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De Marmoutier à Marlenheim : aux origines de la route des vins d’Alsace

  • 18 janv.
  • 7 min de lecture

À Noël dernier, j’ai dressé une list; non pas une liste de bonnes résolutions mais une liste de lieux que je voulais voir cette année, pour nourrir le blog et pour me nourrir moi parce que j’ai besoin, à intervalles réguliers, de faire des pauses culturelles qui me rappellent que le monde est plus grand que nous, même quand le quotidien donne l’impression de tout écraser. Marmoutier et Marlenheim figuraient sur cette liste depuis longtemps. Je les ai reliés un jour d’hiver, fatiguée, après des semaines denses, précisément parce que c’est la saison où l’Alsace cesse de jouer la carte postale.


On réduit souvent la route des vins à ses étés fleuris et à ses vendanges, à ces villages qu’on photographie aux beaux jours et qu’on oublie le reste de l’année. Pourtant, son point de départ ne raconte pas d’abord la fête du raisin. Il raconte une abbaye plus vieille que le nom même de l’Alsace, une vigne née d’une punition et deux villages qui ont posé, l’un sous terre, l’autre à ciel ouvert, un même rapport patient à la terre. C’est cela que l’hiver laisse voir quand les caves se vident de leurs files d’attente et qu’on peut enfin s’arrêter pour les savourer.



Marmoutier, où l’histoire se lit en profondeur


À Marmoutier, en hiver, il ne se passe rien et c’est exactement ce qui m’a permis de l’observer. Le village s’était mis au ralenti, les rues étaient calmes et la grande façade romane de l’abbatiale Saint-Étienne se découpait sur un ciel gris sans personne pour la disputer. J’aime l’Alsace dans ces moments-là, hors de l’été et hors de l’Avent, parce qu’à force de succès elle finit par s’affadir quand elle se remplit.


L’abbatiale Saint-Étienne, l’une des plus anciennes d’Alsace


L’abbaye compte parmi les plus anciennes d’Alsace et son histoire commence avant que le mot Alsace n’existe. Vers 589, des moines venus d’Irlande s’installent ici sous la conduite de Léobard, disciple de Colomban de Luxeuil, sur une terre cédée par Childebert II, roi d’Austrasie, dont le concours rendit la fondation possible. Le monastère porte d’abord le nom de son fondateur, Leobardi Cella. Il le perdra plus tard.


Le tournant vient au VIIIe siècle. Après un incendie, l’abbé Maur, le cinquième, reconstruit le monastère, y introduit la règle bénédictine et lui laisse son nom : Mauri Monasterium, le monastère de Maur, devenu Marmoutier. Ce nom a tant marqué le lieu qu’il désigne encore ses habitants, les Maurimonastériens. L’église abbatiale est consacrée en 971 par Erchenbald, évêque de Strasbourg et c’est de cette période puis du XIIe siècle que date la façade romane, ce massif occidental à trois tours qu’on voit aujourd’hui depuis la place.


La crypte, et le temple enfoui sous l’église


Mais ce qui m’a retenue à Marmoutier ne se voit pas depuis la place. Il faut descendre, par l’escalier du transept sud, dans la crypte archéologique aménagée après les fouilles, là où le sol garde la mémoire des églises antérieures. On y trouve un sarcophage en calcaire de l’époque de l’abbé Maur et, sous l’axe même du sanctuaire, dégagée en 1978, la tombe de Léobard, le fondateur. Plus bas encore, un soubassement d’autel antérieur au VIIe siècle et deux murs de fondation parallèles qui ont conduit les archéologues à une hypothèse : un petit temple gallo-romain sur lequel Léobard aurait bâti son premier lieu de culte. Le sol de Marmoutier garderait ainsi la trace du moment où un culte païen est devenu chrétien, sans qu’on déplace la pierre.


Je ne connaissais rien de cette crypte avant d’y descendre et je suis restée longtemps devant ces deux murs. Une question m’est venue, que je n’ai pas su trancher : pourquoi élève-t-on presque toujours les lieux de culte au même endroit, quelle que soit les religions qui s’y succèdent ? Je ne sais pas s’il faut chercher une explication tellurique, un héritage transmis de main en main ou la force d’un lieu qu’on a tant chargé de prières qu’on n’ose plus le quitter. Marmoutier ne répond pas. Elle se contente d’empiler les époques sans jamais rompre le fil.


Je te conseille de prévoir un vrai temps pour cette crypte plutôt que de la traverser parce que c’est en bas, et non sur la façade, que le lieu raconte sa vraie ancienneté. Les horaires varient selon la saison, mieux vaut donc les vérifier avant de venir.


De Marmoutier à Marlenheim, la route est courte, une quinzaine de minutes à peine et le paysage s’ouvre presque sans qu’on le remarque : le piémont laisse place aux coteaux, et les premières vignes apparaissent, nues, taillées court pour l’hiver. Ce que Marmoutier enfouit sous son église, Marlenheim le tient à ciel ouvert. Là-bas aussi, pourtant, on a posé un culte sur un culte et une vigne sur une terre déjà travaillée : la continuité change seulement de visage.



Marlenheim, où commence vraiment la route des vins


Marlenheim passe pour la porte nord de la route des vins d’Alsace, et c’est vrai, mais la réduire à un panneau de départ revient à manquer l’essentiel. Le village est habité depuis le Néolithique et la vigne y est attestée bien avant qu’aucune route ne soit balisée, portée par un terroir favorable au pied du Marlenberg et par une continuité de gestes qui n’a jamais cessé.


