Les Mennonites de Salm, une histoire anabaptiste dans la Vallée de la Bruche
- 7 août 2024
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Dernière mise à jour : 28 mai
Il y a des endroits qu'on croit connaître parce qu'on les a traversés cent fois. Salm est de ceux-là, pour moi — un hameau dans la forêt, à quelques minutes de mon village natal, avec sa ferme dans son jus, son cimetière discret et son chêne monumental que la tradition dit planté en 1793. Je l'ai visité souvent et je me suis laissée imprégner par ce calme particulier qui plane là-bas, cette impression que la vie y a longtemps eu un rythme différent du nôtre.
Et puis j'ai commencé à creuser ma généalogie du côté du Hohwald et de la haute vallée de la Bruche. C'est là que j'ai trouvé Anne Louise Frering, née en 1875 à la ferme du Sommerhof, une cense anabaptiste perdue entre la Rothlach et le sommet du Champ du Feu, sur le ban de Neuviller-la-Roche, loin de Salm. Pourquoi Anne Louise était-elle née là, dans ce domaine isolé ? Je ne le sais pas. Je ne sais même pas avec certitude si elle était mennonite. Les archives ne me l'ont pas encore dit.
Ce doute n'a pas refroidi ma curiosité. Il l'a aiguisée. Il m'a obligée à regarder autrement ce que je croyais connaître — à chercher derrière les pierres de Salm ce que cette communauté a vraiment construit ici, pendant deux siècles, dans le silence des forêts vosgiennes.
Qui sont les Mennonites ?
Les Mennonites sont une communauté religieuse protestante issue de l'anabaptisme, né en 1525 à Zurich dans le sillage de la Réforme. Le mot "anabaptiste" signifie littéralement "rebaptiseur" : ces croyants refusent le baptême des enfants, considérant que la foi ne peut s'engager qu'à l'âge adulte. Ce détail théologique, qui peut paraître mineur, les a mis en dehors de toutes les Églises — catholique, luthérienne, réformée — et les a exposés à des persécutions violentes pendant plus d'un siècle.
Leur nom vient de Menno Simons, prêtre catholique frison devenu l'une des figures du mouvement au XVIe siècle. Mais, ce sont les Suisses bernois qui forment la branche la plus nombreuse. Particulièrement présents dans le canton de Berne au XVIIe siècle, ils sont chassés, emprisonnés ou parfois noyés. Beaucoup fuient vers le Pays de Montbéliard et vers l'Alsace, où ils trouvent une tolérance relative auprès de seigneurs locaux qui ont besoin de bras pour remettre en culture des terres dévastées par la guerre de Trente Ans.
À la fin de cette guerre, en 1648, 83 % de la population du Ban-de-la-Roche avait disparu. C'est dans ce vide que les premiers anabaptistes s'installent dans les hauteurs vosgiennes — défrichant, construisant, élevant, transformant des terres abandonnées en domaines qui nourriront plusieurs familles pendant des générations.
Le schisme d'Amman et la naissance des Amish
À la fin du XVIIe siècle, une tension interne traverse les communautés mennonites d'Alsace. Jakob Amman, tailleur bernois installé à Sainte-Marie-aux-Mines, juge que ses coreligionnaires alsaciens se sont trop ouverts au monde. Il prône un retour à la stricte discipline et un refus absolu du moindre compromis avec la société environnante.
En 1693, cette tension aboutit à un schisme. Les communautés alsaciennes qui suivent Amman deviennent les Amish. Les mennonites suisses rejettent ses positions. Peu après, les premiers Amish quittent l'Alsace pour la Pennsylvanie, fondant ce qui deviendra l'une des communautés les plus photographiées d'Amérique et l'une des moins comprises.
Ce détail change la lecture du lieu. Quand tu te promènes dans la vallée de la Bruche, tu te trouves sur la terre d'où sont partis les ancêtres des Amish américains.
