Week-end dans le Jura, de Salins-les-Bains à Besançon
On vient dans le Jura pour ses lacs. C’est ce qu’on en montre, ce qu’on en attend, ce qu’on en retient : les cascades, les belvédères, l’eau verte de la région des lacs. Le Jura que j’ai traversé en automne avec mon mari ne tient pourtant pas à l’eau douce mais à l’eau salée et c’est cette différence qui a été le fil du voyage trois jours durant. Je l’ignorais avant d’y aller : on peut extraire du sel à plus de deux cents kilomètres de la mer, là où une mer ancienne s’est retirée il y a des millions d’années en laissant son banc enfoui sous la roche. Cette eau qui sort du sol déjà chargée de sel a organisé toute une région si bien que j’ai fini par suivre non pas un paysage mais une matière. De Salins-les-Bains à Arc-et-Senans, puis de Dole à Besançon, le sel dessine un Jura que la région des lacs éclipse à tort.
Jour 1 — Le sel sous la terre, de Salins-les-Bains à la source du Lison
La Grande Saline de Salins-les-Bains, 1 200 ans d’exploitation sous une voûte de cathédrale
On entre dans la Grande Saline par le sol. Un escalier descend vers une galerie souterraine voûtée, longue de 175 mètres et la température tombe à 12 degrés constants quelle que soit la saison dehors. Cette galerie a été bâtie au Moyen Âge — entre le XIe et le XIIIe siècle selon les parties — pour protéger les sources d’eau salée que les sauniers remontaient et faisaient évaporer. Au fond, une roue à augets actionnée par la rivière Furieuse fait encore bouger un balancier de 32 mètres et une pompe qui n’a jamais cessé de fonctionner. Rien n’est mis en scène. Tout est resté à sa place, jusqu’à la dernière poêle à sel de France, posée là où elle servait.
Ce qui m’a interrogé, ce n’est pas la grandeur du lieu, c’est ce que cette grandeur suppose. L’eau qui sort ici est plus salée que la mer Morte — environ 330 grammes de sel par litre — parce qu’elle a traversé un banc de sel gemme enfoui à plus de 200 mètres sous la vallée, vestige d’une mer disparue. Je ne savais pas qu’on pouvait extraire du sel aussi loin de toute côte, et cette ignorance, je crois, est partagée par beaucoup. Pendant que je l’apprenais, je mesurais ce que ce sel avait représenté. Au Moyen Âge, la Grande Saline fournissait à elle seule près de la moitié des revenus du comté de Bourgogne et Salins-les-Bains comptait parmi les villes les plus puissantes d’Europe, ce qu’aucun de ses bâtiments tranquilles ne laisse aujourd’hui deviner. L’exploitation a tenu 1 200 ans, sans interruption réelle, jusqu’à sa fermeture en 1962, et la ville a racheté le site en 1966 pour le conserver. L’UNESCO l’a inscrit en 2009, en extension de la saline royale d’Arc-et-Senans.
Une chose m’avait échappé jusque-là et elle explique le nom même de la ville : la saumure qui donnait le sel alimente aussi, depuis le milieu du XIXe siècle, les bains thermaux. Salins-les-Bains doit son sel et ses cures à la même eau. Le même liquide a fait la fortune industrielle de la ville et sa reconversion en station, ce qui dit assez la dépendance entière d’un territoire à ce qu’il a sous les pieds.
Louis, qui nous a guidés sous terre, n’a pas commenté un décor : il a décrit un travail, celui d’hommes qui passaient leurs journées dans cette humidité froide à remonter et chauffer la saumure. La visite guidée est obligatoire pour descendre dans la galerie et dure environ une heure. Je te conseille de prévoir une veste même en plein été parce que les douze degrés du sous-sol surprennent toujours et de réserver à l’avance, les groupes étant limités.
À midi, nous avons mangé au Thermal, à quelques pas de la saline. J’y ai pris une tartine fraîcheur, simple et bien faite, de quoi repartir sans s’alourdir avant l’après-midi.
La source du Lison, là où est née la première loi française de protection de la nature
L’après-midi inverse le geste du matin. Au lieu de descendre chercher l’eau salée sous la terre, on remonte vers une eau douce qui jaillit d’elle-même. La logique reste la même mais le résultat est à l’opposé. À une trentaine de kilomètres de Salins, au fond de la reculée de Nans-sous-Sainte-Anne, la source du Lison sort d’un porche de roche dans un fracas continu. La rivière qu’elle forme rejoint la Loue 25 kilomètres plus loin, avec un débit moyen d’environ 7 mètres cubes par seconde. Juste à côté, la grotte Sarrazine ouvre une arche de près de 100 mètres de haut, qui ne crache son eau qu’en période de crue, et le Creux Billard complète ce trio de curiosités géologiques.
