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La route des Trois Abbayes dans les Vosges : Senones, Moyenmoutier et Étival

  • 3 août 2024
  • 9 min de lecture

Depuis la Vallée de la Bruche, je regarde depuis toujours la même ligne de crêtes sans m'être vraiment demandé ce qu'elle cachait de l'autre côté. Entre La Broque et Senones, pourtant, la route des Trois Abbayes aujourd'hui effacée des cartes modernes a longtemps porté les princes de Salm en personne : la route des Princes, qui franchissait le col du Hantz, à 640 mètres d'altitude, pour relier notre vallée à celle du Rabodeau, avant de tomber en désuétude après 1840 faute d'entretien, alors qu'elle servait encore quelques décennies plus tôt de relais de roulage — entre 1828 et 1840, le cabaretier du Pont des Bas, Jean-Pierre Schweitzer, y logeait jusqu'à 80 chevaux de trait en bonne saison.


Un matin de printemps, avec mon mari, nous avons pris ce même col dans l'idée simple de voir ce qu'il y avait derrière le mont que je regarde depuis chez moi. Ce que j'y ai trouvé n'est pas un territoire jumeau de la Bruche mais un voisin qui porte une histoire au moins aussi dense et qui en paie aujourd'hui le prix plus cher qu'elle : trois abbayes fondées au haut Moyen Âge, membres de ce qu'on appelle la croix sacrée de Lorraine, dont le sort dépend désormais moins de leur passé que des sommes que les communes du Rabodeau et de la Meurthe parviennent à réunir pour les tenir debout.



Senones, capitale d'une principauté sans terre


Place Dom Calmet et l'escalier de Jean Lamour, sous les échafaudages


En arrivant place Dom Calmet, ancienne cour d'entrée de l'abbaye où se tenaient autrefois un moulin, une ferme et l'hostellerie, je n'ai pas d'abord vu la façade du XVIIIe siècle mais les échafaudages qui en recouvrent une partie et j'ai compris avant même de franchir la grille que cette histoire dense n'avait pas suffi, à elle seule, à protéger les pierres.


L'abbaye de Senones remonte, selon la tradition, à l'installation de Gondelbert dans la vallée du Rabodeau vers 640, et le premier document qui l'atteste, une charte d'immunité, lui fut accordé par le roi Childéric II vers 661. Vers 768, Charlemagne nomma Angelramnus, évêque de Metz, abbé et seigneur de Senones, preuve qu'à cette époque l'abbaye dépendait directement du pouvoir royal, avant qu'un diplôme de Louis le Pieux, daté du 18 décembre 825, ne la rattache formellement à l'évêché de Metz. Le monastère change ensuite plusieurs fois de visage : reconstruit au début du XIIe siècle par l'abbé Antoine de Pavie puis intégralement rebâti au XVIIIe siècle sous l'abbatiat de Dom Calmet, qui fit édifier le cloître actuel entre 1708 et 1710 et la porte armoriée achevée en 1733, avant que la cage d'escalier monumentale ne reçoive sa rampe en fer forgé signée Jean Lamour, l'un des ferronniers les plus réputés du siècle des Lumières.


Érudit autant qu'homme d'Église, Dom Calmet réunit dans cette bibliothèque plus de 15 000 ouvrages et y reçut Voltaire en personne en 1754. En 1751, un coup d'État dynastique transforma Senones en capitale de la principauté de Salm-Salm, un territoire francophone enclavé en France mais rattaché à un prince germanique, avant que la Révolution française n'y mette fin en 1793 en vendant les bâtiments comme biens nationaux. L'industrie textile prit le relais dès 1806, quand l'Anglais John Heywood y installa la première filature mécanique de coton des Vosges, une activité qui occupa les lieux jusqu'en 1993. L'église abbatiale est inscrite monument historique par arrêté du 21 septembre 1983.


