Randonnée du château de Kagenfels au château de Birkenfels
- 21 févr. 2023
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 18 heures
Je n'attendais rien. C'est important de le dire parce que cela change la nature de ce qui s'est passé ce jour-là.
À l'époque, je n'avais vu qu'une seule ruine médiévale en Alsace : celle du château de Salm, dans un état de délabrement tel qu'il était difficile d'y lire quoi que ce soit. Avant l’intervention des veilleurs de Salm, ce n’était qu’un amas de pierres au milieu des arbres. Je m'attendais à la même chose pour le château du Kagenfels et celui du Birkenfels. Deux noms sur une carte, deux balades à cocher par un jour de février humide.
Nous sommes partis en famille depuis le parking de la Breitmatt, sur la D426. Il y avait peu de monde. Le silence de la forêt en hiver a quelque chose de particulier : il n'est pas vide, il est simplement débarrassé du superflu. C'est une des raisons pour lesquelles je choisis souvent l'hiver pour ce type de sortie. Les châteaux vivent autrement sous un ciel gris. Leur atmosphère est plus mystérieuse.
Ce que j'ai trouvé au château du Birkenfels ce matin-là a changé quelque chose dans ma façon de regarder le territoire alsacien. Mon intérêt pour l'histoire médiévale est sans doute né là, au pied de ces murs que je ne savais pas encore lire.

Le château de Kagenfels, une forteresse que l'on peut encore lire
Après environ 45 minutes de marche depuis le carrefour du Kreutzweg, les murs du Kagenfels apparaissent entre les arbres. La première chose qui m'a frappée, c'est la hauteur des pierres. Les murs extérieurs sont suffisamment conservés pour que l'œil reconstitue l'espace intérieur, le rapport entre le logis et la courtine et la position du fossé taillé dans le granit.
C'est précisément cela que je ne savais pas attendre : qu'une ruine puisse rester lisible.
Le château de Kagenfels a été construit en 1262 par Albrecht Kage, ministériel épiscopal, en plein Grand Interrègne — cette période de vacance du pouvoir impérial qui a vu fleurir, en Alsace, des dizaines de fortifications de pierre. Le contexte n'est pas anodin : l'évêque Walter de Hohengeroldseck et la ville de Strasbourg s'affrontent, et chaque seigneur local choisit son camp en bâtissant. Kagenfels a une vocation résidentielle plus que guerrière — le logis est l'un des plus petits d'Alsace — mais les défenses sont surdimensionnées ce qui dit quelque chose sur l'anxiété de l'époque.
La forteresse a subi quatre sièges en quarante ans (1383, 1390, 1397, 1424). Elle a changé de mains une dizaine de fois en deux siècles, elle a brûlé accidentellement en 1426 — à cause, dit-on, de valets prenant un bain —, elle a servi de base de brigandage à Anton de Hohenstein, elle été adaptée à l'artillerie par les Uttenheim zu Ramstein en 1503 et elle a été vendue à la ville d'Obernai en 1570. En 1664, les archives la mentionnent comme ruinée. En 1684, elle est définitivement abandonnée.
Ce qui est remarquable, c'est que depuis 1999, l'association pour la Conservation du Patrimoine Obernois (section Kagenfels) travaille à restaurer ces murs pierre par pierre. Le week-end, des bénévoles sont souvent présents sur le site. Je te conseille d'échanger avec eux si l'occasion se présente : ils connaissent parfaitement le château.
L'association a publié un livre intitulé sobrement «Kagenfels», qui retrace l'histoire du château et celle de sa restauration. C'est aussi une façon concrète de les soutenir.

Le Willerhof, seul vestige d'un village oublié
Entre les deux châteaux, la forêt s'ouvre sur une clairière. Au centre, une maison forestière construite en 1893 : le Willerhof.
Je suis de nature introvertie. Les grands espaces dégagés, loin de tout, ont sur moi un effet que je ne cherche pas à analyser. Cet endroit-là m'a arrêtée. Non pas parce qu'il est spectaculaire — il ne l'est pas nécessairement — mais parce qu'il existe dans un calme qui n'appartient qu'à lui. C'est le genre de lieu où je pourrais rester des heures pour lire, écrire ou ne rien faire de particulier.
Le Willerhof est aujourd'hui la seule maison d'un village mentionné dans les archives du XVIIIe siècle. Le reste a disparu. Cette persistance solitaire dit quelque chose sur ce que la forêt garde et ce qu'elle efface.
Le lieu a servi de décor de tournage pour le téléfilm «Malgré-elles» (2012), consacré aux femmes alsaciennes enrôlées de force par le régime nazi. Ce n'est pas une anecdote. C'est un détail qui donne au lieu une dimension supplémentaire : le Willerhof a servi à raconter une violence précise dans une région où la mémoire de la Seconde Guerre mondiale reste à vif.

