L'usine Steinheil à Rothau, mémoire d'une industrie qui a fait la Vallée de la Bruche
- 10 juil. 2024
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Il y a des noms qu'on entend avant de savoir ce qu'ils désignent. Steinheil était l'un d'eux. Mon grand-oncle Robert en parlait à table — les commandes, les collections, les machines, les doutes des dernières années. Il travaillait en production. Je n'avais aucune image précise de ce que cela représentait sinon cette certitude qu'il faisait partie de quelque chose qui comptait, quelque chose de plus grand qu'un simple emploi. Il est décédé en 2004, un an avant la liquidation de l’entreprise. Je me dis parfois qu'il a été épargné par la fin.
C'est lors des Sentiers Plaisir de la Vallée de la Bruche que j'ai redécouvert Steinheil avec des yeux d'adulte, à travers des archives, des témoignages et une projection au temple de Rothau qui m'a permis de poser un regard sur l'entreprise entière d'un coup. Les images donnaient corps à ce que je n'avais jamais vraiment vu. La balade sur le site demande, elle, un effort d'imagination que la projection dispense : il ne reste rien à voir. L'usine a été démolie entre 2013 et 2014 pour laisser passer le contournement de Rothau.
Ce que j'ai voulu comprendre, ce jour-là, c'est comment une vallée se réinvente quand son tissu industriel se dissout. Et Steinheil m'a donné une partie de la réponse.

De la sidérurgie au textile, les origines d'une industrie de vallée ouvrière
L'histoire industrielle de Rothau ne commence pas avec le textile. Elle commence au XIVe siècle, dans le minerai de fer, le bois et la force des cours d'eau qui descendent des Vosges. La Vallée de la Bruche réunit alors tout ce qu'il faut pour forger : matière première, énergie hydraulique et main-d'œuvre. Pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, Rothau est un centre sidérurgique qui alimente notamment la manufacture d'armes blanches de Klingenthal.
Ce premier cycle s'épuise dans la première moitié du XIXe siècle. Les filons s'amenuisent et d'autres régions concurrencent la Vallée de la Bruche. Ce qui reste — les sites, les bâtiments, la logique d'implantation au fil de l'eau — est réinvesti par l'industrie textile. Les roues à aubes cèdent la place aux turbines puis les turbines aux moteurs électriques. À Rothau et à La Claquette, six turbines sont alimentées par la Bruche, une par la Rothaine. La transformation est complète. Près de deux siècles de travail s'installent là où deux siècles de métal avaient existé.
L'impulsion vient de loin. En 1806, le blocus continental imposé par Napoléon pousse les industriels de l'Empire à combler l'absence des productions anglaises. Jonathan Wiedemann, de Rothau, construit une petite filature commanditée par le drapier strasbourgeois Mathieu Pramberger. Ce geste fonde, sans le savoir, ce qui deviendra Steinheil.
La naissance d'une institution dans la Vallée de la Bruche : Steinheil
En 1847, au décès de la veuve Pramberger, son petit-neveu Gustave II Steinheil hérite de l'entreprise avec ses quatre sœurs. Ils fondent la Société des Filatures et Tissages Gustave Steinheil et Cie puis s'associent avec Jacques-Christophe Dieterlen sous la forme d'une société en commandite simple. Lorsque l'Alsace passe sous administration allemande après 1871, les associés se séparent. Gustave Steinheil reste à Rothau. Il restructure et continue, avec Alfred Dieterlen et Alfred Fuchs, dans une société en commandite par actions.
Entre 1926 et 1928, Ernest Marchal — fils de Gédéon Marchal qui avait fondé sa propre filature à La Claquette — rachète les parts des actionnaires dispersés. En 1957, les deux entités fusionnent sous le nom Steinheil-Dieterlen G. Marchal Fils. Une institution de plus d'un siècle, portée par plusieurs générations, deux familles, deux guerres et un changement de régime politique.

