l'armée allemande. Il est parti sur le front de l'Est. Fait prisonnier par les Russes, il n'a pas été envoyé à Tambov comme beaucoup de malgré-nous, mais dans des fermes à travail forcé, d'où il est revenu très amaigri un peu après la fin de la guerre. Jusqu'à sa mort en 1995, il n'a plus jamais parlé de cet épisode de sa vie.
J'ai eu la chance de le côtoyer pendant 9 ans. Il m’a toujours impressionné et je n'imaginais pas alors tout ce qu'il portait. Je regrette de ne pas l'avoir interrogé davantage mais j’étais bien trop jeune pour le faire, pour comprendre. Ma grand-mère, ma mère ou ma tante n’ont pas eu plus d’explications ou de réponses à leurs questions. Certaines souffrances se taisent parce qu'elles n'ont pas de mots ou parce que les mots feraient trop mal à ceux qui écoutent.
Le camp de Natzweiler-Struthof, seul camp de concentration sur sol français annexé
À Natzwiller, le camp du Struthof occupe le flanc d'une montagne. On y monte par une route qui serpente dans les sapins et c'est seulement au dernier virage que le camp apparaît. Le camp a été ouvert en mai 1941, après que les nazis eurent découvert sur le Mont-Louise un filon de granit rose que le Reichsführer Himmler convoitait pour les chantiers du Reich. Entre 1941 et 1945, environ 52 000 prisonniers y ont transité — plus de 32 nationalités, principalement des opposants politiques, des résistants et des Juifs déportés. La carrière de granit employait jusqu'à 1 400 déportés dans des conditions meurtrières. Entre 17 000 et 22 000 personnes y ont péri suite à un épuisement, une expérience médicale ou une exécution.
Ce qui m'a arrêtée lors de mes premières visites avec l'école, c'est la potence. Elle se dresse dans la cour, visible de loin. Elle est l'image même de la mort organisée, de la mort bureaucratique. Et pourtant — fait que l'on mesure mal sans les chiffres — c'est le four crématoire qui a fait le plus de morts. La potence est visible ; le four, lui, était discret. Cette dissymétrie dit quelque chose d'essentiel sur le fonctionnement du système concentrationnaire : la terreur se montrait, l'extermination, elle, se cachait.
Mon grand-père maternel, Fernand Fluck, était natif de Natzwiller. Enfant, il a vu les soldats américains arriver. L'un d'eux lui a tendu un chewing-gum, une confiserie qu'il découvrait pour la première fois. Il m'a raconté ce goût sucré, inattendu, au milieu du chaos de la libération — un détail infime qui dit tout sur ce que signifiait alors retrouver un geste d'humanité ordinaire. Il est parti trop tôt, en 1997, fragilisé par les carences alimentaires de ces années de guerre. Je ne saurai jamais tout ce qu'il avait à dire.
Le Centre européen du résistant déporté, seuil indispensable avant le camp
Inauguré en novembre 2005 par le président Chirac, le Centre européen du résistant déporté a été construit au-dessus de la Kartoffelkeller, une cave en béton de 120 mètres de long construite par des déportés. Le fait seul mérite qu'on s'y arrête : on visite un musée bâti sur le travail forcé. Le parcours permanent — intitulé « S'engager, résister et combattre » — retrace le fonctionnement du système concentrationnaire et les formes de résistance que des femmes et des hommes ont opposées à ce système. Je recommande de commencer par le Centre avant de visiter le camp : il donne le cadre sans lequel certaines choses dans les baraques restent incompréhensibles.
Ce que transmettre veut dire, concrètement
Le devoir de mémoire est une formule que j'entends souvent et qui m'agace un peu, non pas parce qu'elle est fausse, mais parce qu'elle dispense trop facilement de réfléchir à ce que transmettre signifie en pratique. Les familles ne font pas toujours ce travail. L'humain oublie vite, surtout quand les témoins directs disparaissent. Ce sont donc les lieux qui doivent parler ainsi que ceux qui les animent.
Ma fille, Marie, alors en troisième, a été guide en herbe au camp lors des Journées du patrimoine, en septembre 2023. L'idée d’impliquer de jeunes collégiens dans la médiation mémorielle me semble l'une des plus intelligentes que j'aie vues. Ce n'est pas seulement symbolique : cela oblige les jeunes à comprendre vraiment ce qu'ils expliquent et à trouver les mots justes.
Mon fils, Thomas, lui, a eu l'honneur d'être l'un des quatre jeunes retenus pour accompagner le président Macron lors de la cérémonie commémorative des 80 ans de la libération du camp, le 23 novembre 2024. Qu'on aime ou non le personnage politique, ce genre de moment marque une vie; il a marqué la sienne.
Dans un registre plus accessible, le programme « Sentiers plaisirs » de l'Office de Tourisme de Schirmeck propose chaque été le Sentier des passeurs — un itinéraire de 12 kilomètres qui emprunte les chemins utilisés pendant la guerre pour faire passer des fugitifs de l'Alsace vers la Lorraine, animé par des bénévoles passionnés. Ce n'est pas une randonnée ordinaire, c'est une marche qui retrace une décision humaine.
Organiser sa journée
Il faut une journée entière pour traverser le territoire de la Vallée de la Bruche sur le thème de la Seconde Guerre Mondiale et je te conseille de ne pas chercher à y caser autre chose. Le matin, commence par le Mémorial d'Alsace-Moselle à Schirmeck — ouvert tous les jours sauf janvier, le 1er mai et quelques jours fin décembre. L'après-midi, monte à Natzwiller pour le Centre européen du résistant déporté et le camp du Struthof. Les deux sites sont à vingt minutes de route l'un de l'autre, ce qui rend l'enchaînement naturel.
