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La cathédrale de Strasbourg : huit siècles de pierre et une part de magie (Alsace)

  • 14 oct. 2023
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 juil.

Je connais cette cathédrale depuis assez longtemps pour ne plus la regarder en touriste et pourtant elle continue de m’écraser. C’est le mot juste : quand je débouche sur le parvis, sa hauteur me tombe dessus, me ramène à ma propre échelle et je dois lever la tête comme on cède. Je m’y arrête souvent seule, quand mes trajets me ramènent à Strasbourg, parce qu’un édifice pareil ne se visite pas une fois pour toutes; il se reprend, il se relit.


Je suis croyante si bien que j’entre dans cette cathédrale comme dans un lieu qui m’appartient un peu. Mais quelque chose en moi, plus ancien que ma foi, n’a jamais cessé d’y chercher autre chose, parce que cette cathédrale ne se contente pas d’élever des prières vers le ciel : elle garde aussi des histoires qu’aucune messe n’explique. Pour les Journées de l’Architecture, c’est cette cathédrale-là que j’ai voulu raconter, non pas le monument que tout le monde photographie, mais celui qui tient, sous huit siècles de pierre, une part de mystère que personne n’a jamais réussi à chasser.


La cathédrale de Strasbourg
La Cathédrale de Strasbourg | 2023 | La voyageuse bruchoise ©

Huit siècles de chantier et une tour qui manque toujours


Ce qui m’écrase, en réalité, n’est que la moitié de ce qui avait été rêvé. Pour le comprendre, il faut remonter loin, bien avant le gothique. La ville n’a pas commencé par une cathédrale mais par un camp romain au bord du Rhin, Argentoratum, où la foi chrétienne s’est installée lentement, autour de premières églises modestes.


La cathédrale dont on suit la trace est fondée en 1015, sous l’évêque Werner, dans un style roman massif, sur les vestiges d’édifices plus anciens. De ce sanctuaire de pierre lourde, aux fenêtres étroites et à la lumière rare, il ne reste presque rien car les incendies à répétition du Moyen Âge en ont eu raison, si bien qu’à partir de 1220, la ville libre de Strasbourg — riche république marchande — décide de tout reprendre dans le style gothique, plus haut, plus ajouré, plus ambitieux.


On attribue volontiers la cathédrale à un seul homme, Erwin von Steinbac, mais sa fonction de maître d’œuvre n’est officialisée qu’en 1284, soit plus de soixante ans après le début du chantier et son génie tient à la façade occidentale, cette dentelle de pierre où les sculptures se superposent jusqu’à faire oublier le mur. Il meurt en 1318 sans voir la suite parce qu’une cathédrale de cette ampleur n’appartient à personne : elle passe de main en main, d’atelier en atelier, pendant des générations.


La flèche, elle, est l’œuvre d’un autre architecte. Ulrich d’Ensingen dessine l’octogone, puis Jean Hültz, venu de Cologne, en change le projet et imagine une pyramide ajourée gravie par huit escaliers à vis qui montent en spirale jusqu’à la croix. Quand elle est achevée en 1439, elle culmine à 142 mètres et fait de Strasbourg le plus haut édifice du monde occidental — un record qu’elle conserve de 1647 à 1874, soit plus de deux siècles, jusqu’à ce que Hambourg la dépasse de cinq mètres.


Et pourtant, ce vertige repose sur un manque. Le plan d’origine prévoyait deux tours jumelles, deux flèches symétriques comme à Cologne. La seconde n’a jamais été construite, parce que la grande peste de 1349, le tremblement de terre qui ravage Bâle en 1356 et les difficultés d’argent ont eu raison de l’ambition. Cette asymétrie qu’on prend aujourd’hui pour une signature n’est donc pas un choix d’artiste : c’est une amputation devenue silhouette. La cathédrale de Strasbourg est reconnaissable entre toutes parce qu’on ne l’a pas finie. Elle est taillée dans le grès rose des Vosges, cette pierre qui rosit ou brunit selon la lumière et qu’on aperçoit, dit-on, depuis les sommets vosgiens comme depuis la Forêt-Noire.



La décoration qu’on ne finit pas de lire et un derrière en plein Jugement dernier


Une fois passé le saisissement de la hauteur, je baisse les yeux, et c’est là que la cathédrale devient inépuisable. La façade et les portails portent des milliers de figures — saints, prophètes, vierges sages et vierges folles, animaux, vignes où se cachent des bonshommes — au point qu’on ne sait par où commencer et qu’on n’en finit jamais. J’aime cette part-là : la chercher, lever la tête, revenir, débusquer ce que la fois précédente m’avait laissé passer. C’est une chasse au trésor que les Strasbourgeois se transmettent et la pièce la plus recherchée est aussi la plus déconcertante.