Ce que je n'imaginais pas avant d'y aller, c'est l'ampleur du chantier en cours. Depuis septembre 2022, des tailleurs de pierre, couvreurs et charpentiers travaillent à effacer les décennies d'usage industriel qui ont défiguré l'abbatiale : hangars métalliques greffés sur l'architecture monastique, cloisonnements sauvages ou percements anarchiques. La toiture, sur près de 3 000 m², a été refaite entre décembre 2023 et l'été 2025 avec des tuiles plates façonnées à la main dans une tuilerie artisanale voisine et les blocs de grès des Vosges, dont certains pèsent 700 kilos, sont extraits puis reposés à l'identique, un par un. C'est un chantier qui prend le temps qu'il faut, ce qui n'est pas un défaut en soi mais qui rappelle aussi combien de temps il a fallu pour qu'on s'en préoccupe.


Je te conseille de commencer par la place Dom Calmet même si le chantier en masque une partie, parce que c'est depuis cet endroit que la logique du lieu — pouvoir civil face à pouvoir religieux — se lit le mieux.


📍 Office de tourisme du Pays des Abbayes pour les visites guidées, proposées chaque jeudi des vacances scolaires à 10h ainsi que les deuxième et quatrième samedis du mois d'avril à octobre, pour une durée d'environ 1h30.


Abbaye de Senones
Abbaye de Senones | Wikipédia | 2024

Moyenmoutier, l'abbaye sous filets


L'abbatiale Saint-Hydulphe et une bibliothèque de 11 000 volumes aujourd'hui en ruine


À quelques kilomètres, Moyenmoutier partage avec Senones le même Rabodeau et une bonne partie de son histoire, au point que les deux communes tendent aujourd'hui à former une seule agglomération. Le nom même de Moyenmoutier, du latin medianum monasterium, désigne le monastère du milieu, celui qui occupe le centre de la croix sacrée de Lorraine formée avec Senones, Étival et Bonmoutier.


L'abbaye fut fondée vers 671 par saint Hydulphe, chorévêque de Trèves venu chercher la solitude dans le massif des Vosges et elle accueillit jusqu'à 300 religieux à son apogée. Selon la légende, Hydulphe et son frère Erhard, évêque de Ratisbonne, baptisèrent ensemble Odile, fille d'Etichon-Adalric d'Alsace, qui recouvra la vue au moment du baptême. Les invasions hongroises détruisirent l'abbaye au début du Xe siècle avant qu'elle ne soit reconstruite vers 960 sous l'abbé Adalbert, envoyé de l'abbaye de Gorze. Aux siècles suivants, la réforme de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe, engagée en 1612, donna naissance à une académie monastique dont la bibliothèque devint l'une des plus riches d'Europe, avec une collection de 11 000 volumes.


Au XVIIIe siècle, l'architecte Ambroise Pierson transforma l'abbaye en l'un des monuments baroques les plus aboutis de Lorraine, avant que la Révolution française ne supprime l'ordre monastique en 1790 et ne vende les bâtiments comme biens nationaux. En 1806, John Heywood y installa, comme à Senones, la première filature mécanique de coton des Vosges, et l'usine employa jusqu'à 800 personnes avant que Peaudouce ne lui succède de 1982 à 1995. Un bâtiment industriel construit en 1807 perpendiculairement à l'abbatiale ne fut déconstruit qu'en 2009, pour rendre à la façade son apparence d'origine. La commune, qui avait acquis l'abbaye en 1989, fit classer l'ensemble des bâtiments historiques en 1994.


Le détail qui a changé ma lecture du lieu ne se trouve pas dans un panneau explicatif mais au-dessus de nos têtes : des filets sont tendus sous la voûte de l'église pour retenir les fragments de peinture et de crépi qui s'en détachent, une précaution qui protège les visiteurs mais qui dit surtout, mieux qu'aucun chiffre, l'état réel du bâtiment. J'ai eu du mal à associer cette image à celle d'une bibliothèque qui compta 11 000 volumes et qui accueillit l'élite savante de l'ordre bénédictin, aujourd'hui en ruine, ses derniers ouvrages dispersés entre les médiathèques d'Épinal, de Nancy et de Saint-Dié.