L'installation des mennonites dans la Vallée de la Bruche
L'édit d'expulsion de 1712 aurait dû les chasser définitivement. Il a eu l'effet inverse : ne pouvant s'installer dans les villages sous autorité française, les Mennonites ont peuplé la principauté de Salm, alors indépendante, y fondant des communautés agricoles, à l'écart des villages. Ils s'occupent de terres délaissées, isolées et souvent ingrates. Ils les transforment en domaines prospères.
Leur système est celui de la cense : une ferme centrale qui peut subvenir à plusieurs familles, dirigée par un censier responsable, où la communauté se retrouve le dimanche — non dans une église, qu'ils refusent de construire, mais dans une grange. La ferme tient lieu de temple. La table commune tient lieu de liturgie.
Leurs techniques agricoles sont en avance sur leur époque. Rotation des cultures, élevage soigné, production fromagère, arboriculture, distillation — les Mennonites introduisent dans les Vosges des pratiques qui n'y existaient pas encore. Au XIXe siècle, des imprimeurs de l'Est publient des almanachs agricoles sous le nom d'"anabaptistes", non par respect religieux, mais parce que la marque vend. L'anabaptiste est devenu, dans l'imaginaire rural, synonyme d'agriculteur modèle.
Parmi les fermes de cette époque, il y a le Sommerhof, entre la Rothlach et le Champ du Feu, sur le ban de Neuviller-la-Roche. C'est là qu'un ancêtre anabaptiste s'installe au début du XVIIIe siècle, donnant son nom à la cense — la ferme des Sommer. Elle comptera jusqu'à 29 personnes sous un même toit : trois familles, vingt et un enfants, deux commis, cent têtes de bétail et une production de fromages vendue jusqu'à Barr. Et, quelque part dans ses registres, une mention qui me concerne directement — celle d'Anne Louise Frering, née en 1875 dans ces murs. Je n'ai pas encore trouvé le fil qui relie son nom à cette ferme mais je poursuis mes recherches.
Le chêne de Salm, le refus des armes sous Napoléon
Lorsque la principauté de Salm est rattachée à la France en 1793, les Mennonites deviennent théoriquement des citoyens à part entière — avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Le service militaire est le point de rupture. Refuser de porter les armes n'est pas pour eux une posture politique. C'est une conviction centrale, inscrite dans leur foi depuis le XVIe siècle.
Le 19 août 1793, la Convention leur accorde un compromis : ils peuvent occuper des postes sans armes au sein de l'armée. La tradition orale raconte qu'un chêne fut planté à Salm ce jour-là, en mémoire de cet accord. L'arbre est toujours debout, monumental, au milieu de la forêt.
Je pense souvent au chêne de Salm en ce moment. Non par nostalgie, mais parce que la question qu'il pose — comment tenir ses convictions face à une puissance qui exige de faire la guerre — n'a pas vieilli. Ce n'est pas un symbole médiéval. C'est une question contemporaine.
L'accord de 1793 ne tient pas longtemps. Napoléon refuse, en 1812, toute exemption. Des délégations sont envoyées à Paris jusqu'en 1829, sans résultat. Le problème n'est pas seulement le port des armes. C'est que le service militaire ouvre les jeunes hommes mennonites au monde extérieur, fragilise la cohésion du groupe et met en péril une identité construite sur l'entre-soi. Face à cette menace, beaucoup de familles choisissent d'émigrer aux États-Unis. Les autres s'adaptent, se fondent peu à peu dans la société alsacienne.
Ce que tu vois à Salm aujourd'hui
La ferme mennonite, une vie lisible dans ses murs
La ferme de Salm, dite la ferme Kupferschmit, a probablement été construite au début du XVIIIe siècle. Elle est inscrite aux monuments historiques depuis 1984. Ses propriétaires actuels, un sympathique couple d'Allemands, ont choisi de ne pas la transformer, de la laisser dans son état, avec son organisation interne intacte. C'est ce qui en fait un lieu rare.