L'âge d'or de Steinheil : 150 kilomètres de tissu par jour
Dans les années 1960 à 1990, Steinheil traite environ 150 kilomètres de tissu par jour. Le chiffre dit l'ampleur de la production mieux que n'importe quelle description. Le bureau de dessin produit deux collections par an — une d'été, une d'hiver — et imprime également les créations de clients extérieurs.
La collection lingerie, destinée aux hommes, femmes, filles et garçons, comprend jusqu'à 150 dessins différents, chacun décliné en quatre variantes de couleurs — rose, ciel, mauve, jaune — avec une production de 1 200 mètres par dessin. La collection prêt-à-porter, réalisée en collaboration avec des stylistes extérieurs, compte une soixantaine de dessins par saison.
C'est dans ce bureau que travaillait Christiane Oury, une habitante de la Vallée de la Bruche dont j'ai appris l'histoire récemment, presque par hasard. Elle était dessinatrice chez Steinheil et a réalisé de nombreuses esquisses pour des papiers peints, du linge de table, des rideaux ou encore de la lingerie. Quand l'usine a fermé, elle ne s'est pas arrêtée. Elle s'est mise à son compte et a continué à exporter ses créations bien au-delà Rothau, jusqu'à New York. Ce détail dit quelque chose d'essentiel sur ce que Steinheil avait construit, en dehors du tissu : des gens parfaitement formés, des professionnels qui portaient en eux un savoir-faire exportable.
Steinheil, une entreprise qui prenait soin de ses collaborateurs
Ce que j'ai trouvé le plus saisissant dans l'histoire de Steinheil — et que la projection au temple de Rothau rend particulièrement lisible — c'est la façon dont l'entreprise comprenait son rôle social. On appellera ça du paternalisme industriel, et c'est le terme juste. Mais dans ce contexte précis, à une époque où peu de personnes étaient motorisées, où la télévision n'existait pas et où le téléphone restait rare, cela signifiait autre chose que de la surveillance bienveillante.
Steinheil organisait des séances de cinéma, des goûters pour les enfants ou des séjours en camp de vacances dans les Alpes. Une coopérative permettait des achats groupés d'alimentation. L'entreprise investissait dans des cités ouvrières — des logements à loyer très modéré, souvent assortis d'un jardin potager. En 1971, la Société Steinheil-Dieterlen logeait 105 familles. Les cadres, recrutés parfois hors de la vallée, bénéficiaient de maisons individuelles proches de l'usine.
Ce n'était pas de la générosité abstraite. C'était une économie de la stabilité : maintenir une main-d'œuvre compétente, lui permettre de vivre dans de bonnes conditions et créer un tissu social autour du travail. Les Vallées des Vosges n'ont jamais été des cités-dortoirs. Elles ont été des territoires façonnés de l'intérieur.