Gustave Courbet, né tout près à Ornans en 1819, est venu peindre cette source à plusieurs reprises ; il y trouvait la matière sombre et rocheuse qui traverse son œuvre. Mais le détail qui change vraiment la lecture du lieu est plus récent et plus politique. En 1899, le propriétaire d’un moulin voulut capter l’eau de la source dans une conduite forcée. La source appartenant à la commune, les habitants de Nans-sous-Sainte-Anne se sont mobilisés, ont gagné deux procès, et cette affaire a nourri la loi Beauquier de 1906, première loi française protégeant les sites naturels. La source a été classée en 1912. Autrement dit, ce lieu calme est l’un des endroits où s’est inventée, en France, l’idée qu’un paysage pouvait valoir d’être défendu contre un intérêt privé. C’est une idée que je crois plus que jamais nécessaire et la retrouver à la source d’une rivière du Doubs ne m’a pas étonnée : c’est souvent depuis les marges qu’on tient tête.
La boucle qui relie la source, le Creux Billard et la grotte Sarrazine fait environ 5 kilomètres, sans difficulté. En automne, le parking de la source restait accessible, mais je te conseille de te garer au parking de la Taillanderie, à Nans-sous-Sainte-Anne, qui sature beaucoup moins en saison et permet de longer le Lison depuis le village.

Nous avions posé nos bagages un peu plus loin, à Lombard, dans une ancienne chapelle transformée en gîte, le Clos. Dormir dans un lieu qui a changé d’usage sans renier ce qu’il était convient bien à ce territoire, où presque tout a connu une seconde vie.
Jour 2 — Une utopie et une capitale déchue, d’Arc-et-Senans à Dole
La Saline royale d’Arc-et-Senans, l’usine qui rêvait d’être une cité idéale
La saline royale d’Arc-et-Senans prolonge celle de Salins, et il faut le savoir pour la comprendre. À partir de 1775, sous le règne de Louis XVI, l’architecte Claude-Nicolas Ledoux édifie ici une usine entièrement nouvelle, près de la forêt de Chaux qui fournit le bois nécessaire à l’évaporation. La saumure n’est plus extraite sur place : elle arrive de Salins par un saumoduc de 21 kilomètres, et les deux salines fonctionnent ensemble pendant un peu plus d’un siècle, jusqu’à la fermeture d’Arc-et-Senans en 1895.
Ce qui rend le lieu singulier tient en une décision. Ledoux a construit une usine avec le soin qu’on réservait jusque-là aux palais ou aux édifices religieux : c’est l’un des premiers ensembles d’architecture industrielle pensé comme une œuvre, inscrit à l’UNESCO dès 1982. Les bâtiments dessinent un demi-cercle régulier autour de la maison du directeur. Ce demi-cercle devait être fermé par une ville idéale, la cité de Chaux, que Ledoux a dessinée en cercle complet autour de l’usine et qui n’a jamais été bâtie. Je suis idéaliste et son projet m’a saisie aussitôt : penser une usine non comme un lieu d’exploitation mais comme le cœur d’une société ordonnée où le travail et la vie tiendraient ensemble me plaît. Il manque la moitié de ce rêve. La partie qui existe est pourtant déjà magistrale et le vide qui lui répond dit assez pourquoi les utopies se construisent si rarement en entier.
Il faut compter deux à trois heures pour traverser le site, les ateliers et les jardins. Je te conseille de prendre le temps dans la maison du directeur, au centre du demi-cercle, parce que c’est depuis là que tout le dispositif se lit.
De là, la route descend vers Dole, où nous avons déjeuné au Demi-Lune, dans le quartier qu’on surnomme la Petite Venise, au bord de l’eau. Une cuisine simple, des produits d’ici, une table sans manières. C’est parfait avant de marcher dans une ville qui demande qu’on la regarde de près.
