Randonnée autour des châteaux d'Ottrott
- 1 mai 2025
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 7 jours
Il y a des lieux qu'on visite une première fois sans savoir vraiment pourquoi ils nous retiennent. Les châteaux d'Ottrott, je les ai découverts le 1er mai 2025, dans l'agitation de l'événement Tous aux châteaux. Il y avait beaucoup de monde, des animations et une bonne humeur collective que j'ai appréciée sans pour autant m'y retrouver tout à fait. J'aime les ruines dans leur silence. Je suis repartie avec l'impression d'avoir traversé quelque chose sans avoir eu le temps de m'y arrêter.
Le retour, quelques mois plus tard, s'est fait différemment. Entre les deux visites, mes recherches généalogiques m'avaient conduite à un nom : Marguerite de Rathsamhausen, née vers 1530 à Waldersbach, dans le Ban de la Roche. Une ancêtre de la branche Bellefosse. Ce nom, je l'avais vu sur les panneaux du site. La famille qui a possédé l'un de ces deux châteaux au XVe siècle est aussi la mienne — la branche zum Stein, seigneurs du Ban de la Roche, ce territoire vosgien que je connais depuis toujours pour d'autres raisons.
Je ne tire pas de conclusions sur ce que cela signifie. Mais, j'ai une façon d'habiter les châteaux forts qui me vient de loin : j'imagine toujours mes aïeux m'observant depuis leur époque, depuis la fenêtre de leur demeure encore intacte. À Ottrott, pour la première fois, cette image avait un nom de famille.
Deux châteaux, une même colline, deux logiques adverses
Ce qui frappe d'abord, en arrivant sur le site, c'est la proximité. On s'attendrait à un château isolé dans la forêt. On en trouve deux, séparés par une vingtaine de mètres à peine, si proches qu'on les croit instinctivement liés. Ils ne l'ont jamais été — c'est même tout le contraire.
Le Lutzelbourg est mentionné pour la première fois en 1196 dans des documents liés à l'évêque de Strasbourg. Sa vocation est claire dès l'origine : surveiller la vallée d'Obernai, protéger les possessions ecclésiastiques et tenir la position contre une noblesse locale dont l'ambition commence à peser. Il est construit en grès rose, comme la plupart des édifices de la région, avec une tour de guet, une enceinte réduite et quelques bâtiments utilitaires. Son nom le dit sans détour — Lutzelbourg signifie « petit château » en alémanique — et sa disposition dit son usage : c’est un poste avancé, pas résidence. On n'y vivait pas.
La construction du Lutzelbourg est perçue comme une provocation directe par la famille installée sur la même colline. En 1262, les Rathsamhausen attaquent et détruisent le petit château épiscopal. Le conflit entre pouvoir spirituel et pouvoir féodal se joue dans la pierre et le feu, à quelques mètres de distance. Il faudra attendre le XVe siècle pour que le Lutzelbourg soit reconstruit sur ses propres ruines. La Guerre de Trente Ans signe son abandon définitif. La forêt a repris le dessus depuis.
Le Rathsamhausen raconte une autre ambition. Plus vaste, mieux conservé, il est conçu dès l'origine pour accueillir une famille noble dans des conditions qui dépassent le strict nécessaire militaire : des pièces de vie, des fenêtres à meneaux, des latrines intégrées dans les murs — autant de détails qui disent quelque chose sur le rang et les prétentions de ses bâtisseurs. Au XVe siècle, quand les techniques de siège évoluent, le château subit plusieurs campagnes de transformation : les ouvertures sont élargies, des systèmes de défense adaptés à l'artillerie naissante sont intégrés, le logis consolidé.
Ce qu'on lit dans les deux ruines ensemble, c'est leur complémentarité paradoxale : deux architectures pensées pour s'opposer, qui forment aujourd'hui un ensemble dont la cohérence vient précisément de leur différence. L'une austère et fonctionnelle, l'autre résidentielle et affirmée — vingt mètres entre elles, et plusieurs siècles de tension lisibles encore dans la pierre.
La branche zum Stein à Ottrott, un lien entre deux vallées
La famille de Rathsamhausen est ancienne. Elle apparaît dans les archives dès 1127, près de Sélestat. Elle se divise au fil des siècles en plusieurs branches, dont l'une prend le nom zum Stein — ou de la Roche — d'après le château de la Roche situé au-dessus de Bellefosse, dans la vallée supérieure de la Bruche. C'est la branche seigneuriale du Ban de la Roche. La même qui, au début du XVe siècle, acquiert l'un des deux châteaux d'Ottrott.
Ce pont entre les deux territoires m'a retenue. La Bruche et le secteur d'Ottrott ne sont pas si éloignés à vol d'oiseau, mais ils appartiennent à des logiques géographiques différentes — la vallée encaissée d'un côté, le piémont ouvert sur la plaine de l'autre. Que la même lignée ait tenu les deux dit quelque chose sur l'étendue réelle de ces seigneuries médiévales, souvent plus fragmentées et dispersées qu'on ne l'imagine depuis nos cartes actuelles.
Marguerite de Rathsamhausen naît vers 1530 à Waldersbach. La branche zum Stein s'éteint en 1690 avec Georg Gottfried de Rathsamhausen, mort sans héritier mâle. Entre la possession du château d'Ottrott et la naissance de Marguerite, il y a un siècle — le temps que la lignée se fragmente encore, que les seigneuries changent de mains, que les individus deviennent des noms dans des registres. Ce qu'elle savait de ce château, si tant est qu'elle en sût quelque chose, je ne le saurai jamais. Mais en mars 2026, debout devant les murs du Rathsamhausen, je l'ai cherchée quand même — depuis la fenêtre à meneaux ouverte sur la plaine, là où quelqu'un de sa lignée a peut-être posé les yeux sur le même horizon.
