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Neuviller-la-Roche : le musée, la cascade de la Serva et la ferme anabaptiste disparue

26 oct.
10 min de lecture

Le 17 juin 1875, une petite fille naît au Haut Sommerhof, une ferme du ban de Neuviller-la-Roche. Sur l'acte, le village s'écrit Neuweiler. Quatre ans plus tôt, le traité de Francfort a fait passer la commune des Vosges à l'Empire allemand sans qu'une seule pierre ait bougé. Elle s'appelle Anne Louise Frering et elle est mon arrière-arrière-grand-mère.


Aujourd’hui, Neuviller-la-Roche compte 328 habitants. Le village se trouve dans le Ban de la Roche, au cœur de la Vallée de la Bruche. Il n'a ni château ni monument qui fasse lever le pied. Je ne le connaissais que comme le connaît celui qui le traverse, c'est-à-dire presque pas. Il m'a pourtant appris à ressentir l’âme de mon territoire mieux que des lieux bien plus visibles parce qu'on y retrouve à petite échelle tout ce qui a fait la Vallée de la Bruche. Une montagne pauvre passée à la Réforme, repeuplée par des Suisses anabaptistes, vidée par l'émigration et coupée par des frontières. Trois lieux le racontent. Un musée monté objet après objet par des bénévoles, une cascade qui s'écoute avec force sur les pentes de la montagne et une ferme brûlée en 1894 dont le nom a survécu à tous ses occupants.


Neuviller-la-Roche ne retient pas ses habitants. Il garde leur mémoire.



Une montagne qu'il a fallu repeupler


Neuviller-la-Roche appartient à l'ancienne seigneurie du Ban de la Roche, un pays de montagne au sol pauvre, ce qui explique en grande partie la suite. En 1578, la seigneurie entière ne compte que 164 maisons, dont une vingtaine à Neuviller. Six ans plus tard, le comte palatin Georges-Jean de Veldenz l'acquiert, quatre ans après avoir obtenu le droit d'en exploiter les mines. Il y introduit le luthéranisme et le Ban devient une communauté protestante entourée de villages catholiques.


La guerre de Trente Ans achève de vider ce pays fragile. À partir de 1633 les armées traversent le Ban, la grande forge de Rothau brûle et Rothau perd presque tous ses habitants. Le recensement de 1655 donne la mesure des dégâts. On ne compte plus qu'une dizaine de chefs de foyer à Neuviller. Une terre sans paysans ne rapporte rien et les bras viendront de Suisse.


Dès 1650 environ, des familles de l'Emmental et de l'Oberland bernois montent s'installer sur le Ban et beaucoup d'entre elles sont anabaptistes. Elles quittent un canton de Berne où leur foi les expose à la répression et trouvent ici des terres que personne ne réclame. Le Ban de la Roche les tolère comme fermiers et les laisse à la marge. On accepte leurs bras mais on enregistre mal leurs vies. Endogames et réticentes devant les registres, ces familles laissent des actes lacunaires, ce qui explique qu'elles échappent si souvent aux généalogistes. Elles s'installent dans des fermes isolées plutôt que dans les villages et l'habitat se disperse en hameaux. À la Haute Goutte, un lieu-dit de la commune, la cense des Sommer, c'est-à-dire leur ferme, est attestée vers 1711. C'est le Sommerhof dont je parlerai plus bas.


Le pays se remplit alors si bien que Neuviller atteint 987 habitants en 1836, son maximum. Puis il se vide. L'émigration, ouverte dès 1736 quand des habitants du Ban partent vers la Pennsylvanie à bord du Princess Augusta, se poursuit vers l'Ohio et l'Illinois au XIXe siècle et le village descend à 616 habitants en 1901, 376 en 1975, 328 aujourd'hui. C'est une montagne qu'il a fallu repeupler et que l'on a recommencé à quitter.


Le village a aussi changé de nom au rythme des frontières. Il s'appelle Neuwiller en 1789, Neuweiler de 1871 à 1918 puis Neuviller-la-Roche depuis 1961. Il en a une autre, plus discrète, que la géographie ne laisse pas deviner. La Rothaine le sépare de Natzwiller et ce ruisseau a longtemps séparé deux mondes. À Natzwiller on était catholique et on parlait alsacien alors qu'ici on était protestant et que l'on parlait un patois welsche. Une limite d'eau, de foi et de langue au milieu d'une même vallée.