Le château de Birkenfels, un donjon inachevé en forme de pentagone
Après 45 minutes supplémentaires de marche depuis le Willerhof, le château de Birkenfels apparaît sur sa crête.
La forteresse est la voisine directe du Kagenfels, construite en 1260, deux ans avant, par Burkhard Beger, dans le même contexte politique, par le même biais ministériel épiscopal, confirmée aux mêmes droits par Rodolphe Ier de Habsbourg en 1289. Les deux histoires se ressemblent à ce point qu'elles semblent se refléter. Mais Birkenfels n'a pas bénéficié du même travail de restauration. La différence se voit.
Ce qui distingue Birkenfels, c'est son donjon. Il a une forme pentagonale, ce qui est architecturalement peu défensif puisqu'un donjon carré offre une meilleure résistance aux assauts. Et il n'a jamais été terminé. À l'intérieur, on peut encore voir des latrines, les toilettes de l'époque. Ce genre de détail concret ancre l'histoire dans un quotidien que les grands récits évacuent souvent.
Les trois étages du logis sont encore lisibles : le bas réservé à la défense et au stockage, les étages supérieurs à l'habitation. Les fenêtres du logis sont bien conservées. Elles laissaient entrer la lumière dans un espace aujourd'hui ouvert sur le ciel.
La famille Beger est restée propriétaire jusqu'en 1532, date de l'extinction de la lignée. Mathieu Held, vice-chancelier de Charles-Quint, en a été brièvement propriétaire avant que Conrad Joham de Mundolsheim ne l'acquière en 1537. La famille Mundolsheim l'a gardé jusqu'à la Révolution. Le château est définitivement abandonné au milieu du XVIe siècle.
Je te conseille d'emprunter le sentier panoramique avant de repartir pour avoir une vue d'ensemble sur le château depuis l'extérieur. La silhouette de la ruine sur la crête change le regard qu'on vient d'y poser.

Informations pratiques pour la randonnée
Le circuit fait environ 6,8 km pour un dénivelé de 210 mètres. Il faut compter environ 2h30 de marche, sans les temps d'arrêt. Il ne présente pas de difficulté particulière et se fait facilement en famille. Je recommande de partir depuis le parking de la Breitmatt, sur la D426, et de débuter la balade sur la gauche pour rejoindre la route forestière au carrefour du Kreutzweg. L'ordre de visite naturel mène au Kagenfels en premier (45 min), puis au Willerhof (30 min), puis au Birkenfels (45 min), avant de redescendre vers le parking par une belle portion de forêt de douglas.
Si tu fais la randonnée en hiver, prévois des chaussures adaptées : le sol forestier peut être glissant après la pluie. C'est aussi la saison où les châteaux sont les moins fréquentés.
Au retour, l'Auberge de la Rothlach au Hohwald se trouve à quelques kilomètres du parking, en direction du Struthof. C'est une bonne adresse si tu veux terminer la journée à table.
📍 En résumé :
Point de départ : Parking de la Breitmatt, sur la D426
Distance : 6,8 km
Dénivelé : 210 m
Durée : 2h30 de marche
Niveau : accessible à tous

Ce que ces deux châteaux m'ont appris
Cette balade date de quelques années — et mettre à jour cet article me donne très envie de la refaire. Je ne l'ai pas oubliée parce qu'elle a changé quelque chose dans ma façon de voir l'Alsace médiévale.
Le château de Kagenfels m'a appris qu'une ruine peut rester lisible et que certains murs, même réduits à leur structure, continuent de raconter la logique d'un espace habité, d'une hiérarchie social ou d'un territoire en tension. Ce n'est pas rien. C'est même l'essentiel de ce que les châteaux ont à dire. Le château de Birkenfels m'a montré ce que le temps fait quand personne ne se bat pour l'arrêter. Un donjon inachevé, une famille éteinte et un château que la forêt a repris. Les deux forteresses, construites au même moment par deux ministériaux du même évêque, ont connu des destins presque identiques. L'Alsace compte plus de soixante châteaux forts en ruines. Chacun attend que quelqu'un prenne le sentier.

FAQ - Les châteaux de Kagenfels et de Birkenfels
Le château de Kagenfels est-il accessible librement ?
Oui. Le site est en accès libre toute l'année. Des bénévoles de l'ACPO (Association pour la Conservation du Patrimoine Obernois, section Kagenfels) travaillent sur place le week-end. Il n'y a pas d'horaires, ni de droits d'entrée.
Quelle est la difficulté de la randonnée Kagenfels-Birkenfels ?
Aucune difficulté particulière. Le circuit fait 6,8 km pour 210 m de dénivelé positif. Il est accessible aux enfants et aux marcheurs peu habitués. En revanche, en hiver ou après la pluie, le sol forestier peut être boueux; des chaussures adaptées sont conseillées.
Quelle est la meilleure saison pour faire cette randonnée ?
Toutes les saisons conviennent. L'hiver offre une atmosphère particulièrement dense aux ruines médiévales. Il a moins de monde, aucun feuillage pour masquer les pierres et la brume semble être un bel écrin pour les forteresses. C'est ma saison de prédilection pour ce type de sortie.
Peut-on faire la randonnée avec des enfants ?
Oui. Le circuit ne présente pas de passage technique. Les ruines se prêtent bien à l'exploration; les enfants y trouvent des espaces concrets à comprendre et à traverser.
Qu'est-ce que le Willerhof ?
Le Willerhof est une maison forestière construite en 1893, située entre les deux châteaux au cœur d'une clairière. C'est aujourd'hui la seule maison subsistante d'un village du XVIIIe siècle mentionné dans les archives. Il a servi de lieu de tournage pour le téléfilm «Malgré-elles» (2012), consacré aux Alsaciennes enrôlées de force sous le régime nazi.
Le château de Birkenfels est-il restauré ?
Partiellement. Une association pour la conservation et la rénovation du Birkenfels a été créée en 1984, à l'initiative d'un adjoint au maire de Obernai. Le site reste néanmoins moins restauré que le Kagenfels voisin. Les trois étages du logis et les fenêtres sont encore lisibles. Le donjon pentagonal, lui, n'a jamais été terminé.
[Mise à jour : mai 2026]



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