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La synagogue de Schirmeck, un témoin de la mémoire juive de la Vallée de la Bruche

  • 17 févr. 2023
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

La synagogue de Schirmeck se trouve dans une rue ordinaire, serrée entre deux façades qui n'ont rien de remarquable et c'est peut-être pour cette raison qu'on peut passer devant sans la voir. Il faut s'arrêter devant la clôture en fer forgé pour comprendre qu'on est face à autre chose. Le bâtiment est là, discret dans la banalité de la rue mais il porte une densité d'histoire que rien dans les alentours ne laisse pressentir.


J'ai pensé, en arrivant, que cette clôture avait quelque chose d'une garde silencieuse. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont ses fidèles qui étaient menacés. Bien plus tard, c'est elle-même qui a failli disparaître — toiture défaillante, charpente fragilisée par les infiltrations et fermeture au public par mesure de sécurité. Deux menaces différentes, deux époques différentes mais le même édifice qui a tenu bon.


Une association s'est constituée pour que le bâtiment soit réhabilité. C'est grâce à ce travail patient que l'on peut aujourd'hui pousser la porte, entrer et essayer de comprendre ce que ce lieu a traversé depuis 1909.



L'histoire de la synagogue de Schirmeck


À la fin du XVIIIe siècle, plus de la moitié de la population juive de France vit en Alsace et en Lorraine. Cette population est principalement rurale car en Alsace, les villes étaient interdites aux Juifs jusqu'à la Révolution, ce qui explique la densité des communautés dans les bourgs et les villages de la plaine et des vallées.


En 1880, la famille Simonin est la première famille de confession juive à s'installer au cœur de la Vallée de la Bruche. Le patriarche, Camille Simonin, sera plus tard maire de Schirmeck, conseiller général puis député du Bas-Rhin de 1919 à 1924. C'est lui qui propose un terrain personnel pour la construction de la synagogue de Schirmeck.


Au début du XXe siècle, la communauté israélite de Schirmeck dispose d'un lieu de culte de fortune. L'Alsace est alors allemande et c'est dans ce contexte que, le 1er septembre 1907, le Kaiser Guillaume II accorde 7 000 marks de subvention pour la construction d'un édifice digne. La synagogue est achevée en 1909, sur les plans des architectes strasbourgeois David Falk et Émile Wolf.


Jusqu'en 1940, la communauté fréquente assidûment la synagogue. Au lendemain de la guerre, elle décroît considérablement. En 1978, l'édifice ne reçoit plus que les enfants de la colonie de vacances Henry Lévy. Il est laissé à l'abandon au début des années 1980.

Pour mesurer ce que représente sa survie : 176 synagogues ont été bâties en Alsace et en Lorraine entre 1791 et 1914. La moitié seulement subsiste de nos jours. En trouver une à Schirmeck n'a rien d'évident.



Un aménagement intérieur libéral pour une synagogue


Comme il est d'usage en Alsace, la synagogue de Schirmeck est construite en grès des Vosges. Sa toiture est couverte de tuiles plates. Deux Tables de la Loi sont visibles sur la façade. Le bâtiment est construit selon un plan basilical, à l'image des synagogues élevées à partir de 1860 et il est protégé côté rue par une clôture en pierre de taille et en fer forgé.


À l'intérieur, l'officiant se plaçait à l'est de la pièce, face à l'Arche Sainte, aménagée dans le mur oriental pour abriter les rouleaux de la Torah. Le vestibule donnait accès à une salle de prière et à un escalier menant à une petite tribune, conçue pour accueillir un chœur et probablement un orgue.


Ce dernier détail n'est pas anodin. Dans le judaïsme conservateur, les instruments de musique n'ont pas leur place dans la liturgie. La présence d'un espace dédié à l'orgue signale une pratique libérale, une communauté qui interprète différemment les frontières du sacré.


