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Natzwiller, entre forêt vosgienne et mémoire du Struthof

  • 9 mars 2025
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 7 juin

Il y a des villages qu'on connaît avant de les comprendre. Natzwiller en fait partie pour moi. Enfant, je traversais la vallée depuis Fréconrupt — ma montagne — pour rejoindre celle d'en face, et je savais que c'était là, dans la maison familiale de la rue principale, que vivaient Gérard et Cécile. Gérard Fluck est le frère de mon grand-père Fernand. Le nom Fluck est l'un des plus répandus à Natzwiller, ce qui en dit long sur l'histoire du village et sur les siècles de familles enracinées dans ce flanc de montagne.


À l'époque, je n'avais pas la moindre idée de ce que ce village avait traversé. Je venais pour le calme, pour l'air frais et pour cette solidarité qu'on reconnaît entre gens de la Haute Vallée de la Bruche — tout le monde se connaît, tout le monde se salue. Natzwiller ressemblait à Fréconrupt et je m’y sentais chez moi. C'est seulement plus tard, par les livres et par ma propre généalogie, que j'ai commencé à mesurer ce que cette montagne avait porté.


Vue sur le village de Natzwiller
Vue sur Natzwiller | Priscilia K. | 2025

Un village à part dans la vallée


Natzwiller est une douce anomalie dans le paysage de la Bruche. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder la Rothaine — ce ruisseau qui descend du massif vosgien et que la plupart des randonneurs traversent sans y prêter attention. Ce cours d'eau a longtemps matérialisé une frontière que la géographie ne laisse pas deviner : à Natzwiller, on était catholique et on parlait alsacien. À Neuwiller-la-Roche, sur l'autre rive, on était protestant et on parlait un patois welsche. Un simple ruisseau, deux mondes qui s’opposent. Cette frontière confessionnelle et linguistique remonte au moins au XVIIe siècle, quand Natzwiller relevait de l'évêché de Strasbourg tandis que les villages du Ban de la Roche basculaient vers la Réforme et l'influence française.


C'est aussi cette histoire qui explique le dialecte germanique parlé à Natzwiller quand tous les villages environnants parlent un patois d'influence française. Il est aujourd'hui le seul village alsacien dans cette situation, entouré de communes linguistiquement différentes de lui.


Les premières mentions écrites du village datent de 1435, sous la forme « Natzweiler ». Ce n'était alors qu'une annexe paroissiale de Barembach. Il y avait quelques fermes et une chapelle de pèlerinage liée au mont Sainte-Odile, dédiée à saint Luden — patron des pèlerins, mentionné dès 1502. Après la guerre de Trente Ans, le village se repeuple lentement puis s'industrialise au XVIIIe siècle grâce à la proximité des forges de Rothau, qui attirent des ouvriers venus de régions germanophones. Ce mouvement de population renforce encore la singularité linguistique de Natzwiller.


C'est dans ce contexte qu'arrive Antoine Marx, marchand ambulant originaire de Milan, qui s'installe au village en épousant Anne Lauber. De ce couple descendent aujourd'hui de nombreux habitants du village — dont moi-même, selon mes recherches généalogiques. Un habitant de Natzwiller a mené un travail remarquable sur ce sujet, qui permet de remonter les branches familiales avec une précision rare pour un si petit village. Il suffit parfois d'un chercheur patient pour qu'un territoire se souvienne de lui-même.



Sentier panoramique de Natzwiller
Natzwiller | Priscilia K. | 2025

Le Struthof : ce que le village a porté de plus terrible


En 1941, les autorités nazies choisissent les hauteurs de Natzwiller pour y implanter un camp de concentration. C'est le seul de cette nature sur le territoire français annexé. Entre 1941 et 1944, près de 52 000 déportés — résistants politiques, Juifs, Tsiganes, hommes et femmes venus de toute l'Europe — y sont détenus dans des conditions d'une brutalité systématique : travail forcé dans la carrière de granit rose, malnutrition et violences permanentes.


Je dis « les hauteurs de Natzwiller » parce que c'est cela, la réalité géographique. Le camp est sur le territoire du village. Les habitants vivaient en contrebas pendant que cela se passait là-haut.


J'y reviens régulièrement, au moins une fois par an. Il y a toujours une exposition nouvelle, un angle différent, quelque chose qui mérite qu'on revienne plutôt que de croire qu'on a déjà fait le tour. Mes enfants y ont été “graines de guide” lors des Journées du patrimoine — une manière de rendre le devoir de mémoire concret et incarné dans leurs voix. Ce n'est pas un lieu qu'on visite une fois et qu'on coche. C'est un lieu qui demande qu'on y retourne.


Libéré en novembre 1944, le camp est aujourd'hui transformé en Mémorial national, avec un Centre européen du résistant déporté. Je t'invite à lire mon article complet sur le sujet pour aller plus loin.




La vie après la Seconde Guerre Mondiale, une solidarité qui ne s'explique pas


Ce que j'ai toujours aimé à Natzwiller, c'est cette cohésion qu'on ne remarque pas d'emblée parce qu'elle ne se montre pas. Elle se vit. Les habitants se connaissent, ils s'entraident, et quand quelque chose est à faire, il est fait. Ce n'est pas de la nostalgie rurale — c'est une réalité observable, qui tient peut-être à la taille du village, à l'histoire partagée et à ces familles enracinées depuis plusieurs siècles et dont les noms reviennent dans chaque branche généalogique.


