top of page

La cathédrale de Reims, entre la lumière des sacres et le poids des pierres (Marne)

17 déc. 2023
6 min de lecture

On vient à Reims pour la lumière parce que pendant près de huit siècles cette cathédrale a accueilli le sacre des rois de France et que rien dans l'histoire du royaume ne brillait davantage que cette cérémonie où l'huile de la Sainte Ampoule faisait d'un homme un souverain de droit divin. Je m'y suis arrêtée un jour de printemps, en famille, sur la route qui mène à Lille, moins pour son architecture — pourtant considérable — que pour cette réputation de cathédrale mythique qui la précède partout. Son architecture impressionne, c'est vrai. Mais je crois que son aura impressionne davantage encore parce qu'elle porte tout le poids d'un récit national que l'on connaît avant même d'avoir franchi le portail. Et lorsque je l'ai franchi, c'est l'ombre que j'ai trouvée.



Pourquoi Reims est devenue la cathédrale des rois


Tout commence par un baptême dont la date exacte échappe encore aux historiens, parce que les sources du Ve siècle sont rares et que la légende a vite recouvert les faits. Vers 496, peut-être 498 ou 499, l'évêque Remi baptise Clovis, roi des Francs, dans la cathédrale primitive que Nicaise avait élevée au début du siècle sur d'anciens thermes gallo-romains. Ce geste, qu'il ait relevé d'une conviction sincère ou d'un calcul politique destiné à s'attacher les élites gallo-romaines christianisées, est devenu l'un des actes fondateurs du récit français, au point que les rois de France porteront plus tard le titre de « fils aîné de l'Église ». La tradition y ajoute une colombe et une Sainte Ampoule remplie de chrême, et c'est cette ampoule, autant que la puissance politique des archevêques rémois, qui fixe définitivement le lieu du sacre à Reims à partir d'Henri Ier, en 1027.


Dès lors, presque tous les rois de France viennent y être sacrés, à de très rares exceptions près, dont Louis VI couronné à Orléans et Henri IV à Chartres. Certains de ces sacres ont changé le cours de l'histoire. Louis IX est couronné en 1226 alors que la cathédrale telle qu'on la voit aujourd'hui est encore en chantier. En 1429, le sacre de Charles VII, obtenu grâce à la ténacité de Jeanne d'Arc dont la statue équestre se dresse aujourd'hui sur le parvis, renverse le cours de la guerre de Cent Ans. Le dernier sacre, celui de Charles X, a lieu en 1825, et la monarchie s'éteint pour de bon quelques années plus tard. Depuis le 8 octobre 2016, une plaque apposée à l'intérieur rappelle les noms des trente-et-un rois sacrés ici, un décompte qui dit l'essentiel : ce lieu fut, pendant huit siècles, la colonne vertébrale du pouvoir royal.



De cathédrale royale à cathédrale martyre


La cathédrale que tu vois n'est pas la première. Un incendie détruit l'édifice antérieur en 1210, et dès l'année suivante, le 6 mai 1211, l'archevêque Albéric de Humbert pose la première pierre d'une nouvelle cathédrale gothique dont le chantier passera entre les mains de quatre architectes successifs — Jean d'Orbais, Jean-le-Loup, Gaucher de Reims et Bernard de Soissons — avant que le gros œuvre ne s'achève vers la fin du XIIIe siècle. Un nouvel incendie l'endommage en 1481 et les rois Charles VIII puis Louis XII financent sa reconstruction, ce qui explique les fleurs de lys qui couronnent encore le faîtage. Au XIXe siècle, plusieurs architectes, dont Viollet-le-Duc à partir de 1860, restaurent les galeries hautes, la grande rose et les tours et la cathédrale est classée monument historique en 1862.


La Révolution, contrairement à ce que l'on imaginerait d'un tel symbole monarchique, l'épargne en partie : quelques statues sont brisées, le sceptre et la main de justice brûlés, l'édifice transformé en magasin à fourrage mais le projet de le raser est vite abandonné. Le pire vient plus tard. Le 19 septembre 1914, un mois après le début de la guerre, l'artillerie allemande pilonne Reims, l'échafaudage de bois dressé sur la tour nord prend feu, et l'incendie gagne la charpente. La toiture s'embrase, le plomb fond et coule, les vitraux éclatent, les statues se mutilent. C'est ce jour-là qu'une poutre enflammée décapite l'ange du portail nord, dont la tête tombe de plus de quatre mètres et se brise en une vingtaine de morceaux.



Cet ange, jusque-là anonyme parmi les quelque deux mille trois cents statues de la cathédrale, va devenir le visage de la guerre. L'abbé Jules Thinot ramasse les fragments dès le lendemain et les met à l'abri dans les caves de l'archevêché, où l'architecte Max Sainsaulieu les redécouvre en novembre 1915. La presse s'empare de cette tête brisée qui sourit encore, en fait le symbole du « crime de Reims » et de la barbarie ennemie, et lui donne un nom : le Sourire de Reims. Quand la statue, patiemment reconstituée, retrouve sa place le 13 février 1926, ce n'est plus seulement un ange du XIIIe siècle, c'est la France qui retrouve le sourire. Je trouve qu'aucun autre détail ne dit mieux ce qu'est devenue cette cathédrale parce qu'ici chaque blessure a fini par être transformée en récit.