Jeune femme cheminant dans le village de Neuviller-la-Roche, dans la Vallée de la Bruche
La Voyageuse Bruchoise au coeur de Neuviller-la-Roche | Image générée par IA | 2026

Le musée des traditions populaires, la mémoire tenue par des bénévoles


Tout commence en 1984 par une visite au musée des Vallées cévenoles de Saint-Jean-du-Gard. Un petit groupe en revient avec une conviction. Le passé de Neuviller ne doit pas s'effacer. L'Association pour la protection du Patrimoine et des Traditions locales naît le 7 mai 1985 et, après quatre ans de collecte et de rénovation d'un local prêté par la commune, le musée ouvre au 19 rue Principale, en 1989.


Ce qu'il raconte tient en une phrase. La montagne rendait peu, si bien que les habitants étaient des ouvriers-paysans. Ils tissaient sur des métiers à bras, gardaient une ou deux vaches à l'étable et vivaient modestement de ce double travail. Le musée rassemble les outils, les machines et les ustensiles de toutes les activités du village. Certains ustensiles ont disparu depuis si longtemps qu'on les regarde en cherchant à quoi ils servaient.


Ce qui m'a retenue, c'est l'immense métier à tisser dans la maison. Il suffit à dire ce que fut ce travail : les femmes tissaient chez elles, au cœur de la vie du foyer,et l'ouvrage ne quittait jamais la maison.


Ma propre lignée y retrouve ses gestes. Marguerite Stoquert, mon arrière-grand-mère, naît à Neuviller en mars 1903 et devient bobineuse, puis elle épouse Simon Fluck, contremaître de filature. Entre la maison où l'on tisse et l'usine où l'on bobine, le métier a changé de lieu sans cesser d'occuper les mêmes familles et le musée est l'un des rares endroits où cette bascule se lit.


Le musée ne s'arrête pas à sa collection permanente. Aux Journées européennes du patrimoine, il y ajoute des expositions temporaires. L'habitat rural une année, les traces de l'ours en Alsace une autre. Un bénévole chargé de l'inventaire et des recherches patrimoniales conduit la visite guidée.


La visite tient moins à la collection qu'à ceux qui la gardent. Les bénévoles ont conservé la mémoire de ce temps, les objets comme les gestes. Ils la racontent avec une précision que les vitrines seules ne donnent pas. Les jours d'ouverture sont limités puisque tout repose sur eux. Je te conseille de te renseigner auprès de l'office de tourisme avant de monter.



  • Musée des traditions - Neuviller-la-Roche
  • Musée des traditions - Neuviller-la-Roche
  • Musée des traditions - Neuviller-la-Roche

La cascade de la Serva, au pied du Champ du Feu


La Serva naît dans les tourbières et les hauts pâturages du Champ du Feu, vers 1 000 mètres d'altitude. Elle dévale en cascade sur la commune près de la Haute Goutte et finit sa course dans la Rothaine, le ruisseau-frontière dont je parlais plus haut.


Le village se lit dans les archives. La Serva s'écoute. Une cascade en escalier, au cœur d’une forêt où le bruit d'eau qui couvre tout le reste. Deux histoires s'y sont pourtant déposées.


La première est une légende. On dit qu'une fée vit dans les eaux du ruisseau. Ses cheveux sont verts comme les herbes du fond, sa robe est argentée comme des écailles de poisson et sa colère se lit dans le vent du Nord qui souffle sur les sommets vosgiens. Je dois bien l'avouer, je ne l'ai jamais croisée pendant mes balades.


La seconde, la tradition locale la place dans la grotte du Déserteur, à proximité de la cascade. Jean, un jeune conscrit des guerres napoléoniennes, y aurait été caché par les villageois après une agression qui l'avait fait passer pour déserteur. Sa fiancée, originaire de la Haute Goutte, aurait obtenu sa grâce en s'adressant au pasteur Oberlin, qui exerçait dans le Ban. Histoire ou légende, elle dit la même chose que le reste du village. Ici on cache, on protège et on garde.


Pour la découvrir, le circuit court part du chalet du Champ du Feu. Il compte 6 km pour deux heures de marche et longe la cascade avant de descendre jusqu'à la Rothaine. Il suffit de marcher le long de l'eau pour arriver, sans s'en apercevoir, à ce qui séparait deux mondes.