Dole, la capitale que Louis XIV a fait taire
On présente souvent Dole comme une jolie sous-préfecture du Jura, sa Petite Venise, ses maisons au bord du canal des Tanneurs. C’est exact mais c’est une demi-vérité, et la moitié qu’on tait est la plus intéressante. Dole a été pendant près de trois siècles la capitale du comté de Bourgogne, l’actuelle Franche-Comté. Le parlement s’y fixe dès 1386 sous Philippe le Hardi et Philippe le Bon y fonde en 1423 l’université des deux Bourgognes dont le financement, voté par les états réunis à Salins, venait précisément des revenus du sel. La ville tenait tête : assiégée par les Français en 1636, elle leur oppose la devise « Comtois, rends-toi ! Nenni, ma foi ! »
Cette résistance lui a coûté son rang. En 1674, Louis XIV reprend Dole avec l’aide de Vauban, fait démanteler ses fortifications et transfère le parlement à Besançon en 1676 puis l’université en 1691. Besançon n’a pas été promue parce qu’elle valait mieux mais parce que Dole avait trop résisté : on a déplacé la capitale pour la punir. Tout ce qu’on prend aujourd’hui pour le charme tranquille d’une ville moyenne est en réalité le calme d’une cité qu’on a délibérément rétrogradée. Cela change la façon dont on marche dans ses rues.
La collégiale Notre-Dame domine ce centre ancien : la première pierre fut posée en 1509 et l’édifice fut consacré en 1571, à la charnière du gothique et de la Renaissance, avec un clocher fortifié de 73 mètres qu’on peut gravir, à certaines périodes. En contrebas, le long du canal des Tanneurs, se trouve la maison où naquit Louis Pasteur en 1822, dans le logement d’un tanneur, son père. Il y a là une ironie que je n’ai pas pu m’empêcher de noter : l’homme qui allait fonder la lutte contre les microbes est né au-dessus d’une tannerie, l’un des métiers les plus sales de l’Ancien Régime. La maison, devenue musée, a été achetée par la ville en 1912. Chantal, qui nous l’a fait visiter, en connaissait chaque pièce. Nous avons fini la journée le long du Doubs, là où la collégiale se reflète, avant de remonter dormir à Lombard.
Jour 3 — Le temps et la pierre, une journée à Besançon
La Citadelle de Vauban, une forteresse bâtie sur une cathédrale disparue
Besançon tient dans un méandre presque parfait du Doubs, qu’on appelle la Boucle, fermé au sud par la citadelle. La ville est ancienne : installée sur l’oppidum gaulois de Vesontio, prise par Jules César en 58 av. J.-C., elle garde dans son centre une porte romaine, la Porte Noire, et plus de 2 000 ans d’occupation continue. Après l’annexion de la Franche-Comté, Louis XIV charge Vauban de construire la citadelle, achevée à la fin du XVIIe siècle ; elle est aujourd’hui inscrite à l’UNESCO, depuis 2008, parmi les douze sites des fortifications de Vauban. On y monte pour la vue, qui embrasse toute la ville et la rivière, mais ce qui m’a arrêtée se trouve dans ce que la citadelle a effacé. Pour la bâtir, on a détruit l’ancienne cathédrale Saint-Étienne, la rivale de Saint-Jean : le pouvoir militaire a réécrit la ligne d’horizon en faisant disparaître un édifice religieux. Une forteresse ne protège jamais sans imposer.
La citadelle abrite aujourd’hui plusieurs musées et l’un d’eux justifie à lui seul la montée : le musée de la Résistance et de la Déportation, l’un des plus importants de France sur ce sujet. Le choisir comme lieu de mémoire dans une forteresse qui a, elle aussi, connu l’enfermement et l’exécution sous l’Occupation n’a rien d’anodin. Prévois une demi-journée pour le site, musées compris, si tu veux y entrer vraiment et pas seulement le traverser.
Pour déjeuner, nous sommes redescendus au pied de la citadelle, au Régal de Chouchou, un salon de thé au décor emprunté à la série Friends. J’y ai pris une tarte salée aux tomates et au basilic frais, faite le matin même.
La cathédrale Saint-Jean et son horloge astronomique, le temps réglé à la pièce
La cathédrale Saint-Jean, dans la Boucle, garde un trésor qui prolonge curieusement le fil de ces trois jours. Entre 1858 et 1860, l’horloger Auguste-Lucien Vérité y installe une horloge astronomique de 30 000 pièces et 122 indications, qui donne l’heure de 20 villes du monde, les éclipses, les saisons et, détail qui m’a fait sourire, les heures des marées dans plusieurs ports. Une ville posée loin de toute côte qui mesure inlassablement la mer : c’est exactement le geste de Salins, qui tire son sel d’un océan retiré depuis des millions d’années. Le Jura n’a pas la mer mais il ne cesse de la convoquer.