Ce que j'ai remarqué à l'intérieur m'a arrêtée plus que le reste. Dans une synagogue traditionnelle, les femmes sont placées en hauteur, sur des balcons, séparées des hommes par une distance physique réelle. À Schirmeck, les stalles des femmes ne sont pas en hauteur. Elles se trouvent sur les côtés, à une hauteur d'un mètre cinquante à peine. Les rabbins avaient jugé cette séparation suffisante. C'est un détail architectural, mais il dit précisément le type de judaïsme que cette communauté pratiquait en 1909 — libéral, attentif à ses propres règles mais capable de les adapter. Je m'intéresse aux autres cultures et aux autres religions depuis longtemps et ce que j'apprécie dans les lieux de culte, c'est exactement cela : lire dans la pierre les choix que les croyants ont faits sur ce qui compte vraiment.


Pour comprendre pourquoi la séparation des sexes existe dans les synagogues, il faut revenir à la destruction du premier temple de Jérusalem par Nabuchodonosor II en 586 av. J.-C. Lors de la construction du second temple, la foi de la population s'était fragilisée et le lieu de culte était devenu un espace de fêtes et de rapprochements entre hommes et femmes, ce qui fut jugé indigne. Une réflexion s'engage alors sur la séparation des sexes, qui aboutit au placement des hommes au centre et des femmes sur des balcons. À Schirmeck, la décision a été différente.



La restauration ou comment un lieu renaît de ses cendres


Juste avant la Seconde Guerre mondiale, la communauté juive de la Vallée de la Bruche prend soin de mettre à l'abri un maximum d'objets sacrés. C'est une précaution qui se révélera décisive. Durant le conflit, la synagogue est utilisée comme écurie par les forces d'occupation nazies.


À la fin de la guerre, elle est restaurée pour accueillir à nouveau les fidèles. Mais malgré cette rénovation, le bâtiment se dégrade une seconde fois : la toiture n'est pas adaptée aux intempéries, les infiltrations fragilisent la charpente et la synagogue est finalement fermée au public pour des raisons de sécurité.


Le 6 décembre 1999, elle est officiellement inscrite au patrimoine des monuments historiques. Le 21 mai 2004, un arrêté préfectoral acte sa vente à la commune au prix symbolique d'un euro, lui donnant une nouvelle vocation culturelle. En 2007, une restauration complète des toitures et des façades, incluant les vitraux, est réalisée pour un montant de 161 400 euros, dont 56 000 euros issus de subventions diverses.


En 2016, sous l'impulsion de Jacky Ruch, premier adjoint à Schirmeck, l'association des amis de la synagogue de Schirmeck est créée. C'est elle qui maintient le lieu vivant aujourd'hui, organise les visites et assure la transmission de cette mémoire. Je te conseille de consulter la page Facebook de l’association avant de planifier ta visite, pour connaître les dates d'ouverture et les événements à venir.



Le retour de la Torah


Le 4 septembre 2022 est une date que Schirmeck n'oubliera pas de sitôt. Ce jour-là, la synagogue a retrouvé sa Torah d'origine, après soixante-dix-sept ans d'absence.


L'histoire de ce retour commence dans le chaos de l'Occupation. Ernest Bohn profite de l'inattention des nazis, occupés par une soirée bien arrosée, pour mettre la Torah en sécurité. En 1945, il la remet au rabbin Isaac Rouche, aumônier des troupes françaises stationnées au Maroc. Le rabbin emporte le précieux rouleau avec lui au Maroc, où il fonde l'École normale de Casablanca, puis en Suisse, et enfin à Jérusalem, où il prend sa retraite en 1978. Son gendre, Jacques Assouline, installé à Jérusalem, rencontre un jour des visiteurs alsaciens. La ville de Schirmeck est évoquée dans la conversation puis l'histoire de la synagogue. À cet instant, Jacques Assouline promet de ramener la Torah. Il tient sa promesse.