Sur le tympan du portail central, au cœur d’une scène du Jugement dernier dominée par la gueule de l’enfer, un personnage tend ses fesses nues vers le spectateur. On l’appelle le Blosarsch — littéralement le « cul nu », et en alsacien le « cul souffleur ». Ce n’est pas une farce de tailleur de pierre égaré car dans l’imaginaire médiéval l’anus est la bouche du diable, le contraire exact de la parole sainte, si bien que montrer un derrière sur une église, c’est y inscrire la présence du mal à l’endroit même où on le juge. La tradition locale y voit l’allusion à un évêque qui abusait de ses enfants de chœur, livré au pilori de la pierre pour les siècles.


Ce détail dit quelque chose que les visites pressées passent sous silence : cette cathédrale n’a jamais séparé le sacré du scandale. Elle a sculpté le vice à côté de la vertu, le diable à côté des anges, et elle les garde ensemble depuis huit cents ans sans se troubler. Le tympan a d’ailleurs été en partie refait au XIXe siècle, après les dégradations de la Révolution, ce qui n’a rien retiré à la force de la scène.



Deux horloges pour un seul édifice


À l’intérieur, dans le croisillon sud, se dresse l’objet que tout le monde vient voir à midi : l’horloge astronomique. On la croit Renaissance, et le buffet l’est en effet, car il date de 1571 et porte la marque de l’horloger Isaac Habrecht, qui succédait déjà à une horloge médiévale. Mais le mécanisme qui s’anime aujourd’hui, lui, est bien plus récent : il est l’œuvre de Jean-Baptiste Schwilgué, installé en 1842, glissé dans le coffre ancien comme un cœur neuf dans un corps ancien.


Autrement dit, ce que tu regardes sonner n’est pas ce que tu crois regarder : une mécanique du XIXe siècle joue dans un décor de la Renaissance, et personne, dans la foule qui attend les automates, ne s’en avise. L’horloge calcule les positions des astres, les éclipses, la date de Pâques pour des siècles à venir, ce qui fait de la cathédrale une machine à mesurer le ciel. Et ce que peu de gens savent, c’est qu’elle n’était pas la seule horloge de l’édifice : la cathédrale en possédait une autre, sans rouages, réglée par le soleil lui-même — et c’est celle-là qu’on a éteinte.



Le rayon vert qu’on a fait disparaître


Deux fois par an, aux équinoxes, un rayon vert traversait la nef. Le phénomène a été repéré en 1972 par un ingénieur-géomètre, Maurice Rosart, qui le cherchait depuis des années : à 11 h 38 le jour du printemps, à 12 h 24 celui de l’automne, le soleil passait par un morceau de verre vert et transparent placé au pied d’un personnage du vitrail — Juda, l’un des fils de Jacob, et non Judas le traître comme on le répète à tort —, traversait l’espace et venait frapper le Christ posé sur le dais de la chaire de Geiler de Kaysersberg. Une lueur verte, nette, sur le corps du Christ, deux fois l’an, à la minute près.


Le phénomène n’a rien d’ésotérique car il tient à la nature du verre et à la course du soleil, et il rappelle, à sa manière, que la cathédrale a toujours su lire le temps. Et pourtant, depuis 2022, il n’apparaît plus. Lors d’une campagne de restauration, une patine — réversible, prend-on soin de préciser — a été déposée sur le verre vert, avec l’accord de l’Église et de l’administration des monuments, si bien que la lumière ne passe plus. Le rayon n’a pas été détruit. Il a été voilé, volontairement, et l’on pourrait le faire revenir d’un geste.


Maurice Rosart, aujourd’hui âgé de quatre-vingt-huit ans, n’a jamais accepté cette disparition. Il a porté l’affaire devant les tribunaux, perdu en première instance, puis relancé le combat jusqu’au Conseil d’État, soutenu par une cagnotte que des centaines de Strasbourgeois ont remplie en quelques heures. J’aime qu’on garde les choses intactes. Je sais aussi que chaque époque a le droit d’écrire son histoire sur celles qui l’ont précédée parce qu’un monument vivant n’est jamais un sanctuaire figé. Mais ici, on n’a pas écrit : on a effacé. On a retiré au public une curiosité qui ne gênait personne, sans qu’aucune raison claire n’ait jamais été donnée. Pourquoi ? Je ne le sais pas et c’est précisément ce silence qui me trouble. Croyante, je devrais m’en remettre à ceux qui veillent sur l’édifice ; mais quelque chose en moi refuse qu’on éteigne une lumière sans s’expliquer.



Le vent qui attend toujours le diable


Il reste une dernière chose et c’est peut-être celle qui me retient le plus. Sur la place, devant la cathédrale, le vent souffle presque toujours. Ce n’est pas une impression, car l’édifice, haut et isolé, crée un appel d’air permanent que les Strasbourgeois connaissent par cœur et que les passants subissent. La science l’explique très bien. La ville, elle, préfère une autre version.