L’horloge a été classée monument historique en 1991 ; elle ne se visite qu’en visite guidée, aux heures où ses automates s’animent. Je te conseille de te renseigner sur ces horaires avant de venir, car c’est en mouvement qu’elle dit ce qu’elle est : non pas un objet décoratif, mais une mécanique qui réglait autrefois la vie de toute une ville.
Le Musée du Temps et l’usine Lip, la ville qui habillait les poignets de la France
Le fil de l’horlogerie se déroule jusqu’au Musée du Temps, installé dans le palais Granvelle, demeure Renaissance bâtie entre 1532 et 1540 pour la famille de Granvelle — la même famille dont l’un des membres administrait la saline de Salins au XVIe siècle, ce qui boucle discrètement le voyage. Le musée rassemble des centaines d’horloges et de montres, un pendule de Foucault suspendu sous le dôme et raconte comment Besançon est devenue la capitale française de la mesure du temps. Jusque dans les années 1960, deux montres sur trois portées en France sortaient de cette ville.
Mais l’horlogerie bisontine n’est pas qu’un savoir-faire : c’est aussi une histoire sociale et le nom de Lip la résume. Fondée en 1867, l’entreprise Lip devient un géant français de la montre avant de s’effondrer dans les années 1970. En 1973, ses ouvriers, menacés de licenciement, occupent l’usine, reprennent la production et se paient eux-mêmes — « on fabrique, on vend, on se paie » ; en 1974, plus de 100 000 personnes défilent à Besançon pour les soutenir, dans ce qu’on a souvent appelé le premier grand mouvement social d’après 1968. L’usine déposera tout de même le bilan en 1977. On peut visiter le Musée du Temps comme une collection de belles mécaniques. On peut aussi y lire la mémoire d’une ville qui a su mesurer le temps de la France et perdre, presque au même moment, l’usine qui en était le symbole. Les deux lectures se valent ; la seconde m’intéresse davantage.
Ce que le Jura du sel laisse derrière lui
Le Jura que j’ai traversé n’est pas celui des lacs. C’est un Jura de travail : un sel arraché à une mer enfouie, une utopie de pierre restée à moitié construite, une capitale qu’on a fait taire et une horloge qui mesure des marées qu’elle ne verra jamais. Rien ici ne cherche à séduire et c’est peut-être pour cela que la région des lacs lui prend toute la lumière. Pourtant ce territoire a fait des fortunes, formé des savants, nourri des révoltes et il a inventé l’une des premières lois françaises qui défendent un paysage. Ce n’est pas une carte postale qu’on rapporte de Salins-les-Bains à Besançon : c’est la mémoire d’une terre qui a longtemps travaillé et qui n’a jamais tout à fait cessé de tenir tête.
FAQ - Un week-end dans le Jura
Combien de temps dure la visite de la Grande Saline de Salins-les-Bains ?
Environ une heure, en visite guidée obligatoire pour accéder à la galerie souterraine. La température y est constante à douze degrés : prévois une veste, même en été, et réserve à l’avance car les groupes sont limités.
Peut-on visiter la Grande Saline de Salins et la Saline royale d’Arc-et-Senans le même jour ?
Oui, mais c’est dense et l’on perd le lien entre les deux. Je te recommande plutôt de les séparer, comme nous l’avons fait : Salins le premier jour, Arc-et-Senans le deuxième. Un billet combiné existe pour les deux sites.
Pourquoi Dole n’est-elle plus la capitale de la Franche-Comté ?
Parce que Louis XIV l’en a punie. Capitale du comté pendant près de trois siècles, Dole avait longtemps résisté à la France ; après sa prise en 1674, le parlement fut transféré à Besançon en 1676 et l’université en 1691.
Que voir à Besançon en une journée ?
La citadelle de Vauban et ses musées, la cathédrale Saint-Jean avec son horloge astronomique, et le Musée du Temps au palais Granvelle. Les trois racontent la même ville sous trois angles : la pierre, le ciel, l’horlogerie.
La source du Lison vaut-elle le détour ?
Oui. C’est un site naturel classé, peint par Courbet, à l’origine de la loi Beauquier de 1906 — la première loi française protégeant les paysages. La boucle de découverte fait environ cinq kilomètres et reste accessible à tous.
Quelle est la meilleure saison pour ce week-end ?
Le printemps et l’automne. En été, les parkings des sites naturels comme la source du Lison saturent vite, et les villes sont plus fréquentées. En automne, la lumière sur le Doubs et les reculées vaut à elle seule le déplacement.
[Mise à jour : juin 2026]



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