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Week-end en Bourgogne du Sud : Cluny la disparue, Paray-le-Monial la vivante

  • 25 juil. 2025
  • 10 min de lecture

On ne va pas à Cluny pour voir une grande église parce qu’il n’en reste presque rien, et c’est sans doute cela qui m’a décidée à partir vers le sud de la Bourgogne au printemps, avec mon mari, pour un week-end qui ne devait rien au tourisme et tout à autre chose. Je suis chrétienne, j’ai grandi avec la Sainte Famille et je ne crois pas aux religions lorsqu’elles servent à séparer les hommes les uns des autres ; je crois à la part de la foi qui soigne, celle qui n’interroge personne sur son origine ni sur son Église avant de l’accueillir. La Bourgogne du Sud m’a tendu cette part-là mais elle me l’a tendue de deux manières opposées et c’est ce contraste qui a porté tout le voyage, parce que d’un côté il y a Cluny, la plus grande église de la chrétienté devenue carrière de pierres et de l’autre Paray-le-Monial, prieuré modeste resté debout, où l’on prie encore.



Jour 1 — Paray-le-Monial, le sanctuaire resté vivant


Je suis arrivée à Paray-le-Monial en début d’après-midi, par la vallée de la Bourbince, et la première chose qui m’a retenue n’a pas été la ferveur mais le dépouillement parce que les murs de la basilique sont nus, presque austères vus de l’extérieur, sans ornement qui cherche à impressionner, ce qui m’a fait entrer plus lentement que prévu. Je suis venue ici pour nourrir ma foi davantage que pour cocher un monument et je suis restée longtemps dans la nef, dans une église qui n’est pas un musée mais une paroisse où l’on prie encore, ce qui change tout au silence qu’on y trouve.


L’histoire de Paray commence en 973, quand Lambert, comte de Chalon, fonde un monastère bénédictin sur le conseil de Mayeul, abbé de Cluny, dans la vallée du Val d’Or ; ce n’est qu’en 999 que son fils Hugues, devenu évêque d’Auxerre, le donne à Cluny et en fait un prieuré clunisien, qu’il restera jusqu’à la Révolution. L’église que l’on voit aujourd’hui est l’œuvre d’Hugues de Semur, le plus grand des abbés de Cluny, élevée de la fin du XIe au début du XIIIe siècle sur le modèle réduit de Cluny III, avec trois nefs au lieu de cinq et un transept simple au lieu d’un double. C’est entre 1673 et 1675 que Marguerite-Marie Alacoque, religieuse de la Visitation, dit avoir reçu les apparitions du Christ lui montrant son Cœur, révélations authentifiées par son confesseur jésuite Claude La Colombière, et c’est de là qu’est né le culte du Sacré-Cœur ; l’ancienne priorale n’a été dédiée au Sacré-Cœur qu’en 1875.



Le détail qui a changé mon regard, je ne l’ai vraiment compris que le lendemain à Cluny mais il se joue ici, parce que la grande abbatiale ayant presque entièrement disparu, c’est cette modeste priorale de Paray qui donne aujourd’hui l’image la plus fidèle de ce que fut Cluny. La petite copie a survécu à l’original. Pour comprendre Cluny, il faut donc commencer par Paray et non l’inverse, ce qui m’a semblé une logique juste pour un lieu qui n’a jamais cherché à dominer.


La ville se parcourt ensuite sans programme, le long de la Bourbince, et je te conseille de t’arrêter au salon de thé Lucéane, au centre, pour un chocolat chaud maison, parce qu’après une visite tournée vers l’intérieur on a besoin d’une halte simple avant de reprendre la route. La basilique étant une paroisse active, je te recommande de vérifier les jours et heures d’ouverture et d’éviter les moments d’office si tu veux la traverser dans le calme.



