Une journée à Strasbourg, de la cathédrale à la Neustadt (Alsace)
- 8 août 2024
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Dernière mise à jour : 2 juil.
Strasbourg, je la préfère tôt. Avant neuf heures, quand les rues autour de la cathédrale appartiennent encore à ceux qui y vivent, que les premiers volets s'ouvrent au-dessus des vitrines et que la place du Château reste vide, la ville se laisse regarder sans se donner en spectacle. Quelques heures plus tard, la Petite France se remplit, les groupes se massent au pied de la flèche et il devient difficile d'y voir autre chose que la foule. C'est pour cette raison que j'aime y entrer au lever du jour, parce que ce qu'on appelle le charme de Strasbourg tient autant à ses pierres qu'à l'heure où on les regarde.
Ce jour-là, j'y suis allée avec mon mari, pour une journée à deux, loin du quotidien. Nous habitons à quarante minutes, ce qui fait de Strasbourg une capitale familière plutôt qu'une découverte et c'est précisément ce qui rend l'exercice intéressant : être touriste dans sa propre région, regarder une ville qu'on croit connaître comme si on la voyait pour la première fois. Strasbourg s'y prête bien, parce qu'elle a changé de mains tant de fois, romaine puis libre, française puis allemande, française à nouveau, qu'elle porte plusieurs pays dans ses rues et qu'on n'en a jamais vraiment fait le tour.

La cathédrale de Strasbourg avant la foule
La cathédrale Notre-Dame, longtemps le plus haut sommet de l'Occident
On commence par elle mais à condition d'arriver tôt, car c'est le seul moment où l'on peut encore lever les yeux sur la façade sans buter sur une perche à selfie. Le grès rose des Vosges change de teinte selon l'heure et au petit matin il vire à un rose presque gris qui ne dure pas.
La cathédrale qu'on voit aujourd'hui n'est pas d'un seul tenant : fondée vers 1015 par l'évêque Werner sur les restes d'un sanctuaire plus ancien, elle a été reprise en style gothique à partir des années 1220, et sa flèche unique n'a été achevée qu'en 1439, à 142 mètres. Ce chiffre n'est pas une coquetterie de guide, parce que de 1647 à 1874, soit pendant 227 ans, cette flèche a fait de Strasbourg l'édifice le plus haut du monde, dépassée seulement le jour où l'on acheva celle d'une église de Hambourg. Pendant plus de deux siècles, le bâtiment le plus élevé jamais construit par l'homme se trouvait ici, en Alsace.
Mais le détail qui change le regard est ailleurs, dans ce que la cathédrale a vécu plutôt que dans ce qu'elle mesure. De 1524 à 1681, elle fut affectée au culte protestant parce que Strasbourg avait adopté la Réforme très tôt et en était devenue l'un des foyers, avant de revenir au culte catholique en 1681, l'année où Louis XIV rattacha la ville à la France. Un même édifice, deux confessions, deux souverainetés : la cathédrale n'a pas seulement traversé l'histoire, elle a changé d’obédience plusieurs fois sans bouger d'un mètre.
À l'intérieur, je te conseille de viser l'horloge astronomique vers midi et demi, quand le mécanisme se met en marche et que les automates défilent parce que c'est l'un des rares moments où la foule de la cathédrale a une raison d'être là sans gêner le regard. Et si les jambes suivent, les trois cent trente marches qui mènent à la plateforme donnent une vue qui sert tout le reste de la journée : de là-haut, on distingue nettement la vieille ville resserrée d'un côté et, de l'autre, les longues avenues rectilignes de la Neustadt, deux villes et deux époques qu'on confond depuis le sol et qu'on sépare enfin depuis le ciel.
La Maison Kammerzell, une façade qui raconte le commerce strasbourgeois
À quelques pas, sur la place de la cathédrale, la Maison Kammerzell mérite mieux qu'un arrêt-photo. Son rez-de-chaussée en pierre date de 1427 mais ses étages à colombages sculptés ont été ajoutés en 1589 par un marchand de fromages, et c'est là tout son intérêt : les sculptures sur bois qui couvrent la façade ne représentent pas des saints mais des figures profanes, des âges de la vie, des signes du zodiaque, toute une imagerie marchande qui dit ce qu'était Strasbourg à la Renaissance, une ville de négoce avant d'être un décor pour visiteurs. Je m'y arrête volontiers pour un café, moins pour le lieu que pour le temps qu'il laisse à l'œil de relire la façade.