La restauration commence dès 1919, menée par Henri Deneux, architecte rémois, avec l'aide de mécènes américains dont la famille Rockefeller et de la société des Amis de la cathédrale. Deneux remplace la charpente de chêne disparue par une structure de béton armé plus légère et ininflammable et la cathédrale rouvre au culte en 1938. En juillet 1962, sous ces voûtes pourtant bombardées par l'armée allemande moins d'un demi-siècle plus tôt, de Gaulle et Adenauer scellent la réconciliation franco-allemande, ce qui n'est pas un hasard : on ne choisit pas Reims par commodité, on la choisit parce que le lieu charge le geste de tout son passé. La cathédrale entre au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1991, et en 1996, Jean-Paul II y célèbre le mille cinq centième anniversaire du baptême de Clovis.



L'intérieur de la cathédrale de Reims et le poids des pierres


Dehors, Reims est une cathédrale de lumière. On la met en scène chaque été par un spectacle qui rend à sa façade les couleurs médiévales que le temps a effacées et son histoire entière est une histoire de clarté, celle du sacre, celle de l'huile sainte ou encore celle du sourire rendu à l'ange. C'est pourquoi l'intérieur, par contraste, m'a surprise. Je l'ai trouvé sombre, d'une obscurité qui m'a semblé détonner avec la grandeur du récit qu'on lui prête, comme si la cathédrale, une fois la royauté éteinte, avait éteint quelque chose d'elle-même.


Je ne saurais pas l'expliquer tout à fait et je ne cherche pas à en faire une règle parce que chacun ressent un lieu à sa manière. Mais là où Vézelay m'avait portée, où la nef claire de la Madeleine appelait le regard vers le haut, Reims m'a pesé. J'y ai subi le poids des pierres plutôt que leur élévation et je suis ressortie avec le sentiment d'avoir traversé un lieu chargé, au sens propre, de tout ce qu'il a porté.


Il reste pourtant, au fond du chœur, une réponse à cette obscurité. Dans la chapelle axiale, les vitraux dessinés par Marc Chagall et posés en 1974 déposent une nappe de bleu profond qui tranche avec le reste, et qui rappelle que la couleur, ici, a toujours été une affaire de transmission autant que de beauté. Je te conseille d'aller jusque-là, derrière l'autel, parce que c'est l'un des rares endroits où la lumière entre vraiment et parce que ces bleus — couleurs de la monarchie française — disent à leur manière que le lieu n'a pas cessé de se réinventer.



Nous étions venus en famille, mon mari, les enfants et moi, sur la route du nord, avec cette habitude de rendre l'Histoire vivante à nos enfants plutôt que de la leur réciter, et Reims s'y prête, parce qu'on n'y entre pas sans comprendre que des hommes ont été faits rois sous ces voûtes et que d'autres ont voulu les abattre. Nous sommes restés un moment sur le parvis, devant la statue équestre de Jeanne d'Arc, avant de reprendre la route. Reims n'est pas une cathédrale qui apaise. C'est une cathédrale qui se souvient, de ses sacres, de ses blessures, de sa lente reconstruction, et qui porte ce souvenir dans la pierre avec une gravité dont on ne ressort pas indemne.


FAQ - Cathédrale de Reims


Peut-on visiter librement la cathédrale de Reims ? 

Oui. L'entrée dans la cathédrale est libre et gratuite ; seule l'ascension des tours, qui rapproche de la statuaire et ouvre sur les toits, se fait sur réservation.


Combien de rois ont été sacrés à Reims ?

La plaque posée dans la cathédrale en 2016 recense trente-et-un rois sacrés ici, d'Henri Ier en 1027 à Charles X en 1825, même si certains décomptes vont plus loin selon les sacres pris en compte.


Où se trouve l'Ange au sourire ? 

Sur le portail nord de la façade occidentale, à gauche quand tu fais face à l'entrée principale. Décapité par l'incendie de 1914 et reposé en 1926, il est resté le symbole de la ville.


Pourquoi parle-t-on de cathédrale martyre pour Reims ? 

Elle a été bombardée par l'armée allemande dès septembre 1914 : l'incendie du 19 septembre a détruit la charpente, fait fondre le plomb et mutilé les statues, avant une reconstruction qui s'est étendue jusqu'en 1938.


Combien de temps faut-il pour visiter la cathédrale de Reims ? Compte une bonne heure pour la cathédrale seule, davantage si tu ajoutes le palais du Tau voisin, qui conserve les trésors du sacre et les statues originales déposées de la façade.


La cathédrale actuelle est-elle celle du baptême de Clovis ? 

Non. Le baptême, vers 496-499, a eu lieu dans la cathédrale primitive ; l'édifice gothique que l'on visite aujourd'hui a été commencé en 1211, après l'incendie de la précédente. 📍 Cathédrale Notre-Dame de Reims — site officiel


[Mise à jour : juin 2026]

2 commentaires


Invité
26 juil. 2024

Très bel article, merci ! Je suis impatiente de découvrir cette belle et majestueuse cathédrale avec autant d'histoire !

J'aime
prisciliakraushar
prisciliakraushar
03 août 2024
En réponse à

Merci ! Je suis ravie que l'article te donne envie de découvrir cette cathédrale royale ! Elle est assez impressionnante.

J'aime
Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous où je partage avec toi les coulisses de mes découvertes, les lieux qui m'arrêtent en chemin, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


Le premier numéro est paru en juillet 2026. Si l'aventure te tente, laisse simplement ton adresse e-mail ci-dessous et rejoins-moi dès la prochaine escale.

bottom of page