Ce retour ne reconstitue pas une communauté. La communauté juive de Schirmeck a presque entièrement disparu. Mais il prouve qu'un objet peut traverser trois continents et trois générations, et revenir là où il avait sa place.


J'ai lu la phrase qu'Henri Lehmann, qui se décrit lui-même comme le dernier juif de Schirmeck, a confiée un jour : "Je suis le dernier juif à Schirmeck et c'est triste d'être le dernier. Mais tous les samedis je vais à la synagogue ouvrir les portes et j'attends. Je sais que personne ne viendra car je suis le dernier, mais j'ouvre néanmoins, on ne sait jamais. Et quand le temps est passé je referme les portes ; mais, il faut que je te dise, avant de tout clore, j'adresse quand même une prière au Seigneur — que son Nom soit béni — pour le remercier que ce soit moi qui suis le dernier, cela pourrait être un autre."


Je suis de cette vallée. Cette phrase, je la lis autrement que si elle venait d'un lieu que je ne connais pas. Schirmeck est une ville que je traverse depuis l'enfance et la savoir habitée par cette présence-là — un homme qui ouvre des portes pour personne, chaque semaine — change quelque chose dans la façon dont je regarde les rues.


Torah originelle de la synagogue de Schirmeck
Torah originelle de la synagogue de Schirmeck | P. Kraushar | 2025

Ce que la synagogue raconte de Schirmeck


La synagogue de Schirmeck est une des rares synagogues encore debout en Alsace. Elle ne ressemble à aucune autre, non pas parce qu'elle est spectaculaire, mais parce que ses choix architecturaux intérieurs racontent avec précision la communauté qui l'a commandée. Elle est inscrite aux monuments historiques, restaurée, entretenue par une association locale active qui propose des visites régulières. Ce qu'elle raconte, c'est un pan de l'histoire de Schirmeck que rien d'autre dans la ville ne raconte à sa place.


FAQ — Synagogue de Schirmeck


La synagogue de Schirmeck est-elle ouverte au public ?

Elle est accessible lors de visites organisées au cours de l'année. Les dates sont communiquées par l'Office de Tourisme de la Vallée de la Bruche et sur la page Facebook des amis de la synagogue de Schirmeck. Elle n'est pas ouverte à la visite libre en dehors de ces créneaux.


Peut-on visiter la synagogue de Schirmeck gratuitement ?

Les visites sont généralement gratuites ou proposées à tarif libre. Je te conseille de vérifier les conditions directement auprès de l'association avant de te déplacer.


Qu'est-ce qui rend la synagogue de Schirmeck unique en Alsace ?

Son architecture intérieure, notamment la disposition des stalles des femmes sur les côtés plutôt qu'en hauteur, témoigne d'un judaïsme libéral peu courant dans les synagogues rurales alsaciennes. Elle est l'une des 88 synagogues encore debout sur les 176 bâties en Alsace et en Lorraine entre 1791 et 1914.


Qu'est-il arrivé à la Torah de la synagogue de Schirmeck pendant la guerre ?

Elle a été sauvée par Ernest Bohn, qui l'a soustraite aux nazis pendant l'Occupation. Après avoir voyagé au Maroc, en Suisse et à Jérusalem, elle a été restituée à la synagogue le 4 septembre 2022, soixante-dix-sept ans après.


Qui s'occupe de la synagogue de Schirmeck aujourd'hui ?

L'association des amis de la synagogue de Schirmeck, créée en 2016 sous l'impulsion de Jacky Ruch, premier adjoint à Schirmeck, organise les visites et assure l'entretien et la transmission du lieu.


La synagogue de Schirmeck est-elle classée monument historique ?

Oui, depuis le 6 décembre 1999. Elle a fait l'objet d'une restauration complète des toitures, façades et vitraux en 2007.


[Mise à jour : Mai 2026]

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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous privilégié pour partager avec toi les coulisses de mes découvertes, mes coups de cœur, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


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