Quand j'y suis entrée, j'ai compris assez vite ce que "l'essentiel" voulait dire dans la bouche de gens qui ne faisaient pas de la sobriété un exercice spirituel, mais un mode d'existence ordinaire. Les espaces sont grands parce qu'on y travaille, pas pour impressionner. Le confort est là mais il n'y a rien de superflu. Je suis restée longtemps à observer la cuisine — notamment l’évier en pierre.
Lors des Journées du patrimoine, en septembre, la ferme ouvre ses portes. Les maîtres de maison expliquent la vie des mennonites avec passion. Je te conseille d'y aller si tu en as l'occasion — non pas comme on visite un musée, mais comme on lit un document d'époque encore debout.
Le cimetière mennonite, la simplicité des tombes pour rejoindre l’au-délà
Les Mennonites n'étaient pas admis dans les cimetières chrétiens. Ils ont donc aménagé les leurs, à l'écart des villages, dans la discrétion qui caractérisait leur rapport à la mort comme à la vie. Le cimetière de Salm est l'un de ces lieux. Il est devenu propriété de la commune de La Broque et est accessible toute l'année.
Les tombes sont simples, sans ornement, presque anonymes. Parmi les inhumés figure Jacob Kupferschmitt, premier objecteur de conscience reconnu en France. Son nom mérite d'être retenu — pas comme anecdote, mais comme fait historique précis dans un pays qui a longtemps ignoré cette catégorie juridique.
Lors des Journées du patrimoine, des visites guidées sont organisées par deux passionnés qui connaissent ces histoires dans le détail. Je te recommande d'y assister si tu passes à Salm en septembre.
Le chêne de Salm
Il est dans la forêt depuis des décennies. Grand, on peut le chercher sur le sentier du patrimoine mennonite et le trouver après quelques minutes de marche. Il n'a pas besoin d'explication. Il est là depuis 1793 et il dégage une belle énergie.
Le sentier du patrimoine mennonite
Ce circuit thématique relie la maison forestière de Salm à la ferme, au cimetière et au chêne. Il est accessible en famille, avec des enfants jeunes. Les panneaux jalonnant le parcours sont documentés et précis — ce qui n'est pas toujours le cas des sentiers patrimoniaux alsaciens. Je te recommande de prendre le temps de t’arrêter devant chaque élément pour te laisser imprégner de l’histoire du lieu.
Rencontrer les Mennonites aujourd’hui
L'histoire des Mennonites de la Bruche ne s'est pas arrêtée au XIXe siècle. L'Association des Églises Évangéliques Mennonites de France a été fondée à Colmar en 1925. L'Alsace reste aujourd'hui la région de France qui compte le plus d'églises mennonites. En 2009, on dénombrait environ 2 100 mennonites baptisés en France.
L'église mennonite de Bourg-Bruche est la plus proche de Salm. Elle est ouverte à tous pour les cultes du dimanche, centrés sur l'enseignement biblique et la prière. Les Mennonites alsaciens d'aujourd'hui ne ressemblent pas aux images que l'on peut avoir des Amish américains — ils ont des loisirs, regardent la télévision et possèdent des ordinateurs. Ce qui demeure : un attachement à la communauté et à certaines valeurs qui traversent les générations sans avoir besoin d'être exhibées.
Pour aller plus loin
Si ce sujet t'intéresse au-delà de la promenade, je te recommande la thèse de Françoise Fischer-Naas, Les assemblées anabaptistes-mennonites de la Haute-Vallée de la Bruche (1708–1870), publiée par l'Université de Strasbourg en 2010. Deux volumes, 720 pages au total, rédigés par une enfant du pays qui a passé des années dans les archives.
Suzanne Pitra Sommer et Serge Hazemann, tous deux descendants de familles anabaptistes, organisent également des randonnées guidées sur les traces des anabaptistes du Champ du Feu, notamment autour du Sommerhof. Pour quelqu'un qui, comme moi, cherche des réponses dans les registres et les pierres, ce type de rencontre vaut de l’or.
Ce que les Mennonites de Salm nous enseignent
Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi Salm attire aujourd'hui des visiteurs qui n'ont aucun lien avec cette communauté. Ce n'est pas la curiosité folklorique qui les amène, c'est certainement une forme de retour à l’essentiel.