Marilegium, la première trace écrite de la vigne en Alsace


Le village apparaît dans les textes sous le nom de Marilegium, et c’est là que se cache le détail qui m’a fait regarder la route des vins autrement. Dans son Histoire des Francs, Grégoire de Tours rapporte qu’à la fin du VIe siècle, un complot fut ourdi au palais royal de Marlenheim contre Childebert II, le même roi qui, quelques années plus tôt, avait permis la fondation de Marmoutier. L’un des conjurés, Droctulf, fut condamné à cultiver la vigne du domaine royal. Cette sentence, rapportée pour l’an 590, est la plus ancienne mention écrite de la viticulture en Alsace. La route des vins ne commence donc pas par une fête : elle commence par une punition, par un homme contraint de travailler la terre qu’il aurait voulu fuir.


Marlenheim fut aussi un lieu de pouvoir. La reine Brunehilde y séjourna avec ses petits-fils et, en juin 833, l’empereur Louis le Pieux, trahi par ses fils au Champ du Mensonge, au sud de Colmar, y fut enfermé avant d’être transféré à Soissons pour y être jugé par la diète de l’Empire. On suppose même que l’église actuelle s’élève à l’emplacement d’un oratoire royal mentionné dès 590, peut-être le plus ancien sanctuaire rural d’Alsace. Comme à Marmoutier, on a donc bâti ici un lieu de culte sur un lieu de culte et la question que la crypte m’avait posée me suivait jusque dans la plaine.


Arthur Metz, le savoir-faire dans la durée


Pour finir, j’ai fait halte chez Arthur Metz, à l’entrée du village. La maison a été fondée en 1904 et compte aujourd’hui parmi les premiers élaborateurs de crémant d’Alsace, ce qui pourrait l’éloigner de la vigne de Droctulf. C’est l’inverse : on y travaille encore le temps long, parce que le crémant ne se précipite pas, qu’il prend les mois qu’il lui faut et que la maison sait aussi tenter autre chose, son crémant Ice lancé en 2014 pour se boire sur glaçons, ou ses cuvées sans alcool, qui m’ont surprise par leur tenue. Mon penchant va au crémant rosé Ice, pour sa fraîcheur et je l’assume devant mes proches qui sourient déjà en me lisant.


L’hiver sert ici aussi. La dégustation se fait au comptoir, mesurée, trois verres et un crémant, et comme il n’y avait pas de file, le conseiller a pris le temps de raconter la maison plutôt que d’enchaîner les clients. C’est précisément ce que je viens chercher hors saison : un échange qui n’est pas pressé. Je te conseille tout de même de vérifier les horaires avant de venir car ils changent selon les mois et la maison ferme certains jours.


📍 Informations : Maison Arthur Metz



Je suis repartie à la tombée du jour, un carton de crémant rosé sur la banquette arrière, en repensant à ces deux murs de fondation que personne ne regarde et à cette vigne née d’une condamnation. C’est cela que l’hiver m’a rendu : le temps de relier ce qui, l’été, défile trop vite pour qu’on le voie.


La route des vins d’Alsace ne commence pas aux vendanges, ni aux caves ouvertes. Elle commence là où l’on accepte de descendre sous une église et de lire, dans une sentence vieille de quinze siècles, que cette terre travaille depuis si longtemps qu’elle a fini par faire de la patience une habitude.


FAQ - Marmoutier et Marlenheim


Peut-on visiter la crypte de l’abbaye de Marmoutier en hiver ?

Oui, mais les horaires sont réduits hors saison. La crypte archéologique se rejoint par l’escalier du transept sud de l’abbatiale Saint-Étienne ; mieux vaut vérifier les jours et heures d’ouverture avant de se déplacer.


Pourquoi le village s’appelle-t-il Marmoutier ?

Le nom vient du latin Mauri Monasterium, le monastère de Maur. C’est l’abbé Maur qui, au VIIIe siècle, releva l’abbaye après un incendie et lui donna son nom ; le monastère s’appelait auparavant Leobardi Cella, du nom de son fondateur Léobard.


Où commence la route des vins d’Alsace ?

À Marlenheim, considérée comme sa porte nord. Le village ouvre l’itinéraire qui descend ensuite vers le sud du vignoble, mais la vigne y est attestée bien avant que la route ne soit balisée.


Quelle est la plus ancienne trace de la vigne en Alsace ?

Une condamnation. Grégoire de Tours rapporte qu’en 590, un certain Droctulf fut condamné à cultiver la vigne du domaine royal de Marlenheim : c’est la première mention écrite de la viticulture alsacienne.


Faut-il réserver pour une dégustation chez Arthur Metz ?

Non. La dégustation se fait au comptoir ; en pleine saison la maison reçoit beaucoup, alors qu’en hiver on peut souvent s’arrêter sans attendre. Les horaires varient selon les mois.


Combien de temps faut-il pour relier Marmoutier et Marlenheim ?

Une demi-journée suffit. Les deux villages sont distants d’un quart d’heure de route, ce qui laisse le temps de visiter l’abbaye et sa crypte le matin, puis de rejoindre Marlenheim et la maison Arthur Metz en début d’après-midi.


[Mise à jour : juin 2026]

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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous privilégié pour partager avec toi les coulisses de mes découvertes, mes coups de cœur, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


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