Jeune femme contemplant la cascade de la Serva, à Neuviller-la-Roche
La Voyageuse Bruchoise devant la cascade de la Serva | Image générée par IA | 2026

Le Haut Sommerhof, la ferme que le village n'a pas gardée


Le Haut Sommerhof est une ferme du ban de Neuviller, entièrement détruite aujourd'hui. Les Sentiers Plaisirs, ces sorties commentées de la Vallée de la Bruche, lui consacrent une balade de 5 km animée par Suzanne Pitra. Pour comprendre ce qu'elle a été, il faut remonter au début du XVIIIe siècle.


Vers 1711, une famille venue de Suisse, les Sommer, tient ici cette cense. Ce sont des éleveurs et ils sont anabaptistes. Ils refusent le baptême des enfants et ne reconnaissent que celui d'un adulte qui choisit sa foi. La ferme garde leur nom.


Vers 1834 elle se vide. Une partie de ses habitants émigre en Amérique par le chemin ouvert dès 1736. Suzanne Pitra place le départ des Sommer avant 1856 et d'autres familles leur succèdent.


En 1856, Georges Auguste Groshens et Marie Claire Masson, un couple mixte (lui protestant, elle catholique), se marient à Neuviller alors que tous deux travaillent déjà à la ferme, lui comme fermier, elle comme domestique. Dix ans plus tard, en 1866, un voiturier, Charles Ropp, y est déclaré lors de son mariage. Sa famille, venue de Suisse par le Saulcy et le Struthof, est la seule des successeurs dont Suzanne Pitra pense qu'elle pouvait avoir des liens avec les anabaptistes.


Au début des années 1870, Albert Hazemann reprend la ferme avec Joséphine Idoux. Tous deux viennent du Hohwald. Il est bûcheron, voiturier et fermier. Ils y restent plus de vingt ans. La ferme se remplit d'enfants. Le couple en aura dix-sept dont treize naissent à la ferme entre 1874 et 1892. Trois y meurent avant l'âge de dix ans.


C'est là que naît Anne Louise, le 17 juin 1875. Sa mère Caroline est la sœur de Joséphine. Elle s'est mariée en mai 1874 au Hohwald avec Ignace Frering et leur fille vient au monde chez sa tante. Cette présence n'a donc rien d'un simple passage. La mère des deux sœurs meurt d'ailleurs elle aussi à la ferme, en 1880, à 52 ans.


En 1894 un incendie détruit la ferme d'après les recherches de Suzanne Pitra. Les naissances ne la contredisent pas puisque plus aucun enfant n'y naît après juin 1892. Les enfants se dispersent, certains très loin. L'une des filles, née à la ferme en 1879, meurt en 1969 à Ottawa dans l'Illinois, là où le Ban de la Roche envoyait déjà ses émigrants au XIXe siècle.


La plupart de ceux qui ont vécu au Sommerhof n'étaient pas anabaptistes, d'après Suzanne Pitra. La ferme a pourtant gardé le nom de ceux qui l'avaient quittée.


Aujourd'hui il n'y a plus de ferme à visiter. Je te conseille de suivre le programme des Sentiers Plaisirs plutôt que de chercher le Sommerhof seul parce que ce lieu s'apprend par la voix de celle qui le raconte.



  • Ferme du Haut Sommerhof - Neuviller-la-Roche
  • Ferme du Haut Sommerhof - Neuviller-la-Roche
  • Ferme du Haut Sommerhof - Neuviller-la-Roche

Neuviller-la-Roche, un village de frontières


La Rothaine est un ruisseau que l'on enjambe. Il a pourtant longtemps séparé deux mondes, catholique d'un côté et protestant de l'autre. Personne n'a eu besoin d'un mur pour s'en souvenir. Le sociologue Georg Simmel a résumé cela d'une phrase. « La frontière n'est pas un fait spatial avec des conséquences sociologiques, mais un fait sociologique qui prend une forme spatiale. » L'eau ne sépare pas. Ce sont les gens qui en font une limite.


Neuviller en a connu d'autres. Le Ban de la Roche est devenu protestant au milieu de villages catholiques. En 1871 la commune a changé de pays sans qu'une maison bouge. Ces limites ont séparé des mondes et des gens les ont pourtant franchies. Les Suisses sont montés, les Sommer sont partis, un protestant a épousé une catholique à Neuviller en 1856.