Les Mennonites n'ont pas cherché à convaincre. Ils ont défriché des terres que personne ne voulait, construit des fermes qui nourrissaient plusieurs familles et transmis des savoir-faire agricoles que leurs voisins ont mis des décennies à adopter. Ils ont refusé de porter les armes avec une obstination que ni la Terreur ni Napoléon n'ont entamée. Ils ont planté un chêne, signe de paix.
Ce chêne est toujours debout. Il n'a pas été planté pour durer — il a été planté pour marquer un accord et peut-être une victoire modeste sur la logique de la guerre. Le fait qu'il soit encore là, monumental dans la forêt de Salm, dit quelque chose sur ce que tient, dans le temps, une conviction portée collectivement.
Dans un monde où les certitudes s'effacent vite et où la vitesse tient lieu de programme, la question que pose Salm n'est pas historique. Elle est contemporaine. Comment vivre avec ses convictions profondes ? Comment tenir ensemble sans se dissoudre dans le bruit commun ? Les Mennonites n'ont pas répondu à ces questions une fois pour toutes. Mais ils ont montré, pendant deux siècles dans ces forêts vosgiennes, qu'une réponse était possible.
Salm est un hameau discret, sans mise en scène touristique. C'est précisément ce qui en fait un lieu qui a de la valeur.
FAQ - Mennonites de la Vallée de la Bruche
Qu'est-ce que le hameau de Salm ?
Salm est un hameau sur le ban de La Broque, dans la Vallée de la Bruche (Bas-Rhin).
Pourquoi les Mennonites s'y sont-ils installés ?
Les Mennonites s'y sont installés au début du XVIIIe siècle car la principauté de Salm, alors indépendante, leur offrait une tolérance que la France ne leur accordait pas. Ils y ont défriché et mis en culture des terres abandonnées après la guerre de Trente Ans.
La ferme mennonite de Salm est-elle ouverte toute l'année ?
Non. Elle n'ouvre ses portes qu'à l'occasion des Journées du patrimoine, en septembre. Les dates varient d'une année à l'autre. Je t’invite à consulter le site de l'office de tourisme de la Vallée de la Bruche avant de planifier ta visite.
Le cimetière mennonite de Salm est-il accessible librement ?
Oui. Le cimetière appartient depuis peu à la commune de La Broque et est accessible toute l'année. Il faut y aller en respectant le calme et les personnes qui y reposent.
Quelle est la différence entre les Mennonites et les Amish ?
Les Amish sont issus d'un schisme mennonite provoqué en 1693 par Jakob Amman, à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace. Les Mennonites alsaciens ont refusé ses positions rigoristes. Les premiers Amish ont ensuite émigré en Pennsylvanie. Aujourd'hui, les Mennonites alsaciens sont pleinement intégrés à la société française. La Vallée de la Bruche reste l'un des territoires où leur présence historique est la mieux documentée et la plus visible.
Qu'est-ce que le chêne de Salm ?
Un chêne monumental planté, selon la tradition orale, en 1793, pour commémorer l'accord accordé par la Convention aux Mennonites — le droit d'accomplir leur service militaire sans porter les armes. Il se trouve dans la forêt, sur le sentier du patrimoine mennonite.
Y a-t-il des Mennonites qui vivent encore dans la Vallée de la Bruche aujourd'hui
Oui. L'église mennonite de Bourg-Bruche est la communauté la plus proche de Salm. Les cultes du dimanche sont ouverts à tous.
Peut-on visiter le site mennonite de Salm en randonnée ?
Oui. Un sentier du patrimoine mennonite balisé permet de relier la ferme, le cimetière et le chêne de 1793 à pied depuis le hameau de Salm. La balade est courte, accessible à tous et peut se combiner avec d'autres itinéraires de la Vallée de la Bruche.
[Mise à jour : mai 2025]



























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