Week-end à Porto : trois jours le long du Douro, entre azulejos et ponts de fer (Portugal)
- 24 juil. 2024
- 12 min de lecture
On connaît Porto avant d'y être allé. Le pont de fer à deux niveaux, le Douro sombre, les façades serrées de la Ribeira qui dégringolent vers l'eau au moment où le jour baisse : l'image tourne depuis si longtemps sur les réseaux sociaux qu'on a l'impression d'avoir déjà fait le voyage. Je suis arrivée en me méfiant de cette carte postale parce que les villes trop photographiées tiennent rarement leurs promesses virtuelles. Porto, elle, tient la sienne et c'est précisément ce qui m'a désarçonnée.
Nous sommes venus en famille, mon mari, nos deux enfants d'une dizaine d'années et moi, dans la même intention qui nous avait conduits à Barcelone puis à Londres : leur faire comprendre que l'Europe n'est pas une rangée de pays voisins sur une carte mais une continuité de langues, de pierres et d'histoires qui se répondent. À cet âge, on n'apprend pas une ville dans un guide. On l'apprend en marchant ou en butant sur une langue qu'on ne parle pas.
Je n'ai pas découvert Porto par l'avion mais par le train, en arrivant de Lisbonne où nous avions passé les jours précédents — c'est une autre escale, que je raconte ailleurs. La première chose que j'ai vue de la ville, ce ne sont donc ni ses rues ni son fleuve mais les murs de la gare de São Bento. Près de vingt mille carreaux de faïence bleue, posés par Jorge Colaço au début du XXe siècle, y déroulent des batailles, des mariages royaux et des scènes de vie rurale sur toute la hauteur du hall. On entre dans Porto par une salle qui est déjà un livre d'histoire collé aux murs et ce détail dit tout du rapport de la ville à sa propre mémoire : ici, on ne range pas le passé dans les musées, on le pose sur les façades, à hauteur de regard, là où tout le monde le croise sans le chercher.

Porto, du Portus Cale romain à la ville du vin
Avant de la traverser rue par rue, il faut savoir d'où vient Porto, parce que peu de villes portent leur trajectoire de façon aussi lisible. Le site est habité bien avant Rome par des populations celtiques, puis les Romains en font un comptoir commercial qu'ils appellent Portus Cale — deux mots qui ont fini par donner son nom au Portugal tout entier. Après la chute de l'Empire, la ville passe aux Wisigoths, puis aux Maures, avant d'être reprise par les chrétiens au XIe siècle, et chacune de ces dominations a laissé sa trace dans le tissu urbain. Mais ce qui a vraiment façonné Porto, c'est le fleuve et ce qu'il transportait : le vin des coteaux du Haut-Douro, descendu jusqu'aux chais de la rive d'en face, d'où il partait vers l'Angleterre. Porto est une ville de commerce avant d'être une ville de carte postale et cela se sent dès qu'on regarde où l'argent s'est posé.
Jour 1 — Le centre historique, de la cathédrale au fleuve
La Sé do Porto, la cathédrale-forteresse du XIIe siècle
Nous avons commencé par le point haut, la Sé, parce qu'à Porto la géographie commande la lecture : la ville s'organise en terrasses au-dessus du Douro et la cathédrale occupe le sommet de la plus ancienne. Bâtie au XIIe siècle dans un style roman, presque militaire, elle a été reprise et alourdie au fil des siècles d'ajouts gothiques puis baroques, si bien qu'elle ressemble moins à une église qu'à une place forte qui aurait fini par accepter la prière. C'est là qu'en 1387 Jean Ier de Portugal épousa Philippa de Lancastre, un mariage qui scella l'alliance anglo-portugaise — la plus ancienne alliance diplomatique encore en vigueur dans le monde et l'une des raisons pour lesquelles le vin de Porto a pris la route de Londres plutôt qu'une autre. Du parvis, on embrasse les toits qui descendent vers le fleuve, et c'est le meilleur endroit pour comprendre, avant même de la découvrir à pied, comment la ville est faite.
Le Palácio da Bolsa, la richesse marchande mise en scène
En descendant vers le quartier marchand, on tombe sur le Palácio da Bolsa, le palais de la Bourse, construit au XIXe siècle sur les ruines d'un couvent franciscain ravagé par un incendie. Les négociants de Porto ne l'ont pas voulu discret. Ils ont mis près de soixante-dix ans à l'achever et sa salle dite arabe, copiée sur l'Alhambra de Grenade jusque dans ses inscriptions, ne sert à rien sinon à impressionner : c'était exactement le but. On peut juger l'ensemble ostentatoire, et il l'est, mais il dit une vérité sur Porto que les ruelles colorées font oublier — cette ville s'est construite sur le négoce et elle l'a affiché sans complexe. La visite se fait uniquement guidée, ce qui ralentit un peu le rythme avec des enfants ; je te conseille de réserver ton créneau à l'avance pour ne pas patienter dehors.