Cette solidarité s'est construite aussi dans l'épreuve. Après 1944, Natzwiller a dû vivre avec ce que ses hauteurs avaient abrité. La reconstruction s'est faite lentement, entre préservation du patrimoine bâti — ses maisons vosgiennes, ses ruelles — et reconversion économique. La filature Jacquel, installée au début du XIXe siècle, avait déjà donné du travail à une grande partie des habitants. En 1954, la création de la FFA — devenue par la suite CQFD — a prolongé cette tradition industrielle dans le secteur de l'armature métallique pour le bâtiment.


Aujourd'hui, les usines ont disparues mais le village reste vivant. Il ne cherche pas à être autre chose que ce qu'il est.


Maison forestière de Natzwiller
Natzwiller | Priscilia K. | 2025

Marcher autour de Natzwiller


Le site Rando Bruche, créé par l’office du tourisme, propose trois circuits au départ du village, adaptés à des niveaux différents.


Autour de Natzwiller, le circuit idéale pour les poussettes


C'est la boucle familiale, accessible à tous. Elle passe par les ruelles, longe d'anciennes fermes et offre des vues calmes sur la vallée. Je te la conseille si tu viens avec de jeunes enfants ou si tu veux simplement prendre le temps du village sans effort particulier.



Patrimoine industriel et ferme-auberge Charapont


Ce circuit propose une lecture du passé industriel du village, avec des vestiges liés à l'exploitation minière et métallurgique et se termine à la ferme-auberge Charapont. Je te conseille d'y prévoir une pause repas — c'est le genre d'endroit où l'on s'attarde plus qu'on ne l'avait prévu.



Les Hauts de Natzwiller, une randonnée panoramique


C'est la randonnée pour ceux qui veulent monter sur les hauteurs. Les sentiers traversent les forêts mais aussi les pâturages et les vues sur la vallée de la Bruche sont larges, claires, sans obstruction. Un effort récompensé.



Le sentier botanique de Natzwiller


Le sentier panoramique de Natzwiller intègre un parcours botanique avec des panneaux sur la faune et la flore des Vosges. C'est une bonne entrée pour initier des enfants à observer ce qui pousse et ce qui vit autour d'eux, sans avoir besoin de tout savoir avant de partir.



Vue sur le village de Natzwiller
Natzwiller | Priscilia K. | 2025


L'Auberge Metzger


C'est l'adresse du village. Tenue depuis plusieurs générations par une famille attachée à son terroir, l'Auberge Metzger propose une cuisine alsacienne généreuse, avec des produits locaux. Je te la recommande pour le déjeuner après une randonnée — c'est le type d'établissement où la cuisine correspond à ce qu'on vous dit qu'elle sera.




Natzwiller, c’est la montagne d’en face. Celle que l’on aperçoit depuis chez soi et celle que l’on croit connaître parce qu’elle fait partie du décor familier. Et puis, un jour, on commence à creuser. Les mêmes noms réapparaissent dans les branches généalogiques, un ruisseau raconte l’ancienne séparation de deux mondes et la montagne laisse remonter ce qui s’est passé là-haut, pendant la seconde guerre mondial. Natzwiller se dévoile lentement, à ceux qui acceptent de regarder au-delà de son calme apparent.


Vue sur le village de Natzwiller
Natzwiller | Priscilia K. | 2025

FAQ — Natzwiller


Natzwiller est-il accessible facilement depuis Strasbourg ?

Oui. Il faut compter environ 50 minutes en voiture par l'A35 puis la D392 en direction de Schirmeck, et continuer vers Rothau. Le village est situé en hauteur, sur la rive gauche de la Bruche.


Le Mémorial du Struthof est-il sur le territoire de Natzwiller ?

Oui. Le camp de concentration de Natzweiler-Struthof est situé sur les hauteurs du village. Il est ouvert au public toute l'année, avec des horaires variables selon les saisons. Je te conseille de vérifier avant de partir et de prévoir au minimum deux heures sur place.


Y a-t-il des randonnées adaptées aux familles avec enfants à Natzwiller ?

Oui. Le circuit « Autour de Natzwiller » est accessible aux très jeunes enfants. Le sentier botanique est également adapté, avec des panneaux pédagogiques sur la faune et la flore locales.


Qu'est-ce que la Rothaine et pourquoi est-elle importante dans l'histoire de Natzwiller ?

La Rothaine est le ruisseau qui délimitait autrefois une frontière confessionnelle et linguistique entre Natzwiller (catholique, alsacien germanophone) et les villages voisins du Ban de la Roche (protestants, patois welsche). Ce n'est pas un grand cours d'eau — mais il a longtemps matérialisé deux mondes distincts.


Peut-on manger sur place à Natzwiller ?

Oui. L'Auberge Metzger est l'établissement de référence du village, avec une cuisine alsacienne ancrée dans le terroir local. La ferme-auberge Charapont, accessible à pied via un circuit balisé, est une autre option pour une pause en pleine nature.


Natzwiller a-t-il un lien avec le dialecte alsacien ?

Natzwiller est le seul village alsacien à dominante linguistique germanique entièrement entouré de communes à patois d'influence française. Cette singularité tient à l'histoire industrielle et confessionnelle du village, qui a maintenu des liens linguistiques et culturels avec les régions germanophones voisines.


[Mise à jour : Mai 2026]

1 commentaire


Bruno
07 juin

Très chouette article. Nous en apprenons tous les jours sur cette magnifique vallée... Même quand on y habite depuis toujours.

Merci Priscillia !

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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous privilégié pour partager avec toi les coulisses de mes découvertes, mes coups de cœur, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


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