En fin d’après-midi, j’ai pris la route vers Azé, à une heure de là environ, où j’avais réservé trois nuits à La Grange d’Azé, une ancienne étable réhabilitée par Marie-Laure et Gérard ; deux tours médiévales y rappellent l’ancien château, et c’est le calme du lieu, plus que la piscine d’eau salée ou les petits-déjeuners, qui m’a décidée à en faire mon point de chute fixe pour tout le séjour.



Jour 2 — Cormatin et Cluny, le faste et la ruine


Le château de Cormatin, le faste qui a tenu


Cormatin se tient à quelques minutes d’Azé, sur les rives de la Grosne et l’on entre dans le château par un pont au-dessus des douves, ce qui donne d’emblée le ton d’une demeure conçue pour affirmer un rang. Construit entre 1605 et 1625 par la famille du Blé d’Uxelles, il appartient à ce moment où, les guerres de Religion finies, les élites ne bâtissent plus pour se défendre mais pour montrer, si bien que Cormatin mêle les douves et les tours héritées du Moyen Âge à un raffinement tout en représentation : plafonds peints rehaussés de lapis-lazuli et de feuilles d’or, boiseries sculptées, décors allégoriques, jusque dans la chambre du marquis.


Mais c’est un escalier discret qui m’a interpellée parce qu’il mène à l’ancienne prison du château, dont les murs gardent encore quelques inscriptions et que ce passage de l’or des appartements à la pierre nue de la geôle dit en une fois ce que les façades taisent, à savoir qu’un lieu de pouvoir garde toujours une pièce sombre. Le guide, Anthony, raconte les intrigues de cour et les alliances de la noblesse bourguignonne avec assez de précision pour qu’on cesse de regarder les plafonds et qu’on se mette à écouter. À l’extérieur, les jardins à la française, recréés d’après des plans du XVIIe siècle, prolongent ce goût de l’ordre et de la démonstration.


📍 Informations : Château de Cormatin



L’abbaye de Cluny, la grandeur effondrée


De Cormatin à Cluny, il y a un quart d’heure de route et un renversement complet parce que je passais d’un château bâti pour éblouir et qui traversé le temps à une abbaye bâtie pour toucher le ciel et dont il ne reste presque plus rien. Fondée en 910 par Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine, l’abbaye de Cluny fut placée directement sous l’autorité du pape et non des seigneurs locaux, ce qui lui donna une liberté rare et en fit le modèle de plus de mille deux cents monastères en Europe. La troisième abbatiale, Cluny III, élevée à partir de 1088 sous Hugues de Semur, fut la plus grande église de la chrétienté avec près de 187 mètres de long et le resta jusqu’à la reconstruction de Saint-Pierre de Rome au XVIe siècle. À la Révolution, elle fut vendue puis démantelée, ses pierres servant de carrière pour bâtir la ville entre 1798 et 1823, si bien qu’il n’en subsiste qu’un bras du transept, le clocher de l’Eau Bénite et quelques chapiteaux romans.


C’est ici que le voyage a basculé parce qu’on touche à Cluny une leçon qui n’a rien de mélancolique : on peut être la plus grande église du monde un siècle et n’être plus qu’un mur dans une maison le siècle suivant. La plus colossale a disparu ; la plus modeste, Paray, est restée debout et l’on y prie encore. Et les pierres de Cluny ne se sont pas évanouies car elles sont devenues les murs des maisons des Clunisois, comme si l’ordre qui voulait s’élever vers le ciel avait fini par loger ses voisins. Le guide, Jean-Luc, rappelle le rôle du chant grégorien et la vie réglée des bénédictins, mais aussi que Richelieu et Mazarin furent abbés commendataires de Cluny, ce qui montre que le lieu fut autant un levier de pouvoir qu’un sanctuaire.


Une partie des bâtiments conventuels abrite aujourd’hui l’École nationale supérieure d’arts et métiers, ce qui prolonge à sa manière la vocation savante du lieu. Je te recommande de visiter Cluny avec un guide ou l’audioguide qui restitue les volumes disparus, parce que sans cette restitution on traverse un champ de pierres sans en mesurer la hauteur perdue et c’est précisément la hauteur perdue qui fait le sens de la visite.