📍 Réservation : Palácio da Bolsa
L'église São Francisco, le bois doré et les os
À deux pas, l'église São Francisco présente l'exact contraire de la sobriété de sa façade gothique : l'intérieur disparaît sous le bois doré, des tonnes d'or appliquées au XVIIIe siècle sur les colonnes, les voûtes et jusqu'au moindre recoin, au point qu'on ne sait plus où poser le regard. Ce que mes enfants ont retenu, ce n'est pourtant pas l'or, mais les catacombes sous l'église, où des milliers d'ossements sont rangés sous des dalles numérotées. Il y a quelque chose d'utile à leur montrer cela sans détour, parce qu'une ville se comprend aussi à la façon dont elle s’occupe de ses morts.
Le Mercado do Bolhão, le ventre de la ville
Pour le déjeuner, nous sommes remontés vers le Mercado do Bolhão, le marché couvert ouvert en 1914 et rénové il y a peu. C'est l'endroit où Porto cesse, en partie, de jouer pour les visiteurs et redevient une ville qui se nourrit avec ses étals de morue séchée et ses petits comptoirs où l'on mange debout. J'aime ces lieux parce qu'ils obligent à parler — pointer, demander, comprendre une réponse en portugais. Pour des enfants qu'on emmène justement pour ça, un marché vaut une leçon et la nôtre s'est faite autour d'un comptoir, entre deux mots mal prononcés et un éclat de rire de la vendeuse.
La Livraria Lello, la librairie qu'on visite plus qu'on ne lit
L'après-midi, nous avons fait la queue pour la Livraria Lello, ouverte en 1906 par les frères Lello et devenue l'une des librairies les plus courues du monde. L'escalier rouge qui ondule, les boiseries, le vitrail au plafond : tout y est de l'Art nouveau le plus assumé. Je ne vais pas faire semblant — lectrice de Harry Potter de longue date, j'attendais quelque chose de cet escalier, et l'objet m'a plu pour ce qu'il est, un morceau d'Art nouveau resté intact. Mais c'est aussi l'endroit où le surtourisme de Porto se voit le plus crûment : on n'y entre qu'avec un billet horodaté, on y circule en file, on photographie plus qu'on ne lit, et la librairie a fini par vendre l'entrée comme une attraction parce qu'elle ne pouvait plus faire autrement. La légende veut que J. K. Rowling, qui a vécu à Porto, s'en soit inspirée pour Poudlard ; elle l'a démentie, mais l'histoire colle si bien au lieu qu'elle continue d'en grossir la file. Si tu veux y entrer sans subir l'attente, prends ton billet pour la première heure d'ouverture.
📍 Réservation : Livraria Lello
La Ribeira au soir, et ce que la foule lui prend
Le soir, nous sommes descendus vers la Ribeira, le quai le plus ancien, classé avec tout le centre historique au patrimoine mondial. C'est l'image qu'on vient chercher, les maisons empilées au bord de l'eau, les terrasses et le pont en face. C'est là que je dois être honnête, parce que c'est ce que les articles sur Porto disent rarement : la Ribeira, le soir, est presque trop pleine pour tenir ce qu'elle promet. Porto est une ville charmante mais petite et elle reçoit aujourd'hui beaucoup plus de monde qu'elle n'a de ruelles, si bien que le quai où l'on voudrait s'attarder se traverse parfois à l'épaule. Je ne le dis pas pour décourager — je le dis parce que je crois qu'un site finit par s'abîmer quand on le visite tous en même temps, et que Porto, comme d'autres villes que j'aime, gagnerait à réguler ceux qu'elle laisse entrer. Mon conseil : descends-y plutôt en fin d'après-midi, avant l'affluence du dîner, quand la lumière baisse mais que les terrasses respirent encore.