La Petite France et ce qu'on oublie d'y regarder
Le Palais Rohan, la France classique posée contre la cathédrale gothique
Avant de descendre vers les canaux, je m'arrête au Palais Rohan, construit entre 1732 et 1742 par Robert de Cotte, premier architecte du roi, pour les princes-évêques de Strasbourg. Sa façade classique et ordonnée, fait face à la dentelle gothique de la cathédrale et ce contraste résume assez bien la ville parce qu'à chaque siècle Strasbourg a parlé la langue architecturale de qui la gouvernait. Le palais abrite aujourd'hui trois musées et plutôt que de vouloir les enchaîner, je te conseille d'en choisir un seul selon ce que tu aimes comme l'archéologie pour remonter jusqu'à l'Argentoratum romain ou les arts décoratifs pour les intérieurs strasbourgeois du XVIIIe siècle. Il ferme le mardi, comme la plupart des musées de la ville, ce qui mérite d'être vérifié avant de partir.
La Petite France, à traverser tôt ou tard mais pas à midi
La Petite France est le quartier que tout le monde photographie et c'est aussi celui qui souffre le plus de sa réputation. Ce sont d'anciens quartiers de tanneurs, de meuniers et de pêcheurs, dont les maisons à colombages, avec leurs greniers ouverts, servaient à sécher les peaux au-dessus des bras de l'Ill. Le nom lui-même n'a rien d'aimable à l'origine : il vient d'un hospice ouvert à la fin du XVe siècle pour soigner les malades de la syphilis, qu'on appelait alors « le mal français ». La Petite France doit son nom à une maladie, pas à un charme et c'est exactement le genre de détail qui me réconcilie avec un lieu trop vu parce que sous la carte postale il y a presque toujours une histoire moins lisse.
Je ne te conseillerai pas de l'éviter, parce qu'elle vaut le passage mais d'y revenir en fin de journée car en milieu de journée, l'été, on n'y marche plus, on y avance en file. Le barrage Vauban, construit à la fin du XVIIe siècle pour permettre d'inonder les terres au sud et bloquer un assaut, offre depuis sa terrasse couverte la meilleure vue sur les ponts couverts et leurs quatre tours : j'y monte à chaque fois, parce que c'est gratuit, à l'écart du flot, et que c'est de là qu'on comprend le mieux comment la ville se défendait.
La Neustadt, l'héritage d'une histoire qu'on préférerait oublier
C'est dans cette partie de la ville que se trouve, à mon sens, le vrai angle mort de Strasbourg, celui que la plupart des visiteurs traversent sans le regarder. Si tu sors de la Grande-Île par la place de la République, tu changes de ville sans t'en rendre compte : les rues s'élargissent, les façades grandissent, les perspectives s'allongent et tu entres dans la Neustadt, la « ville neuve ».
Après la défaite de 1870, le traité de Francfort de 1871 cède Strasbourg à l'Empire allemand, qui en fait la capitale du Reichsland d'Alsace-Lorraine et décide d'y inscrire son pouvoir dans la pierre. À partir des années 1880 et jusqu'à la Première Guerre mondiale, les autorités allemandes triplent la surface de la ville en bâtissant ce quartier monumental autour de l'ancienne place impériale, l'actuelle place de la République.
Et voilà ce qui m’interpelle chaque fois : ce quartier est né d'une annexion, d'une défaite, d'une volonté étrangère d'effacer la France de l'Alsace, et pourtant il est aujourd'hui considéré comme le plus bel ensemble d'urbanisme impérial allemand encore debout, mieux conservé qu'en Allemagne même, parce que les centres des villes allemandes ont brûlé sous les bombes en 1944 quand Strasbourg, elle, a été relativement épargnée. Le 9 juillet 2017, l'UNESCO a d'ailleurs étendu à la Neustadt le classement de la Grande-Île, obtenu en 1988, scellant côte à côte la vieille ville française et la ville neuve allemande comme un seul paysage. Une histoire difficile peut laisser un héritage qu'on finit par revendiquer et c'est exactement ce qui s'est passé ici.
On retrouve la même chose à Metz, dont le quartier impérial, autour de la gare, est le seul ensemble vraiment comparable en France et dont je parle plus longuement dans mon article qui lui est consacré. Dans les deux villes, ce qu'on regarde aujourd'hui comme un patrimoine a d'abord été vécu comme une humiliation et c'est cette inversion lente, étalée sur un siècle, qui me semble la chose la plus intéressante à comprendre quand on marche dans ces avenues. Je pousse souvent jusqu'au palais du Rhin, l'ancienne résidence de l'empereur, puis le long de l'avenue de la Liberté jusqu'à l'université : c'est une promenade sans monument à cocher mais c'est celle qui m'apprend le plus sur ce qu'est vraiment Strasbourg.