Je ne peux pas non plus prétendre que l'ajout d'une usine, en 1807, contre les murs mêmes de l'abbatiale, ait été une bonne décision, même si je comprends qu'elle a longtemps fait vivre la vallée : le compromis entre le pain quotidien d'une population entière et la préservation d'un patrimoine religieux ne s'est pas soldé en faveur des pierres. Je crois, plus largement, que les communes de ce versant font ce qu'elles peuvent avec les moyens dont elles disposent mais qu'un long laisser-aller, engagé dès l'après-guerre, a repoussé la facture jusqu'à la rendre aujourd'hui colossale et je me demande parfois si certaines entreprises retenues sur ces appels d'offres patrimoniaux n'en profitent pas : le patrimoine fait recette, dans tous les sens du terme, autant pour ceux qui le visitent que pour ceux qui le restaurent.


Dans la chapelle Saint Hydulphe, un tableau du XVIIIe siècle représente le fondateur baptisant sainte Odile, classé monument historique depuis 1907 et restauré en 1961 ; dans l'avant-chœur, trente-six stalles datées de 1698, aux miséricordes sculptées de visages, bénéficient d'une acoustique que même les guides ont du mal à expliquer autrement que par l'usage.


Je te conseille de réserver une table à la Brasserie de l'Abbaye avant de repartir si tu passes un samedi.


📍 Office de tourisme du Pays des Abbayes pour les visites guidées, chaque mercredi des vacances scolaires à 10h ainsi que le premier samedi du mois d'avril à octobre.


Abbaye de Moyenmoutiers
Abbaye de Moyenmoutier | Wikipédia | 2024

Étival-Clairefontaine, une tour reconstruite du mauvais côté


La chapelle Sainte Richarde et des stalles qui portent encore les traces de 1944


La route longe encore un temps le Rabodeau avant de rejoindre la Meurthe à Étival-Clairefontaine, où l'histoire change de registre sans changer vraiment de blessure. L'abbaye fut fondée au VIIe siècle et placée par l'impératrice Richarde sous la suzeraineté des chanoinesses d'Andlau, qui y installèrent douze chanoines et un prévôt, avant qu'un ordre de chanoines prémontrés ne leur succède après 1145, sous le contrôle de l'abbaye de Flabémont. En 1387, le cardinal Pierre Aycelin de Montaigut délégua à l'abbé d'Autrey le pouvoir d'absoudre les moines d'Étival excommuniés pour violences et manquements graves, signe que la discipline monastique n'y allait pas toujours de soi.


Au XVIIIe siècle, l'abbé Charles Louis Hugo s'opposa frontalement à l'évêque de Toul Scipion Jérôme Bégon pour défendre l'indépendance de l'abbaye, un conflit qui lui valut d'être promu évêque de Ptolémaïs en 1729. En 1726, l'architecte Nicolas Pierson bâtit le corps de logis nord et les deux tours encadrant la façade classique de l'église, et l'abbaye comptait encore 29 chanoines en 1790, l'année précédant sa suppression révolutionnaire.


L'édifice fut ravagé par le feu en 1569 et en 1646, mais c'est un autre sinistre qui a le plus marqué ce que je regardais : le 9 novembre 1944, l'armée allemande en retraite dynamita la tour nord de l'église. Faute de moyens pour la reconstruire à l'identique, les architectes choisirent de bâtir une tour sud à la place d'un simple étage existant depuis le XVIIIe siècle, respectant les proportions de celle qui avait disparu mais inversant définitivement l'équilibre voulu par Nicolas Pierson. Ce que je prenais pour une façade d'origine est donc, en réalité, une réparation habile qui n'a jamais cherché à se faire oublier. Dans le chœur, une partie des stalles sculptées, endommagées à la Révolution puis de nouveau en 1944, n'a jamais retrouvé sa place d'origine, et je suis restée un moment devant cette absence, qui m'a semblé dire quelque chose de plus juste sur ce territoire que n'importe quelle restauration achevée.