Jour 2 — L'autre rive et les hauteurs de Porto
La Capela das Almas et ses azulejos de façade
Le deuxième jour, nous avons commencé par la Capela das Almas, dont les murs extérieurs sont entièrement recouverts d'azulejos bleus. La chapelle date du XVIIIe siècle, mais les carreaux, eux, sont bien plus tardifs : posés au début du XXe siècle, dans un goût volontairement ancien, ils racontent des scènes de la vie des saints. Ce décalage m'intéresse, parce qu'il rappelle que l'azulejo de façade, ce signe qu'on prend pour l'âme éternelle de Porto, est en partie une mode récente, une manière qu'a eue la ville de se réinventer un visage en se couvrant de bleu. La tradition n'est pas toujours aussi vieille qu'elle en a l'air et c'est une chose utile à savoir avant de croire éternel ce qui ne l'est pas.
Le funiculaire dos Guindais, pour monter sans peiner
De là, plutôt que d'enchaîner les montées — et Porto se mérite à la cuisse, il faut le dire —, nous avons pris le funiculaire dos Guindais, qui relie le bas de la ville aux hauteurs en longeant un pan de l'ancienne muraille. Le trajet est court, mais il donne sur le pont et sur le fleuve un angle que la marche ne procure pas et il épargne aux enfants la énième côte qui transforme la curiosité en ronchonnement. C'est un détail pratique, mais avec des enfants, la gestion de la fatigue fait partie du voyage autant que les monuments.
Le Mosteiro da Serra do Pilar, la ville vue de l'autre rive
L'après-midi, nous avons traversé sur l'autre rive, à Vila Nova de Gaia, pour monter au Mosteiro da Serra do Pilar. Ce monastère du XVIe siècle a une particularité rare : son cloître et son église sont ronds, un plan circulaire presque unique au Portugal. Il est tenu par l'armée, qui occupe encore une partie du site et il était en travaux lors de notre passage, fermé à la visite intérieure depuis 2023. Mais ce n'est pas pour l'intérieur qu'on y vient : c'est pour l'esplanade, qui offre sur Porto et son pont la vue la plus large qu'on puisse en avoir, exactement à l'opposé de celle qu'on a depuis la cathédrale. Voir une ville depuis ses deux rives, c'est la voir deux fois et comprendre que le Douro ne sépare pas Porto de Gaia mais les rassemble.
Le stade du Dragão, une soirée de football
Nous avons fini la journée d'une manière qui ne me ressemble pas : un match au stade du Dragão, inauguré en 2003, l'antre du FC Porto. Je ne suis pas du tout amatrice de football et je n'étais pas venue pour ça. Mais, nous avons assisté à une rencontre contre Krasnodar et j'ai compris ce soir-là quelque chose qu'aucun monument ne m'avait dit de la ville : la ferveur. Le stade chante d'un seul bloc, les enfants regardent les adultes se transformer et l'on touche du doigt que le football, ici, n'est pas un loisir mais une appartenance. Pour des enfants qu'on emmène apprendre l'Europe, voir une ville s'enflammer pour son club vaut bien une église de plus. Les billets se prennent selon l'adversaire et l'emplacement sur le site officiel du club.
📍 FC Porto
Jour 3 — Le pont, le fleuve et les caves
Le pont Dom Luís I, le verre qu'on garde en mémoire
J'ai gardé le pont pour la fin, parce que c'est lui qui m'a le plus marquée, et je l'assume même si c'est l'image attendue. Le pont Dom Luís I a été achevé en 1886 par Théophile Seyrig, un disciple de Gustave Eiffel avec qui il avait déjà conçu le pont Maria Pia, un peu en amont. Son arche unique, longue de cent soixante-douze mètres et tendue à quarante-cinq mètres au-dessus de l'eau, était à sa livraison la plus grande de son genre au monde et il a remplacé un vieux pont de bois devenu trop fragile pour une ville qui grandissait. On le traverse par le haut, à pied, à hauteur des toits, et c'est de là qu'on a la vue. Mais le moment que je garde, ce n'est pas la traversée. C'est un verre bu en terrasse, face à l'ouvrage de fer qui se découpait sur le ciel, à l'heure où Porto s'allume. Je me souviens encore exactement de cet instant, et je crois que c'est ça, au fond, qu'on vient chercher à Porto : un moment de carte postale qui, pour une fois, ne ment pas.
Vila Nova de Gaia, les chais du vin de Porto
Le pont mène naturellement aux chais de Vila Nova de Gaia, alignés sur la rive d'en face, parce que c'est là, à l'abri du soleil direct, que le vin de Porto a toujours vieilli avant de partir vers l'Angleterre. Je ne suis pas amatrice de vin cuit et je le dis sans détour. J'ai pourtant suivi la visite guidée de la cave Cálem, et j'en suis ressortie avec davantage qu'une dégustation : on y comprend comment un vin devient un commerce mais aussi comment les coteaux du Haut-Douro, le fleuve, les chais et les négociants anglais ont fini par fabriquer un produit qui porte le nom de la ville. La visite dure environ une heure et se termine par une dégustation ; réserve-la en ligne, surtout en haute saison.