En fin de journée, une table alsacienne et la ville qui s'éteint
Pour le soir, je reste sur une table simple et alsacienne, parce qu'après une journée de marche, on n'a pas besoin de plus qu'une tarte flambée cuite au feu de bois, partagée à deux dans une winstub de la Petite France ou des rues qui montent vers la cathédrale. C'est un plat de partage, qu'on commande à la suite, salé puis sucré, et qui convient à une fin de journée sans cérémonie.
Ensuite, je te conseille de refaire à pied le chemin du matin mais à la nuit tombée. La cathédrale éclairée et les quais de la Petite France n'ont plus rien à voir avec ce qu'ils étaient à midi parce que les terrasses sont rangées, les groupes sont partis et la ville redevient ce qu'elle est tôt le matin : une ville qu'on peut apprécier. C'est la seconde fenêtre, après l'aube, où Strasbourg se laisse approcher sans foule et c'est sans doute pour ces deux heures-là, l'une au début de la journée et l'autre à la fin que je continue d'y revenir.
Si tu disposes de plus d'une journée, deux prolongements tiennent sans casser le rythme : une visite du Parlement européen, qui rappelle que Strasbourg n'est pas qu'une vitrine touristique mais un siège d'institutions depuis l'installation du Conseil de l'Europe en 1949 et une heure de bateau sur l'Ill, qui reste la façon la plus juste de comprendre comment la ville s'est construite autour de son cours d’eau. Mais, ni l'un ni l'autre n'est nécessaire pour une première découverte de la ville.
Strasbourg, une ville qu'on déchiffre plus qu'on ne la visite
Sous la cathédrale gothique il y a un camp romain, sous le culte catholique deux siècles de protestantisme, sous le charme français des quais une ville neuve bâtie par l'Empire allemand, et sous chaque souveraineté la précédente, jamais tout à fait effacée. Strasbourg est une ville frontière qui a appris à faire tenir ensemble ce que l'histoire avait opposé et c'est ce qui la rend lisible autrement que comme un décor à photographier : ici, rien n'est seulement joli, tout est sédimenté. La regarder en touriste de sa propre région, tôt le matin et tard le soir, ce n'est pas la consommer en une journée, c'est accepter qu'on n'en aura jamais tout à fait fini avec elle.
FAQ - Une journée à Strasbourg
Peut-on visiter Strasbourg en une journée ?
Oui, à condition de viser le matin pour la cathédrale et la Petite France, avant l'arrivée des groupes, et de garder l'après-midi pour la Neustadt, plus calme et moins courue. La ville se traverse à pied : la Grande-Île et le quartier allemand sont reliés en une vingtaine de minutes de marche.
Quel est le meilleur moment pour visiter la Petite France sans la foule ?
Tôt le matin, avant neuf heures, ou en fin de journée quand les terrasses se vident. En milieu de journée, surtout l'été et le week-end, le quartier est saturé et l'on y circule difficilement.
Faut-il monter à la plateforme de la cathédrale ?
Oui, si la marche ne te rebute pas : les trois cent trente marches mènent à une plateforme d'où l'on distingue nettement la vieille ville médiévale d'un côté et les avenues de la Neustadt de l'autre, la meilleure manière de comprendre la double identité de Strasbourg.
Qu'est-ce que la Neustadt de Strasbourg ?
C'est le quartier allemand bâti après l'annexion de 1871, autour de l'actuelle place de la République, qui a triplé la surface de la ville jusqu'en 1918. Classé à l'UNESCO en 2017, c'est le plus bel ensemble d'urbanisme impérial allemand conservé, devant le quartier impérial de Metz.
Pourquoi la cathédrale de Strasbourg est-elle si connue ?
Pour sa flèche de cent quarante-deux mètres, achevée en 1439, qui en a fait le plus haut édifice du monde de 1647 à 1874, et pour son histoire religieuse : affectée au culte protestant de 1524 à 1681, elle est revenue au culte catholique avec le rattachement à la France.
Strasbourg se visite-t-elle à pied ?
Largement. Le centre historique et la Neustadt sont entièrement accessibles à pied, et le tramway dessert le reste. La voiture n'a aucun intérêt en ville ; mieux vaut se garer en périphérie et entrer par le tram.
[Mise à jour : juin 2026]



























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