Dans la chapelle Sainte Richarde, un tableau de Claude Bassot, classé monument historique en 1966, représente l'épreuve du feu que l'impératrice Richarde dut endurer comme jugement de Dieu, tandis que des vitraux contemporains, posés par l'atelier Gruber de Paris en 1961 et 1983, racontent des scènes du Nouveau Testament et la vie de la sainte. L'église est classée monument historique depuis la première liste de 1840, et le logis abbatial, la galerie du cloître et le mur d'enceinte sont inscrits depuis le 7 mai 1986. Je te conseille d'y prévoir une petite heure, le temps de chercher, dans le chœur, les traces que la reconstruction n'a pas voulu effacer.


📍 Office de tourisme du Pays des Abbayes pour les jours et horaires des visites guidées.


Sur le chemin du retour, avant de reprendre le col du Hantz vers la Valléel de la Bruche, nous nous sommes arrêtés à Schirmeck, chez Coffitivallée, pour un café qui n'avait besoin d'aucune histoire pour être bon.


Abbaye d'Etival
Abbaye d'Etival | Wikipédia | 2024

Ce que ce versant des Vosges m'a appris


Le col du Hantz ne sépare pas deux mondes étrangers l'un à l'autre : il sépare une vallée qui a, jusqu'ici, mieux préservé ce qu'elle possédait, d'une autre qui continue de chercher les moyens de le faire. Ce que les princes de Salm reliaient par une route aujourd'hui disparue tient encore debout côté Rabodeau et Meurthe sous des échafaudages à Senones, sous des filets à Moyenmoutier ou derrière une tour qui n'est pas tout à fait celle d'origine à Étival et cette dette de temps, plus que la distance, est ce qui sépare vraiment les deux versants des Vosges.


FAQ - La route des Trois Abbayes dans les Vosges


Peut-on visiter les trois abbayes en une seule journée ?

Oui. Senones, Moyenmoutier et Étival-Clairefontaine sont distantes de quelques kilomètres les unes des autres le long du Rabodeau puis de la Meurthe, et une journée suffit pour les parcourir toutes les trois sans précipitation.


Les abbayes sont-elles accessibles librement ?

Oui, l'entrée est libre dans les trois abbayes, mais les visites guidées, qui permettent d'accéder à des espaces autrement fermés, se réservent auprès de l'office de tourisme du Pays des Abbayes.


Pourquoi l'abbaye de Moyenmoutier est-elle en travaux ?

Sa bibliothèque, autrefois l'une des plus riches d'Europe avec 11 000 volumes, est aujourd'hui en ruine, et des filets ont été installés dans l'église pour protéger les visiteurs des chutes de peinture et de crépi liées à la dégradation du bâtiment.


Que reste-t-il de la principauté de Salm-Salm à Senones ?

La ville conserve l'abbaye, transformée en capitale princière après le coup d'État de 1751, ainsi que la bibliothèque Dom Calmet et l'escalier d'honneur à la rampe forgée par Jean Lamour.


Pourquoi la tour de l'abbaye d'Étival paraît-elle asymétrique ?

Parce que la tour nord d'origine, dynamitée par l'armée allemande le 9 novembre 1944, a été remplacée par une tour construite du côté opposé de la façade, à l'emplacement d'un étage plus modeste qui existait depuis le XVIIIe siècle.


Le col du Hantz est-il praticable toute l'année ?

Oui, il s'agit d'une route départementale ouverte à la circulation courante, à 640 mètres d'altitude, qui relie La Broque, dans la Vallée de la Bruche, au val de Senones.


[Mise à jour : juillet 2026]

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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous où je partage avec toi les coulisses de mes découvertes, les lieux qui m'arrêtent en chemin, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


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