La croisière des six ponts, pour lire la ville par l'eau
Avant de quitter le fleuve, nous avons fait la croisière dite des six ponts, une cinquantaine de minutes sur le Douro qui passe sous les ouvrages successifs reliant les deux rives. Ce n'est pas une activité originale, et c'est franchement prisé, mais elle a un mérite que je n'avais pas prévu : vue de l'eau, Porto se lit autrement, en strates, des chais bas de Gaia aux maisons accrochées du côté Ribeira, et l'on saisit d'un coup que cette ville s'est entièrement organisée autour de ce qui descendait et remontait le fleuve. Prends-la en fin de journée si tu peux, quand la lumière est rasante et que les bateaux se font plus rares.
Où dormir et comment circuler à Porto
Pour ces trois jours, nous étions installés au Cozy Flat Porto Downtown, un appartement bien tenu, à quelques pas du métro, ce qui compte quand on rentre fatigués avec des enfants. Porto se fait à pied pour l'essentiel, à condition d'accepter les montées, et le métro suffit pour le reste, y compris depuis l'aéroport si tu arrives par avion. Pour nous, c'est le train qui nous a amenés de Lisbonne, et je le recommande : on traverse le pays, on arrive en plein centre, et on évite la rupture d'un transfert depuis l'aéroport.
Enfin, si tu prévois plusieurs sites et beaucoup de transports, la Porto Card se rentabilise vite, et tu la trouves sur le site officiel du tourisme.
Un dernier conseil, valable partout mais surtout ici : commence tes journées tôt, car la ville se donne autrement avant que les groupes ne descendent.
Ce que Porto laisse, une fois le train reparti
Porto est une ville qui pose son histoire sur ses murs, sa richesse dans ses palais et son vin sur une rive, à la vue de tous, sans rien garder en réserve. Ce que j'en retiens de ma visite n'est pas une émotion mais une cohérence — le fleuve explique le commerce, le commerce explique les palais, l'alliance anglaise explique le vin, et tout cela tient ensemble, du haut de la cathédrale au bas du pont. Reste sa fragilité, celle d'une ville trop petite pour la foule qu'elle attire, et qui devra choisir, un jour, entre se montrer à tous et rester habitable. Je suis contente d'y avoir emmené mes enfants maintenant, pendant qu'on peut encore y entendre le portugais entre deux langues de passage. Porto n'apprend pas l'Europe dans les livres ; elle l'apprend à la force des jambes, sur un quai trop plein, devant un pont de fer qui, pour une fois, ressemble vraiment à sa photo.

FAQ — Préparer son week-end à Porto
Combien de jours faut-il pour visiter Porto ?
Trois jours suffisent pour le centre historique, l'autre rive et les chais de Gaia sans courir. En deux jours, on voit l'essentiel mais on sacrifie le temps long sur le fleuve, qui est pourtant le cœur de la ville.
Comment se rendre à Porto depuis Lisbonne ?
Le train relie les deux villes en moins de trois heures et arrive en plein centre, ce qui évite le transfert depuis l'aéroport. C'est la solution que j'ai choisie et que je recommande.
Faut-il réserver la Livraria Lello à l'avance ?
Oui. L'entrée est payante et se fait sur créneau horaire ; prends ton billet pour l'ouverture si tu veux éviter la file qui s'allonge dès la fin de matinée.
Peut-on visiter le Mosteiro da Serra do Pilar ?
L'intérieur est fermé à la visite depuis 2023 pour travaux mais l'esplanade reste accessible, et c'est de là qu'on a la plus large vue sur Porto et son pont.
Quel est le meilleur moment pour la Ribeira ?
La fin d'après-midi, avant l'affluence du dîner. Le quai devient difficile à apprécier le soir en haute saison, quand la foule sature ses ruelles étroites.
Faut-il aimer le vin pour visiter les caves de Gaia ?
Non. Même sans goût pour le vin de Porto, la visite d'un chai comme Cálem explique l'histoire commerciale de la ville mieux qu'un musée.
[Mise à jour : juin 2026]



























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