📍 Informations : Abbaye de Cluny



Je suis rentrée à Azé à la tombée du jour et le silence du soir, après cette journée partagée entre l’or de Cormatin et le vide de Cluny, m’a paru lui-même chargé de ce que j’avais vu.


Jour 3 — Solutré, Mâcon et Berzé, la pierre avant les hommes et la pierre après eux


La Roche de Solutré et la rencontre avec Marcel Brubach


La matinée a commencé par une rencontre, celle de Marcel Brubach, vigneron d’une petite exploitation familiale, qui a pris le temps de m’expliquer le travail des ceps de chardonnay sur ces terres calcaires avant de me faire goûter son Pouilly-Fuissé ; cet échange simple, sans rien de commercial, reste l’un des moments les plus humains du week-end parce qu’il dit la patience qu’il faut pour tirer quelque chose de ce sol.


Plus loin se découpe la Roche de Solutré, éperon calcaire classé Grand Site de France, fréquentée par les chasseurs du Paléolithique supérieur entre 35 000 et 10 000 ans avant notre ère, au point d’avoir donné son nom à une culture préhistorique, le Solutréen. On raconte souvent que ces chasseurs précipitaient des troupeaux de chevaux du haut de la falaise et c’est l’image que j’avais en tête en arrivant ; or cette scène n’a jamais eu lieu, parce qu’elle vient d’un roman de 1872 et que l’archéologie l’a démentie depuis longtemps : les amas d’ossements se trouvent à une centaine de mètres de la falaise et aucun os ne porte la fracture d’une chute. Le pied de la roche fut, pendant des dizaines de milliers d’années, un lieu d’embuscade et d’abattage patient, non une scène spectaculaire et c’est ce détail qui m’a fait regarder Solutré autrement, parce qu’il rend aux hommes leur savoir-faire au lieu de leur prêter une cruauté de cinéma.


À cette dimension préhistorique s’ajoute une tradition bien plus récente, puisque François Mitterrand gravissait la roche chaque lundi de Pentecôte, geste répété qui a fait du lieu un symbole autant qu’un paysage.



Mâcon et le musée des Ursulines


À Mâcon, ancienne Matisco gallo-romaine posée sur la Saône, le centre-ville ne m’a pas entièrement retenue mais le musée des Ursulines, installé dans un ancien couvent du XVIIe siècle, vaut l’arrêt pour ses collections qui vont de l’archéologie gallo-romaine à l’art religieux médiéval, et surtout pour la salle consacrée à Alphonse de Lamartine, né ici en 1790, où manuscrits et portraits rappellent une époque où la poésie se mêlait encore à l’action publique.


📍 Informations : Musée des Ursulines


À deux pas, une boutique discrète, Aux Chemins de Traverses, consacrée à l’univers d’Harry Potter, tranche avec tout le reste du séjour ; j’y suis entrée par curiosité et je te la signale pour ce qu’elle est tenu par Nicolas, qui prend le temps de parler avec ceux qui poussent la porte.



Berzé-la-Ville et la chapelle des Moines


Une petite route sinueuse mène à Berzé-la-Ville, où les abbés de Cluny avaient leur résidence d’été et leur lieu de retraite, dont la chapelle des Moines, du XIe siècle, garde la mémoire. Sous une apparence modeste, elle abrite des fresques rares, longtemps recouvertes de chaux et redécouvertes au XIXe siècle, dont un Christ en majesté dans une mandorle, entouré des apôtres et des symboles des évangélistes.


Et c’est là que la boucle du séjour s’est refermée parce que j’ai compris que ces fresques n’ont survécu que parce qu’on les avait cachées : ce que Cluny a perdu de sa peinture, on ne peut plus le voir qu’ici, dans cette petite chapelle, comme on ne peut voir son architecture qu’à Paray. La grande abbatiale ne survit que dans ses enfants modestes, son plan à Paray et ses couleurs à Berzé, et toujours grâce à ce qui était assez petit ou assez caché pour échapper aux démolisseurs.