La boucle depuis la maison forestière
La randonnée débute au parking de la gare d'Ottrott. La boucle mesure 8,5 kilomètres pour 280 mètres de dénivelé — deux heures trente sans se presser, sans difficulté technique, balisée par le Club Vosgien.
Le sentier entre immédiatement dans une hêtraie dense, typique du piémont vosgien. Après une vingtaine de minutes de montée régulière, le Rathsamhausen apparaît entre les arbres. On distingue encore les murs du logis, un ancien donjon et les grandes fenêtres en pierre ouvertes sur la vallée. C'est le plus lisible des deux sites.
À deux cents mètres, le Lutzelbourg est plus ruiné, plus austère. On devine encore l'organisation de l'enceinte, quelques parties du mur. Ce lieu a quelque chose de plus dépouillé, qui correspond à ce qu'il a été : un poste de garde, pas une demeure. Ensemble, les deux sites forment deux réponses architecturales à la même question du pouvoir, posées sur la même colline.
La boucle reprend ensuite dans la forêt. Sur le chemin du retour, quelques points de vue dégagés ouvrent sur la plaine d'Alsace et, par temps clair, sur la Forêt-Noire à l'horizon.
Le travail des bénévoles pour mettre en valeur les châteaux d’Ottrott
En mars 2026, sur le site, j'ai eu la chance de croiser l'un des bénévoles qui travaillent à l'entretien du Rathsamhausen. Nous avons parlé longuement. Ce genre de rencontre change la visite : on comprend ce que représente, concrètement, le fait de maintenir un site comme celui-ci accessible et lisible, sans moyens importants, sans médiatisation particulière, avec du temps et de l'obstination.
Ce qui se passe ici ressemble à ce que j'ai vu ailleurs sur d'autres chantiers bénévoles en Alsace : des gens qui ont décidé que ces pierres valaient qu'on s'en occupe et qui le font chaque semaine sans attendre que quelqu'un d'autre s'en charge. C'est un engagement discret et patient, exactement à la mesure de ce que le lieu demande.
Tous aux châteaux : une journée utile mais une autre façon d'y aller
Chaque année, le 1er mai, l'événement Tous aux châteaux organisé par l'association Châteaux Forts Vivants ouvre des dizaines de sites alsaciens. On y trouve des animations, des visites commentées et des démonstrations de savoir-faire médiévaux. Le Rathsamhausen et le Lutzelbourg participent régulièrement à l'opération. C'est une bonne journée pour ceux qui cherchent une lecture guidée et animée du patrimoine et l'événement soutient utilement les associations qui travaillent toute l'année sur ces sites.
Pour ma part, je n'y retournerai pas ce jour-là. Il y a trop de monde pour la façon dont j'aime parcourir les ruines. Mais cela ne dit rien contre l'événement — cela dit simplement que les châteaux valent aussi, et peut-être surtout, une visite en semaine, hors saison, quand la forêt est silencieuse et que le site s'offre sans intermédiaire.

Ce que les châteaux d'Ottrott m'ont appris
Je suis repartie d'Ottrott en mars 2026 avec quelque chose que la première visite ne m'avait pas donné. La généalogie ne ressuscite rien. Elle déplace le regard. Ces ruines existaient avant que je sache qu'elles portaient le nom d’une de mes aïeules et elles continueront d'exister longtemps après que ce lien sera retombé dans l'oubli. Ce que j'emporte, c'est simplement ceci : debout devant la fenêtre à meneaux du Rathsamhausen, ouverte sur la plaine d'Alsace, j'ai cherché depuis quel angle on observait le monde quand on s'appelait zum Stein et qu'on tenait ces pierres. Je ne saurai jamais si Marguerite a fait ce même geste. Mais la fenêtre, elle, est encore là.
FAQ — Les châteaux d'Ottrott
Quelle est la différence entre le Rathsamhausen et le Lutzelbourg ?
Construits au XIIIe siècle à vingt mètres l'un de l'autre, par deux pouvoirs adverses. Le Lutzelbourg est un poste épiscopal de surveillance, sans confort résidentiel. Le Rathsamhausen est la demeure d'une famille noble, plus vaste, avec logis et fenêtres à meneaux. Ils incarnent deux logiques de pouvoir qui se sont directement affrontées en 1262.
Qui sont les Rathsamhausen zum Stein ?
L'une des branches de la famille noble alsacienne de Rathsamhausen, mentionnée dès le XIIe siècle. La branche zum Stein était seigneur du Ban de la Roche, dans la vallée supérieure de la Bruche, et a acquis l'un des châteaux d'Ottrott au début du XVe siècle. Elle s'est éteinte en 1690.
La randonnée est-elle adaptée aux familles ?
La boucle est accessible à partir de 8-9 ans avec une bonne pratique de la marche. Sur les sites, le sol est irrégulier et les maçonneries ne sont pas sécurisées — une attention particulière est nécessaire avec de jeunes enfants.
Peut-on combiner cette visite avec d'autres étapes ?
Le Mont Sainte-Odile est à quelques kilomètres est une belle option. Obernai, avec son patrimoine urbain médiéval, est accessible en moins d'un quart d'heure.
[Mise à jour : Mai 2026]





















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