La mondialisation et la fin d'un cycle pour la Vallée de la Bruche
L'abandon progressif des quotas d'importation ouvre les marchés à une concurrence que Steinheil ne peut absorber. Les productions à bas prix venues d'Extrême-Orient et de Chine s'imposent là où l'usine alsacienne avait, pendant des décennies, fourni de la qualité à tarif compétitif.
En 1990, l'usine passe sous contrôle du groupe Schaeffer de Mulhouse et devient Steinheil-Dieterlen. En 1994, une offre publique d'achat aboutit au rachat par Schaeffer-Dufour. En 1999, vente à Dominique Duburcq. En 2000, à Hyacinthe de Montera. En 2002, la société Lifetex reprend le site sous location-gérance. En 2005, c’est la liquidation de l’entreprise.
La succession des noms dit mieux que tout commentaire ce qu'est un déclin industriel : une série de mains qui tentent de tenir ce que la précédente n'a pas pu garder.
En 2008, la Communauté de Communes de la Vallée de la Bruche rachète le site. L'usine est démolie entre 2013 et 2014. À sa place, une route devrait passer un jour. C'est le contournement de Rothau, une infrastructure pensée pour alléger la circulation dans la ville. Le parallèle mérite qu'on s'y arrête un instant, sans nostalgie inutile : on a rasé ce qui permettait à la vallée de vivre pour fluidifier le passage de ceux qui y vivent encore. Ce n'est pas un jugement. C'est une observation sur la façon dont un territoire choisit, ou accepte, ses mutations.
Comment découvrir l'histoire de Steinheil aujourd'hui
Je te conseille de commencer par les Sentiers Plaisir de la Vallée de la Bruche — c'est par ce biais que j'ai redécouvert l'usine, accompagnée par des anciens collaborateurs de Steinheil qui connaissent ce lieu de l'intérieur.
La balade seule ne suffit pas : le site n'offre rien à voir. C'est la projection au temple de Rothau qui fait le travail — les images donnent corps à ce que les mots ne peuvent qu'approximer. Je te recommande de ne pas manquer cette étape.
Les témoignages des anciens, leurs récits des collections, des clients, des dernières années, constituent une archive vivante qui ne durera pas indéfiniment. C'est maintenant qu'il faut les entendre.
Ce que Steinheil a laissé à la Vallée de la Bruche
L'usine n'existe plus. À sa place, une route passera un jour. C'est simplement ce que devient un territoire quand il doit continuer à fonctionner sans ce qui le faisait vivre auparavant. Le contournement de Rothau désenclavera la ville. L'usine avait, pendant un siècle et demi, fait exactement l'inverse : elle avait enraciné des familles, construit des logements et formé des collaborateurs qui partiraient travailler à l'autre bout du monde, avec d’autres clients.
Ce sont les industriels qui se sont installés ici et les gens qui y travaillaient ont façonné cette vallée comme lieu de vie. Les Vallées des Vosges n'ont jamais été des cités-dortoirs; elles ont été des ensembles bien vivants, portés par des entreprises qui se sentaient responsables d'un territoire. Quand ce lien se défait, ce n'est pas seulement une usine qui ferme, c’est toute un territoire qui se réinvente.

FAQ - Entreprise Steinheil à Rothau
Peut-on visiter le site de l'usine Steinheil à Rothau ?
Non. L'usine a été entièrement démolie entre 2013 et 2014. Il ne subsiste aucun bâtiment. La visite de l'histoire de Steinheil se fait aujourd'hui à travers les Sentiers Plaisir de la Vallée de la Bruche, qui incluent une projection au temple de Rothau et des témoignages d'anciens employés.
Qu'est-ce que les Sentiers Plaisir de la Vallée de la Bruche ?
Ce sont des itinéraires guidés, portés par des bénévoles et anciens acteurs du territoire, qui permettent de découvrir le patrimoine industriel, naturel et humain de la vallée. Certains parcours intègrent des témoignages directs d'anciens collaborateurs de l'usine Steinheil.
Combien de temps a duré l'activité textile de Steinheil à Rothau ?
L'entreprise a fonctionné sous différentes formes pendant près de deux siècles, depuis les premières filatures du début du XIXe siècle jusqu'à la liquidation en 2005.
Pourquoi l'usine Steinheil a-t-elle fermé ?
La fermeture est directement liée à la mondialisation : l'abandon progressif des quotas d'importation a exposé l'entreprise à la concurrence des productions asiatiques à bas coûts, rendant la production locale de tissus imprimés non rentable malgré des adaptations techniques continues.
Qu'est-il advenu des logements ouvriers construits par Steinheil ?
Lors de la liquidation, la majorité des logements des cités ouvrières ont été acquis par leurs locataires. En 1971, la société logeait encore 105 familles dans ces habitations.
Quel lien y a-t-il entre Steinheil et le contournement de Rothau ?
Le site de l'ancienne usine, racheté par la Communauté de Communes de la Vallée de la Bruche en 2008, a été démoli pour permettre la construction du contournement routier de Rothau, destiné à réduire le trafic traversant le centre du village.
[Mise à jour : Mai 2026]















Passionnant ! Mais qui est l'auteur de ce texte clair et bien documenté ? Merci !
Bonjour. Merci pour cette étude sur cette société. Je me trouve intéressé par l'usine Steinheil Dieterlen car des membres de ma famille y ont travaillé. Dont BOURGUER Joseph qui reçu la médaille du travail en tant qu'ouvrier tisserand le 26/02/1924. (JO à cette date page 1950) Cordialement.