Chapelle aux moines - Berzé-la-ville

Berzé-le-Châtel, la forteresse vivante


Quelques minutes plus loin, Berzé-le-Châtel dresse sa forteresse sur un promontoire : édifiée entre les XIe et XIVe siècles pour protéger Cluny des incursions venues du sud, elle aligne treize tours et trois enceintes successives et ouvre, depuis ses remparts, un large panorama sur les monts du Mâconnais. Ce jour-là, une reconstitution médiévale animait la cour, avec chevaliers, archers et artisans en costume et les enfants y croisaient des conteurs dans une enceinte qui, pour une fois, n’était pas silencieuse.



Je suis rentrée une dernière fois à Azé, devant les deux tours de la Grange, avec le sentiment d’avoir parcouru une même idée déclinée sur tout un territoire.



Bourgogne du sud, là où la grandeur s’efface, le modeste demeure


Le dernier soir, à Azé, devant les deux tours qui restent de l’ancien château, j’ai repensé à cet ordre de Cluny qui avait voulu toucher le ciel et qui n’a laissé que des fragments : une architecture conservée à Paray, des fresques sauvées à Berzé parce qu’on les avait recouvertes de chaux et des pierres devenues les murs des maisons d’une ville. Ce que la Bourgogne du Sud m’a appris, c’est que le sacré ne se mesure ni à la hauteur d’une voûte ni au nombre de ses moines parce qu’il survit dans ce qui était le plus modeste et le plus caché, et qu’il touche celui qui entre sans lui demander d’où il vient. Cette Bourgogne-là n’est pas une terre de grands monuments ; c’est une terre de survivances, où ce qui dure est toujours ce qui s’était fait petit.


FAQ - Un week-end en Bourgogne du Sud


Combien de jours faut-il pour visiter la Bourgogne du Sud autour de Cluny ?

Trois jours suffisent pour un premier séjour dense. Depuis une base centrale comme Azé, on consacre une journée à Paray-le-Monial, une à Cormatin et Cluny, une à Solutré, Mâcon et les deux Berzé, chaque étape se trouvant à moins de quarante-cinq minutes de route.


Les chevaux étaient-ils vraiment précipités du haut de la Roche de Solutré ?

Non. C’est une fiction née d’un roman de 1872. L’archéologie l’a démentie, parce que les ossements se trouvent à une centaine de mètres de la falaise et qu’aucun ne porte de fracture de chute : le pied de la roche fut un lieu d’embuscade et d’abattage utilisé pendant des dizaines de milliers d’années.


Pourquoi visiter Paray-le-Monial pour comprendre Cluny ?

Parce que la grande abbatiale de Cluny a presque entièrement disparu, tandis que la priorale de Paray, restée intacte, en est le modèle réduit le mieux conservé : trois nefs au lieu de cinq, mais le même vocabulaire roman clunisien. Commencer par Paray éclaire la visite de Cluny.


Quelle est la meilleure saison pour ce week-end ?

Le printemps et l’automne. Les sites sont ouverts, la fréquentation reste mesurée et la lumière sur le vignoble mâconnais a une qualité particulière. J’y suis allée au printemps et le rythme était juste.


Faut-il une voiture ?

Oui. Les étapes sont proches les unes des autres, entre trente et quarante-cinq minutes, mais les transports en commun ne permettent pas de les relier de façon autonome. Une base fixe et la voiture sont la bonne combinaison.


Où loger pour rayonner sur tout le territoire ?

Azé est une base centrale qui place Cormatin, Cluny, Paray et Mâcon à courte distance. J’y ai logé trois nuits à La Grange d’Azé, une ancienne étable réhabilitée, et la position évite les longs trajets quotidiens.


[Mise à jour : juin 2026]

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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous où je partage avec toi les coulisses de mes découvertes, les lieux qui m'arrêtent en chemin, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


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