On raconte que le diable, qui parcourait le monde à cheval sur le vent, aperçut un jour sa propre image sculptée sur la façade — le Tentateur, ce beau garçon qui présente une pomme aux vierges folles et dont le dos s’ouvre sur des crapauds et des serpents. Flatté, curieux de voir s’il était représenté ailleurs à l’intérieur, il entra. Mais il fut surpris par la messe, ou saisi par la beauté du lieu, et resta prisonnier de la pierre, incapable d’en ressortir. Dehors, le vent l’attend depuis. Il tourne autour de l’édifice, s’impatiente, hurle aux angles et n’en finit pas de chercher son maître enfermé.


Je sais ce que vaut une légende. Je sais aussi que celle-ci colle exactement à ce que ressent quiconque traverse cette place un jour de bourrasque. Et c’est là que ma foi et mon autre versant cessent de se contredire : je crois que cette cathédrale a une dimension magique, non pas malgré ce qu’elle est, mais à cause de ce qu’elle a accumulé.


Si tu veux mesurer cette hauteur autrement que depuis le parvis, tu peux monter à la plateforme, à une soixantaine de mètres, au prix de plus de trois cents marches en vis. Je te conseille d’y aller tôt le matin, parce que l’escalier est étroit et que la file se forme vite dès que le soleil est de la partie. Pour les horaires de montée et l’accès à l’horloge astronomique, qui varient selon les saisons et les offices, mieux vaut vérifier directement la source officielle avant de partir.



Cathédrale de Strasbourg
La Cathédrale de Strasbourg | 2023 | La voyageuse bruchoise ©

Ce qui rend cette cathédrale singulière n’est pas sa hauteur, ni même sa flèche unique : c’est qu’elle n’a jamais voulu être seulement sainte. Pendant huit siècles, elle a tenu ensemble les anges et le diable, la prière et le scandale, l’horloge qui mesure le ciel et la lumière verte qui frappait le Christ deux fois l’an sans jamais chercher à se purifier de ce mélange. On vient ici lever la tête vers la flèche, et l’on repart avec le sentiment qu’il reste quelque chose qu’on ne nous a pas montré. Cette cathédrale ne se laisse pas finir, ni par ses bâtisseurs, ni par ses restaurateurs, ni par ses visiteurs.


FAQ — La cathédrale de Strasbourg


Pourquoi le rayon vert de la cathédrale de Strasbourg a-t-il disparu ?

Depuis 2022, une patine réversible a été posée sur le verre vert du vitrail lors d’une restauration, ce qui empêche le rayon de se former. Le phénomène n’a pas été détruit : il pourrait techniquement réapparaître. Son découvreur, Maurice Rosart, poursuit une action en justice jusqu’au Conseil d’État pour le faire rétablir.


Où se trouve le « cul nu » (Blosarsch) sur la cathédrale de Strasbourg ?

Sur le tympan du portail central de la façade occidentale, dans la scène du Jugement dernier, près de la gueule de l’enfer. C’est une paire de fesses nues sculptée, symbole du diable dans l’imaginaire médiéval et allusion locale à un évêque accusé d’abus. La plupart des visiteurs passent devant sans la voir.


Pourquoi la cathédrale de Strasbourg n’a-t-elle qu’une seule flèche ?

Sa flèche unique culmine à 142 mètres et a été achevée en 1439. La seconde tour, prévue à l’origine pour faire pendant à la première, n’a jamais été construite, faute de moyens et après la peste et le tremblement de terre du XIVe siècle. Cette asymétrie est devenue sa signature visuelle.


L’horloge astronomique de Strasbourg est-elle d’origine ?

Le buffet date de 1571 (horloger Isaac Habrecht), mais le mécanisme qui fonctionne aujourd’hui a été installé par Jean-Baptiste Schwilgué en 1842. Ce qu’on voit s’animer est donc une horloge du XIXe siècle logée dans un coffre de la Renaissance.


Pourquoi le vent souffle-t-il toujours sur la place de la cathédrale de Strasbourg ?

Parce que l’édifice, haut et isolé, crée un appel d’air permanent. Une légende l’attribue au diable, entré dans la cathédrale et resté prisonnier de la pierre, dont le vent — sa monture — attend toujours la sortie en tournant autour des murs.


Peut-on monter en haut de la cathédrale de Strasbourg ?

Oui, une plateforme se visite à une soixantaine de mètres, après plus de trois cents marches. L’accès dépend des horaires saisonniers et des offices religieux ; mieux vaut les vérifier avant de venir et arriver tôt, l’escalier en vis étant étroit.


[Mise à jour : juin 2026]

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Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

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