Ma famille a franchi la Rothaine sans le chercher. Anne Louise naît dans un village devenu allemand quatre ans plus tôt. Sa fille Marguerite naît à Neuviller en 1903 et son petit-fils Fernand, mon grand-père, naît en 1937 à Natzwiller, de l'autre côté du ruisseau.


Peut-être que c'est cela, la Vallée de la Bruche, un pays de passage qui garde la trace de chacun. Depuis la route Neuviller ne montre rien. Il garde ses frontières, un ruisseau, un pays, une confession et surtout les histoires de ceux qui les ont traversées.


Vue aérienne de Neuviller-la-Roche
Vue aérienne de Neuviller-la-Roche | La Voyageuse Bruchoise | 2026

FAQ — Neuviller-la-Roche


Que voir à Neuviller-la-Roche, dans la Vallée de la Bruche ?

Trois lieux racontent le village, situé dans le Ban de la Roche sous le Champ du Feu. Il y a le musée des traditions populaires au 19 rue Principale, la cascade de la Serva près de la Haute Goutte et le site du Haut Sommerhof, une ferme anabaptiste aujourd'hui détruite. Neuviller compte 328 habitants sans château ni monument. C'est un village qui se lit plus qu'il ne se visite.


Est-ce que le musée des traditions populaires de Neuviller-la-Roche est ouvert toute l'année ?

Ses jours d'ouverture sont limités car il est tenu par une association de bénévoles. Il ouvre notamment pendant les Journées européennes du patrimoine, le samedi et le dimanche de 14 h à 18 h, en entrée libre d'après l'office de tourisme. En dehors de ces dates, je te conseille de vérifier auprès de l'office de tourisme de la Vallée de la Bruche avant de monter.


Comment aller à la cascade de la Serva ?

Le circuit court part devant le chalet du Champ du Feu à Belmont, où l'on peut se garer en face. Il compte 6 km, 2 heures et 230 mètres de dénivelé, il est balisé par le Club vosgien et classé tout public. Il longe la cascade dès le départ puis descend dans la forêt jusqu'à la Rothaine. La fiche détaillée se trouve sur le site Rando Bruche.


Où se trouve la grotte du Déserteur, près de la cascade de la Serva ?

Elle se trouve à proximité de la cascade, selon la tradition locale. Des villageois y auraient caché Jean, un conscrit des guerres napoléoniennes pris pour un déserteur. Des randonneurs signalent que l'accès à la grotte est interdit. Je te conseille de te renseigner auprès de la mairie ou de l'office de tourisme avant de la chercher.


Qu'est-ce que le Haut Sommerhof à Neuviller-la-Roche ?

C'est une ancienne ferme du ban de Neuviller, entièrement détruite aujourd'hui. Les Sommer, une famille anabaptiste venue de Suisse, y tiennent une cense vers 1711 et la ferme garde leur nom. Plusieurs familles s'y succèdent ensuite, dont les Groshens puis les Hazemann, jusqu'à l'incendie de 1894 d'après les recherches de Suzanne Pitra. Les Sentiers Plaisirs lui consacrent une balade de 5 km.


Y avait-il des anabaptistes dans le Ban de la Roche ?

Oui. À partir de 1650 environ, des familles de l'Emmental et de l'Oberland bernois s'y installent et beaucoup sont anabaptistes. Le Ban les tolère comme fermiers mais les laisse à la marge. Leurs registres sont lacunaires. Les anabaptistes refusent le baptême des enfants et ne reconnaissent que celui d'un adulte qui choisit sa foi.


[Mise à jour : octobre 2026]

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Photo de la voyageuse bruchoise

Qui est la Voyageuse Bruchoise ?

​Je m'appelle Priscilia. Je suis née dans la Vallée de la Bruche et la généalogie m'a appris à ne plus regarder les lieux comme de simples décors. J'y cherche ce qu'ils ont traversé, ce qu'ils ont gardé et ce qu'ils révèlent encore de ceux qui y ont vécu.

L'Escale est ma lettre mensuelle, un rendez-vous où je partage avec toi les coulisses de mes découvertes, les lieux qui m'arrêtent en chemin, mes projets en cours et des histoires inédites que tu ne trouveras pas sur le blog.


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