Si tu veux profiter d’une un repas de qualité à midi, la Ferme Auberge du Charapont à Natzwiller mérite l'arrêt, avec le sentiment d'être exactement dans le bon endroit pour souffler entre les deux visites. La réservation est recommandée en haute saison.
Ce que la Vallée de la Bruche porte, qu'on le veuille ou non
La Vallée de la Bruche n'est pas un territoire de mémoire par vocation. Elle est un territoire habité, traversé par une rivière, couvert de forêts et de villages, où des gens vivent, élèvent des enfants et vieillissent. Mais, elle porte aussi en elle ces deux noms — Schirmeck et Natzwiller — qui ont traversé les familles pendant 80 ans et qui traverseront encore celles qui viennent. Ce n'est pas un fardeau. C'est une responsabilité que la géographie a imposée à ce coin d'Alsace et que les habitants ont appris, chacun à leur façon, à honorer.
Visiter ces lieux, ce n'est pas cocher une case mémorielle. C'est revenir à ce que les humains sont capables de faire — dans les deux sens du terme. Et c'est décider, consciemment, de ne pas oublier.
FAQ - Seconde Guerre Mondiale dans la Vallée de la Bruche
Quelle est la différence entre le camp de Schirmeck et le camp du Struthof ?
Ce sont deux structures distinctes, avec des fonctions différentes. Le camp de Schirmeck — officiellement Sicherungslager Vorbruck-Schirmeck — était un camp de sûreté réservé aux Alsaciens et Mosellans réfractaires au régime nazi : des civils locaux, pas des déportés venus d'Europe entière. Le camp de Natzweiler-Struthof, lui, était un camp de concentration au sens strict, rattaché au réseau nazi, qui accueillait des prisonniers de plus de trente-deux nationalités. Les deux sites ont fonctionné en parallèle entre 1941 et 1944, et plusieurs centaines de détenus de Schirmeck ont été transférés au Struthof pour y être exécutés.
Peut-on visiter le camp du Struthof avec des enfants ou des adolescents ?
La visite est déconseillée pour les enfants de moins de dix ans en raison de la nature des lieux — la chambre à gaz notamment. Pour les adolescents à partir du collège, c'est non seulement possible mais précieux, à condition de préparer la visite. Je recommande de commencer par le Centre européen du résistant déporté plutôt que par le camp lui-même : le parcours permanent donne le cadre historique et permet aux jeunes de comprendre avant de ressentir. J'y emmène mes élèves chaque année et cette progression fait une vraie différence.
Faut-il réserver avant de visiter le Mémorial d'Alsace-Moselle et le Struthof ?
Pour une visite en accès libre, la réservation n'est pas obligatoire dans les deux cas. Elle est conseillée en haute saison (juillet-août), notamment si vous souhaitez participer à une visite guidée au Struthof — celles-ci ont lieu à heures fixes et en français uniquement. Des audioguides sont disponibles en six langues sur le site du camp. Pour le Mémorial, les billets peuvent s'acheter en ligne sur leur site ; une entrée au Mémorial donne droit à une réduction sur le billet du Struthof, valable un an.
Qu'est-ce qu'un malgré-nous ?
Les malgré-nous désignent les Alsaciens et Mosellans enrôlés de force dans l'armée allemande après l'annexion de fait de leurs régions par le IIIe Reich à partir de 1940. Incorporés contre leur volonté dans la Wehrmacht ou la Waffen-SS, ils se sont retrouvés à combattre sous un uniforme qu'ils n'avaient pas choisi, souvent sur le front de l'Est. Ceux qui refusaient ou désertaient risquaient des représailles sur leurs familles restées en Alsace. Beaucoup ne sont pas revenus. D'autres sont rentrés très affaiblis, et n'ont plus jamais parlé de cette période. Le Mémorial d'Alsace-Moselle leur consacre une partie importante de son exposition.
Qu'est-ce que le Sentier des passeurs, et comment y participer ?
Le Sentier des passeurs est une randonnée guidée de douze kilomètres (huit heures trente, trois cents mètres de dénivelé) qui emprunte les chemins utilisés pendant la guerre pour faire passer des fugitifs de l'Alsace vers la Lorraine. Il est animé chaque été par des bénévoles dans le cadre du programme Sentiers plaisirs de l'Office de Tourisme de la Vallée de la Bruche. Les dates sont communiquées chaque année à partir de mai sur le site de l'Office de Tourisme. Un repas est proposé sur le parcours à Moussey ; il est aussi possible d'apporter son pique-nique. Le retour s'effectue en bus.
Le Mémorial d'Alsace-Moselle et le Struthof sont-ils accessibles aux personnes à mobilité réduite ?
Le Mémorial d'Alsace-Moselle est entièrement accessible aux personnes à mobilité réduite et a obtenu le label national Tourisme & Handicap. Le site du Struthof, en revanche, est situé sur un terrain en pente — le camp occupe le flanc d'une montagne — ce qui rend certaines parties du parcours difficiles d'accès. Il est conseillé de vérifier directement auprès du site les conditions d'accessibilité avant la visite.
[Mise à jour : juin 2026]



























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